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Présidentielle 2017 : Il n'est pas trop tard

Philippine Malloggia • 3 Mai 2017

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Ma 3A en Colombie – Medellin, la ville de tous les paradoxes

La cité de l’éternelle printemps s’est développée dans l’étroite vallée d’Aburra, encaissée entre les contreforts des Cordillera Oriental y Occidental,  sur les bords du Rio Medellin.  Vue du ciel, de part sa parure de briques, Medellin est une longue bande ocre qui serpente entre les montagnes.

Ses habitants, les Paisas, dont les origines sont à rechercher du côté du Pays Basque espagnol, en ont cultivé un particularisme très prononcé, fièrement représenté à travers le pays par les joueurs de l’Atlético Nacional, récemment vainqueurs de la Copa Libertadores, (la Champions League sud américaine).

Medellin reflète dans son énergie bouillonnante, les doutes, les espoirs, et les paradoxes de la Colombie mais peut être aussi de toute l’Amérique du Sud. « Soy América latina, un pueblo sin piernas pero que camina » chante le groupe portoricain Calle 13.

Associée dans l’imaginaire collectif, récemment nourri par les fantasmes de Netflix, à la capitale du crime organisé et du trafic international de cocaïne, Medellin est aujourd’hui une ville dynamique (élue « Ville la plus innovante du monde » par le Wall Street Journal en 2012), où le nombre d’homicides a chuté de plus de 95% (390 homicides pour 100 000 habitants en 1991). A croire que le sens de l’entreprise est le propre de la région, coucou Pablo.

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Medellin revient de loin. Tout le monde ici a perdu un proche dans l’ouragan de violence aveugle qui a ensanglanté la ville dans les années 90.

La Comuna 13 est aujourd’hui le passage obligé des touristes qui viennent s’émerveiller des graffitis qui donnent vie aux murs de cette favela colorée surplombant la ville.

La Comuna 13 a été le théâtre de l’opération Orion, en octobre 2002. L’armée colombienne, appuyée par les milices paramilitaires, s’est entreprise de nettoyer le quartier de l’influence de l’ELN, (Ejercito de Liberacion Nacional), guérilla guevariste dont l’objectif est d’instaurer un régime démocratique et populaire.

Aujourd’hui encore les travailleurs sociaux continuent d’identifier les corps de ces familles retrouvés dans les charniers qui hantent le sommet de ces collines.

Ambiance.

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L’évolution qu’a connue la ville est le fruit du volontarisme politique de ses deux derniers maires,  qui, pouvant s’appuyer sur les ressources du cœur économique du pays, ont mené un ambitieux programme pour relier les comunas, ancien vivier de recrutement des sicarios d’Escobar, au centre urbain. Le Metro Cable, ce téléphérique alpin, pensé par des ingénieurs helvètes, et s’élevant au dessus des baraques de tôles est devenu le fer de lance de cette nouvelle politique.  S’en est suivie la construction de nombreuses écoles, de bibliothèques municipales délibérément installées dans les quartiers les plus pauvres de manière à ouvrir la culture au plus grand nombre, l’aménagement de jardins, de musées d’installations sportives de qualités et gratuites.

Le métro de Medellin est la fierté nationale. Quiconque se sera honteusement résigné à prendre un taxi après avoir lutté pour essayer de trouver son chemin à travers le sombre réseau du TransMillenio (le système de bus anarchique) de Bogota, sait de quoi je parle. Et pourtant, les deux lignes aériennes, traversant la ville d’est en ouest et du nord au sud le long du Rio, sont l’allégorie des inégalités criantes de Medellin et des priorités de ses élites. Confortablement assis dans une rame qui ferait rougir d’envie la ligne 14 parisienne, et bercé par une douce musique d’ambiance,  il nous est offert la vue de ce que Medellin a de plus triste, de plus déroutant.

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Etape incontournable du  « bag-packer » à l’assaut de la Colombie, il est très facile de visiter Medellin sans réellement se rendre compte de la complexité de la ville. C’est pourquoi elle est pour beaucoup bien plus amicale et accessible que Bogotà, dont la Candelaria, le charmant centre historique, aux maisons coloniales et nombreux graffitis d’artistes de renom, est hanté la nuit tombée par une armée de crack-heads, façon The Walking Dead.

Les guides de Medellin vous dirigeront vers le Poblado, avec ses grandes tours de briques rouges, ses ateliers d’artistes, et ses restaurants vegans. Paradoxal quand le plat typique, la « bandeja paisa », est la concentration dans une assiette de ce que l’on peut trouver de plus calorique, notamment à base de gras de porc grillé.

Néanmoins, peu de chance que vous y rencontriez un sicario mal luné, ce qui n’est pas plus mal je vous l’accorde.

Les paisas aisés et les nombreux touristes aiment à s’y retrouver le soir pour boire des coups dans les parcs et les bars, avant de se déhancher sur les rythmes tropicaux d’un reggeaton bon marché craché par les mauvaises enceintes des nombreux clubs.

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Celui qui voudra fuir cette ambiance aseptisée, à des années lumières de la réalité du pays, où se côtoient les gringos de passage et la jeunesse dorée locale, osera s’aventurer dans les caves sombres du Parque de las Periodistas où, bien que malfamées, l’ambiance est authentique. Tenter de vous frayer un chemin dans cette foule éclectique où se retrouvent les prostituées et leurs maquereaux, les toxicos et leurs dealers, mais aussi quelques skaters, et autres punks, qui honnissent l’opulence mensongère du Poblado.

Les groupes y jouent live, les murs suintent de la sueur de ces fêtards qui viennent oublier dans la danse la misère de leur quotidien.

Entre ces deux extrêmes, il existe les quartiers résidentiels de Belen et de Laureles. Authentiques également, c’est là ou réside la classe moyenne, les plus fortunés ayant fui l’anarchie et la pollution pour se réfugier dans de luxueuses « gated communities » sur les collines surplombant la ville. Les rues fleuries de Laureles, sont agréables, bordées de nombreux cafés, restaurants du monde, parcs agréables. Ces barrios familiaux sont préservés de l’agitation du centre et des larges artères qui longent le Rio. (La fameuse autoroute panaméricaine traverse Medellin du nord au sud).

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Une expérience complète de la capitale d’Antioquia vous pousse à braver les interdits, et assister à un match de l’Atlético Nacional dans la tribune « Sur » de l’Estadio Anastasio Girardot, au coeur de la barra, ces collectifs de supporters, las hinchas, dopés au guaro, la gnôle locale, qui offrent à ce continent du football cette saveur que nous avons perdu il y a longtemps dans les travées européenne (Prends en de la graine Nasser !).

Alors oui, le match est une purge, mais il se joue en tribune, au rythme des percussions et des «  Vamos, vamos Nacional, Dale dale dale VEEE ». Parce qu’ici le football est une institution, pas une femme, pas un homme, ne manque au code couleur les jours de match (trois par semaine). La folie est parfois poussée à l’extrême, les universités ferment à 14h les jours de grand match, et le bilan humain de certains classico est parfois déplorable.

Aujourd’hui encore Medellin fait figure d’exception dans le paysage politique colombien. Bastion de l’uribisme, néologisme hérité de l’ancien président de la république Alvaro Uribe (2002-2010), la ville s’est encore récemment illustrée par son soutien massif au refus des accords de paix âprement négocié pendant plus de quatre ans par le président Juan Manuel Santos avec la guérilla des FARC. Certains y verront de l’ignorance, d’autre de l’égoïsme, surtout lorsque l’on sait que Medellin a été globalement épargnée des atrocités du conflit armé. Les régions les plus massivement frappées par les exactions, qu’elles aient été perpétuées par les factions d’extrême gauche, où par les paramilitaires (souvent dangereusement complices d’Uribe et ses sbires), ayant massivement appuyé le processus de paix.

Medellin, reflet des paradoxes du pays vous disais-je.

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Alors oui la municipalité sera parvenue à pacifier la ville, à y attirer les touristes du monde entier (le guide Lonely Planet a très récemment classé la Colombie comme le 2e pays à absolument visiter en 2017, et je ne saurai vous en dissuader). Medellin est le siège social des plus puissantes entreprises du pays, des principales banques. Il y a à Medellin les embryons d’une architecture de qualité, des expositions d’artistes de renommée internationale, des initiatives culturelles, fête du livre, festivals de musiques, feria de l’art contemporain… Mais Medellin c’est aussi une jeunesse bouillonnante, isolée dans des ghettos lugubres, où la loi du plus fort reste en vigueur, où la peur de la mort n’existe pas, une jeunesse exclue de ce développement et qui sentant bien que les choses se font sans elle, est l’expression des injustices de ce pays.

Il m’est impossible de résumer Medellin en quelques lignes, il est difficile de comprendre la Colombie, sans y avoir vécu plusieurs années. J’ai appris par exemple à modérer mon jugement très moralisateur sur les Colombiens ayant pu refuser de voter en faveur de la paix, car la profondeur des blessures qui continuent d’abimer ce magnifique pays nous est trop étrangère pour prétendre pouvoir condamner.

Lucas Lazo

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