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Elections législatives en Israël : décryptage et prévisions

Après deux élections anticipées, le 13 avril et le 17 septembre, l’avenir politique d’Israël semble incertain. Le Likoud, parti de droite mené par le Premier ministre au pouvoir pendant 13 ans, est talonné par une formation politique émergente ce qui rend difficile la formation d’un gouvernement. Au cœur des enjeux : la politique sécuritaire, les droits des populations arabes et des ultra-religieux ainsi que les affaires entachant le Premier ministre.

Image à la une : By Rakoon – Own work, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=77874307

Les membres du Parlement monocaméral israélien (la Knesset) sont élus – normalement tous les quatre ans – au scrutin proportionnel. Il faut donc faire des alliances pour gouverner et atteindre la majorité absolue. Si aucune alliance n’est trouvée ou si se désiste un parti dont le nombre de députés permet d’assurer au Gouvernement les 50 % de votes favorables, des élections anticipées doivent en principe être organisées.

Benyamin Netanyahou, surnommé Bibi, étant celui qui a été le plus longtemps Premier ministre, a ses habitudes avec les partis « assis à la droite de lui »…  De 1996 à 1999 et depuis 2009, il gouverne avec des partis défendant chacun une communauté du peuple juif tels que le Foyer juif, le Shas (ou Yemina) et le Judaïsme unifié de la Torah, religieux ultra-orthodoxes et rigoristes, ainsi qu’avec le parti laïque et nationaliste Israel Beytenou mené par Avigdor Lieberman, particulièrement virulent envers les populations arabes.

B. Netanyahou a de bonnes relations.
By U.S. Department of State from United States – Secretary Pompeo Joins Israeli Prime Minister Netanyahu on Call With President Trump, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=82510481

Les gouvernements Netanyahou ont, entre autres, intensifié la colonisation juive en Cisjordanie et réduit les droits des Arabes même en matière civique pour ceux ayant la nationalité israélienne. Une politique qui se veut également fédératrice dans l’intransigeance vis-à-vis de l’Iran et de son programme nucléaire. Grâce à ses relations privilégiées avec les milieux politico-économiques américains, le Premier ministre soutient et oriente la politique de pression maximale et les sanctions économiques contre le régime des mollahs.

Un général reconverti en Emmanuel Macron

Benny Gantz est de ceux qui ont vécu de l’intérieur les politiques du Likoud au pouvoir. Militaire de carrière, il fait partie de la chaîne de commandement (à l’origine de laquelle se trouve le Premier ministre) lors de plusieurs opérations jusqu’à occuper les fonctions de commandant en chef de l’armée israélienne (chef d’Etat-Major) de 2011 à 2014, opérant à ce titre lors des guerres de Gaza de 2012 et 2014.

Lorsqu’il s’engage en politique début 2018, il entraîne avec lui son prédécesseur à la tête de l’armée et connaît une rapide ascension dans les sondages. Il tente de rassembler largement le centre de l’échiquier politique avec la coalition Bleu et Blanc, présentant un programme qui s’inscrit dans la politique sécuritaire « traditionnelle » d’Israël et soutient les implantations juives (colonies) en Cisjordanie. Gantz affiche néanmoins son ouverture à des propositions pour les droits des minorités ainsi qu’à une union civile comme alternative au mariage religieux, ce qui est très mal perçu à l’extrême droite et au Likoud.

Une configuration politique source d’instabilité chronique

Les résultats des élections législatives du 9 avril pouvaient être de bon augure pour Benyamin Netanyahou. S’il n’avait pas l’intention de se coaliser avec Bleu et Blanc qui avait fait jeu égal avec lui en obtenant 35 sièges, il allait se réconcilier avec les ultra-orthodoxes (Shas – Yemina, Judaïsme unifié de la Torah et divers micro-partis de droite) et avec Israel Beytenou afin de dépasser de peu le seuil fatidique des 60 députés le soutenant, soit la majorité absolue. Seulement, cela ne s’est pas produit.

Résultats des élections du 9 avril 2019.

En effet, les deux partis ultra-orthodoxes refusent le projet du Likoud et d’Israel Beytenou d’obliger, comme de juste, les membres de la communauté ultra-orthodoxe des Haredim à effectuer le service militaire. La pomme de discorde qui a provoqué les élections anticipées d’avril empêche donc la formation d’un gouvernement et conduit à de nouvelles élections anticipées, organisées le 17 septembre.

Le Premier ministre sortant est alors déterminé à former pour de bon un gouvernement, et il va se donner les moyens de distancer Gantz. Notamment en utilisant ses prérogatives pour faire campagne – en révélant des informations classifiées sur la menace nucléaire iranienne – ce que ses adversaires ne peuvent bien entendu pas faire et avec une communication agressive contre la gauche et les listes arabes.

La campagne du Likoud pour maintenir son poulain en tête comprenait la promesse d’annexer la vallée du Jourdain (en Cisjordanie occupée par Israël), annexion qui aurait pour effet d’enclaver dans le territoire d’Israël les zones semi-autonomes des Territoires palestiniens. Cette mesure à connotation également religieuse, prophétique, vise à contrôler toutes les voies d’accès à ces Territoires (or, c’est déjà le cas). Cela étant justifié par le fait que les Arabes voudraient « [les] anéantir tous –hommes, femmes et enfants ». Provocation calculée ou erreur d’un stagiaire au service communication, ce message a été supprimé par Facebook en raison de son « caractère haineux ».

Recherche parti pour gouverner. Coût politique à négocier.

Les résultats des élections du 17 septembre ne changent pas fondamentalement le rapport de force politique issu des élections d’avril, si ce n’est que Bleu et Blanc devance finalement d’un siège le Likoud. Suite aux élections, les députés adressent une « recommandation » au Président de l’Etat d’Israël pour éclairer sa décision de mandater le formateur du gouvernement. Netanyahou avait recueilli une recommandation de plus que Gantz. Le Président mandate Netanyahou le 25 septembre en argumentant que les députés de la liste arabe feraient défaut à Gantz pour former une majorité, oubliant que le parti de Lieberman, Israel Beytenou s’était abstenu de recommander Netanyahou.

Résultats des élections du 17 septembre 2019 avec les hypothèses de coalition.

Trois possibilités pour former un gouvernement s’ouvrent alors (la majorité absolue étant à 60 sièges) :

  • Un « gouvernement d’union » entre le Likoud et Bleu et Blanc, soutenu par 65 députés soit une majorité absolue relativement confortable ;
  • Un gouvernement minoritaire du centre et de la gauche avec Bleu et Blanc, les députés arabes de la liste unifiée et deux partis ou alliances de gauche, soit 55 députés ;
  • Une reconduction de la coalition sortante entre le Likoud, les 3 partis ultra-religieux et Israel Beytenou qui donnerait 63 sièges aux partis de gouvernement.

Aussitôt, Bibi joue son va-tout et propose à Benny Gantz de former ensemble un gouvernement d’union, avec lui-même comme Premier ministre et Gantz comme ministre de la Défense, pour « partager le gâteau ». Sauf que le leader de Bleu et Blanc refuse l’offre d’alliance : il dispose en effet d’un député de plus que le Likoud ; le poste devrait donc lui revenir. Il affirme ainsi son souhait de se distancer du parti au pouvoir.

On peut alors penser qu’il veut former un gouvernement minoritaire avec la liste unifiée (comprenant des députés arabes), le parti travailliste et l’Union démocratique. Un gouvernement Gantz avec les partis de gauche, soutenu par les partis arabes, marquerait pour Israël une rupture nette avec l’intégration du religieux dans l’Etat et les politiques publiques. Cette situation permettrait aussi une plus grande ouverture vis-à-vis des questions sociétales du moment telles que l’écologie, les droits des femmes et des minorités. Cela pourrait également mener à un refus des initiatives de Trump en ce qui concerne un plan de paix à l’échelle du Proche ou du Moyen-Orient et, sans cesser l’occupation, la possibilité faire des compromis avec l’administration palestinienne. Gantz a entretenu un flou dans sa campagne au sujet des rapports avec les Palestiniens, non seulement pour attirer les voix de quelques déçus du Likoud, mais aussi en raison du degré de violence pouvant être libéré du côté des intégristes religieux, ayant notamment débouché sur l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 suite aux accords d’Oslo reconnaissant l’administration palestinienne.

La fin du mois de septembre est marquée par les remous des accusations de malversations entourant le couple Netanyahou, pouvant encore dissuader les partis à sa droite de se coaliser avec « Bibi ». Après l’audition de ses avocats le 2 octobre, il demeure probable que le Premier ministre soit mis en examen par la justice israélienne ce qui apparaît comme un handicap pour être reconduit à son poste voire pour être soutenu par le Likoud s’il n’a pas réussi à former un gouvernement à temps.

Compte tenu de l’explosivité qui règne entre Israel Beytenou et les trois partis ultra-orthodoxes, on voit mal Netanyahou tenter de nouveau l’aventure avec ceux-ci. Par conséquent, Israël se trouve dans une situation où ni l’un ni l’autre des deux principaux responsables politiques n’est en mesure de gouverner. Avigdor Lieberman déclare même n’être prêt à entrer au gouvernement que si celui-ci forme une vaste union, en clair uniquement si Gantz et Netanyahou se coalisent. Comme le Likoud et Bleu et Blanc ont à eux deux la majorité absolue, Lieberman a compris qu’il ne serait ainsi pas le maillon essentiel du gouvernement et pourrait donc manœuvrer comme bon lui semble. Donc, contraint de choisir à sa droite entre Lieberman et les intégristes, le Premier ministre sortant doit nécessairement et désespérément trouver un accord avec Gantz pour gouverner à trois.

Impasse ou tourne-en-rond ?

Il faut rappeler que Bleu et Blanc n’est pas à proprement parler un parti mais une coalition de trois mouvements dont celui de Benny Gantz et celui de Yaïr Lapid : en cas de gouvernement, ces deux personnalités avaient convenu d’une rotation au poste de Premier ministre pour 2 ans chacun. Cependant, Lapid a déclaré début octobre être prêt à abandonner cet accord si Bleu et Blanc formait un « gouvernement d’union » avec le Likoud. Netanyahou pourrait y revenir comme Premier ministre les deux années suivantes, une fois terminés ses démêlés avec la justice. Une façon peu subtile d’ouvrir la porte à une coalition avec le Likoud, voire de forcer la main à Benny Gantz afin qu’il se rallie au Premier ministre contre lequel il a construit son ascension politique.

Le 21 octobre, à deux jours de l’expiration officielle de son mandat de formateur du gouvernement, « Bibi » annonce renoncer, laissant Gantz être nommé à sa place. Quant au fait que Bleu et Blanc soit quelque peu hétéroclite, Gantz aurait à négocier longuement avec son propre camp pour tenter un gouvernement du centre et de la gauche appuyé par les députés arabes. En effet, sept députés Bleu et Blanc se sont déclarés opposés à leur présence. Netanyahou a donc désormais tout le loisir de laisser son rival échouer à son tour pour reprendre lui-même la main par la suite et former un gouvernement d’union en dernier recours avec Gantz comme ministre de la Défense. Il n’en demeure pas moins que l’atmosphère en serait moribonde, à l’instar du gouvernement allemand où le parti de Merkel et les sociaux-démocrates avaient dû, à contrecœur, reconduire leur coalition en 2018.

Pour autant, le Premier ministre sortant n’a pas manqué de critiquer vertement l’hypothèse d’un gouvernement minoritaire entre Gantz, les députés arabes de la liste unifiée et divers députés de gauche. Cela laisse supposer que des tractations restent en cours entre la liste unifiée, la gauche et Gantz, qui n’aurait donc pas renoncé à écarter « Bibi » du pouvoir…

Mais si la situation demeurait figée, Benyamin Netanyahou continuerait d’assurer les fonctions de Premier ministre en l’absence de désignation d’un successeur et devant la répugnance du Président Rivlin à organiser des troisièmes élections anticipées. Une manière de garder la main, de rester au premier plan, de ne pas être incarcéré par la justice, de revêtir le visage de la continuité du pouvoir décennal, de se faire le protecteur du peuple juif, de se rendre indispensable faute de mieux.

Thibault HERRMANN

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