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Julien Quintin - 21 mars 2020

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Épidémie du Coronavirus : « Chaque jour la carte devient de plus en plus foncée, et chaque jour leur crainte devient de plus en plus profonde. »

Meizhi est une étudiante chinoise qui réalise cette année son M1 à Sciences Po Lille. Entre Europe et Chine, à travers les témoignages de ses proches, elle nous livre son récit des premières semaines de l’épidémie. Une Chine où les habitants restent terrés chez eux en réactualisant frénétiquement la carte établissant le nombre de cas confirmés. Une Europe où l’inquiétude latente se mue parfois en haine dont les Chinois – et personnes d’origine asiatique – font les frais : mises à l’écart, insultes et même agressions.

Le réveillon du Nouvel An chinois, deux pays, deux ambiances

La crainte se diffuse la veille du réveillon du Nouvel An Chinois (le 25 janvier) sur WeChat, le « Facebook chinois ». Alors que je fête avec mes amies, deux cas sont confirmés en France.
En 2003, l’épidémie du SRAS m’avait forcé à manquer l’école pendant près d’un an. Ce sont donc des souvenirs pénibles qui me réapparaissent avec cette annonce.
Je commence à m’inquiéter des conséquences de cette nouvelle maladie et je suis très étonnée de voir que la panique n’existe presque pas à Lille. Malgré la confirmation de deux cas en France, la vie continue de se dérouler exactement comme avant. Un calme irréel.

Carte issue du média IFENG NEWS, datée du 14 février

 

Au même moment, en Chine l’ambiance est toute autre. Pour mes parents, littéralement sous l’ombre du virus car habitant à Xi’an à seulement deux heures de TGV de Wuhan, la soirée est bien moins festive. Ils sont même contraints d’annuler le traditionnel dîner familial. À la place, ils achètent à la hâte et au hasard, des réserves alimentaires. Se préparer pour se confronter à cette tempête invisible, voilà ce qui compte.

Ils ne cessent de consulter sur leur portable une carte recensant le nombre de cas confirmés. Chaque jour la carte devient de plus en plus foncé, et chaque jour leur crainte devient de plus en plus profonde.

Des Chinois pris à partie en Europe

Quelques jours plus tard, une forte discrimination émerge en Europe. De plus en plus d’étudiants chinois commencent à partager leurs expériences désagréables dans des pays européens sur les réseaux sociaux.
Une jeune fille est insultée par un groupe de Français dans le métro à Paris, « T’es virus ! T’es virus chinois ! ».
Une autre jeune fille est attaquée par deux Allemandes à Berlin. Gravement blessée, elle est immédiatement hospitalisée.
Même à Lille, un des étudiants chinois avec lequel je suis en contact expérimente ce regard méfiant. Alors qu’il fait ses courses dans un supermarché avec un masque de protection sur la bouche, l’hôtesse de caisse refuse de s’occuper de lui et lui intime d’aller à la caisse automatique. Enfin, une très proche amie à moi qui étudie à Münster, est rejetée d’un bus simplement parce qu’elle est Chinoise et enrhumée. 

En Chine, une vie confinée

Pour ma meilleure amie restée en Chine, dans la province de Guangdong, sa première année de travail après l’université ne se passe pas vraiment comme prévue. Depuis, la déclaration du virus, elle est contrainte de rester dans sa ville natale, empêchée de se rendre sur son lieu de travail. Il y a quelques jours et pour détendre l’atmosphère, j’ironisais en lui écrivant qu’elle retrouvait, avec ces longues vacances d’hiver les avantages de sa vie d’étudiante. J’étais loin de me douter que son chef lui imposait une vidéo-conférence chaque matin, pour vérifier qu’elle travaillait bien.

Ma grande-mère, habite elle en campagne et a eu beaucoup de mal à accepter de rester chez elle. C’est un crève coeur pour elle qui aime tant jouer au Mah-jong (un jeu de société très populaire en Chine ndlr) avec ses voisins. C’est même elle, l’une des meilleures joueuse du village. 

«C’est juste un rhume ! C’est pas dangereux ! » répétait-elle quand on lui intimait de rester chez elle, que c’était plus prudent. Elle y fut pourtant contrainte quand un habitant travaillant à Wuhan et de retour au village pour fêter le Nouvel An chinois fut infecté par le virus. Depuis, elle est donc enfermée chez elle. La famille s’inquiète pour elle, toute seule dans sa maison. Mais elle refuse catégoriquement que l’on lui rende visite.

Un vent de contestation : « Ces points d’interrogation sont des médailles, des symboles de sa révolte »

 

Capture d’écran du message bloquant le contenu

Dans ce contexte, évidemment, la tension monte. Un de mes amis, très politisé ne cesse de publier des articles sur sa page Wechat. Il y dénonce un scandale gouvernemental, il critique La Croix Rouge chinoise qu’il juge inefficace et bureaucratique. Il regrette encore le décès de Dr. Li Wenliang, un des premiers lanceurs d’alerte de cette épidémie.

Le destin de ses articles est presque toujours le même : disparaître quelques heures après publication. Chaque fois quand je clique sur le lien de son article, ce que je peux voir, c’est seulement un point d’interrogation. Et sous ce point d’interrogation, cette mention : « le contenu est inaccessible à cause de la violation du règlement et de la loi » Pour lui, ces points d’interrogation sont des médailles, des symboles de sa révolte

Différentes stratégies pour tromper l’ennui

Au début, mon cousin de 9 ans était ravi de pouvoir manquer l’école. Rapidement, en s’apercevant qu’il lui était interdit de sortir jouer avec ses amis, il a changé d’avis. Il a été d’autant plus déçu quand il a appris que son école lui demandait de suivre des cours en ligne. Mais mon cousin, malin qu’il est, a rapidement trouvé une solution pour éviter de d’avoir à travailler. Prétendant suivre attentivement l’écran de l’ordinateur, il regardait en réalité toute la journée durant des séries d’animation sur un écran savamment dissimulé. Et pour ce qui était du son, il portait des AirPods et dissimulait le tout en s’enroulant un drapeau autour de la tête.Porter un drapeau sur la tête n’étant quand même pas très discret, ma tante a fini par comprendre l’entourloupe. Un sacré petit malin.

Ma mère quant à elle a commencé à jouer à Tik-tok. Et de manière tout à fait inattendue, elle devient une influenceuse de plus en plus suivie. Il faut dire qu’elle a une très belle voix et qu’elle  chante très bien. Je suis contente qu’elle reste optimiste. 

Et pendant ce temps en France, alors que nous discutons de l’épidémie en cours d’anglais, une étudiante m’avoue que lassée, elle a arrêté de suivre l’actualité autour du Coronavirus. Je jalouse son attitude, de mon côté, je ne parviens pas à me retirer ce sujet de la tête. C’est sûr, cette maladie a d’ores et déjà profondément changé la vie de ma famille, ainsi que celle de chaque Chinois. 

Meizhi Lang


Image à la une : photo prise par le père de Meizhi, un checkpoint dans la ville de Xi’an

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