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Les flammes du désespoir

Le privilège, c’est avoir le choix d’y penser ou pas. L’oppression, c’est une condamnation latente. Celle de ne pas pouvoir échapper à sa condition, d’y penser toujours. En ce mois de septembre 2020, saisissons-nous des flammes du désespoir pour dénoncer la triste gestion de la migration en mer Egée.

Mathieu Vigour, en troisième année à Sciences Po Lille, est actuellement sur l’île de Samos (Grèce) en mer Egée. Il travaille dans un camp qui compte plusieurs milliers de réfugiés. Il raconte, pour la Manufacture, la situation très préoccupante des lieux, à quoi vient s’ajouter la pandémie du coronavirus. 

   Après le confinement national grec mis en place pour éviter la propagation du COVID-19 entre mars et mai 2020, l’annonce d’une reprise de la vie a ravi le pays. Tout allait pouvoir repartir comme avant : retour au travail, réunion de famille, vacances pour les plus chanceux… Tout un pays en effervescence s’apprêtait donc à se remettre en marche. Seulement, comme dans bon nombre de pays, la crise sanitaire s’est rapidement accompagnée d’une crise économique et sociale. Destruction d’emplois, réduction de la consommation et baisse du tourisme ont eu raison de plusieurs années d’austérité imposées par l’Union Européenne suite à la crise des dettes souveraines de 2012. Pour complexifier la situation, la république hellénique s’est engagée dans un conflit diplomatique avec la Turquie voisine – la dispute autour des ressources naturelles en mer Egée étant toujours assez inquiétante [1]. Occupé par la relance économique et par la défense de la souveraineté grecque sur le plan régional, le (très conservateur) premier ministre Kyriákos Mitsotákis ne s’est donc pas soucié des camps de Samos, Lesbos, Chios, Leros ou encore Kos. Tout laissait pourtant à croire que la colère grandissait.

 On prépare le foyer   

Abandonnés par l’Etat grec et l’Union Européenne, les hotspots – véritables boucliers migratoires – ont une nouvelle fois dû compter sur l’aide des ONGs. Ces dernières, infatigables, ont continué à travailler sans relâche pour adoucir les conditions de vie sur le terrain. Tentant tant bien que mal de soigner les symptômes de la crise, elles ont permis et permettent encore de redonner le sourire aux âmes dominées, écrasées, déshumanisées des camps. En offrant une parenthèse enchanteresse, le centre Alpha sur l’île de Samos propose notamment à 400 demandeurs d’asile d’assister à des classes d’anglais, de français, de grec ou d’allemand chaque semaine. Le centre dispose également d’un espace entièrement réservé aux femmes avec des classes de langue, de la couture et des ateliers divers [2]. Victimes d’une double domination liée à leurs conditions de femmes et de migrantes, celles-ci trouvent – le temps de quelques heures – un brin de confort. Les ONGs, s’adaptant aux aléas conjoncturels, regorgent d’énergie et débordent d’idées. Mais elles n’ont pas le poids économique, l’assise politique et la puissance organisationnelle d’un Etat. Elles ne peuvent pas remplacer le pouvoir public. Et ça, les autorités grecques et les Etats membres de l’Union Européenne le savent très bien. En se dédouanant du travail sur place pour le laisser aux ONGs, ces derniers s’adonnent une fois de plus à leur stratégie principale en matière de politique migratoire : la décharge de responsabilité.

On craque l’allumette 

Au départ, cette décharge s’est effectuée au sein même de l’Union Européenne. L’accord Dublin II [3], permettant de renvoyer les migrants dans le premier pays membre au sein duquel ils ont demandé l’asile, a ainsi été renégocié en 2013. Plutôt que de régler la crise ensemble, les Etats membres de l’Union Européenne ont repoussé le ‘’fardeau migratoire’’ sur les pays du pourtour méditerranéen comme l’Italie ou la Grèce en échange d’aides financières. En 2015, 853 000 migrants [4] débarquent sur le Vieux Continent et montrent l’incapacité des Etats du Sud à gérer la crise seuls. L’UE doit alors intervenir et repousser de nouveau la crise, en dehors de ses frontières cette fois-ci. Pour ce faire, l’Union passe un accord avec la Turquie [5] en 2016 consistant notamment à renvoyer légalement au pays d’Erdogan tout demandeur d’asile n’ayant pas besoin d’une protection internationale. Un motif qui condamne une partie des migrants passés par la Turquie. La politique migratoire ‘’d’externalisation’’ s’effrite toutefois très rapidement. Les appels incessants d’ONG comme Help Refugees, les manifestations en Allemagne ou la médiatisation permettent notamment de politiser la crise. Mais qu’importe, l’Union Européenne et la Grèce gardent le cap. Ainsi, alors que les deux parties ne respectent plus l’accord UE-Turquie, Frontex et les garde-côtes grecs décident de se délester du droit de l’Union. En renvoyant illégalement les bateaux de migrants vers la Turquie [6], le nombre d’arrivées officielles sur les îles de la mer Egée est de facto réduit à néant depuis le mois de mars. La politique jusqu’au-boutiste de la décharge a atteint son paroxysme.

On attend l’étincelle

On se dédouane, on repousse, on externalise. Et on conserve son privilège. On reçoit, on identifie, on enferme dans des camps. Et on conserve son privilège. La domination est partout, et prend au moins deux formes sur les îles de Samos, Lesbos ou Chios. Il y a d’abord la domination des corps, celle que l’on pourrait éviter. Des bâtiments de taules, des tentes et des conteneurs entreposés dans une jungle. Des déchets jonchant le sol, des excréments et des coulées de boues, des rats et des punaises de lit. Des conditions sanitaires déplorables, des toilettes et des douches insalubres, des maladies comme la galle qui infestent une bonne partie du camp – la laverie de Samos Volunteers le sait mieux que personne. Et puis, il y a la domination des cœurs. Des familles fracturées, des mineurs isolés, des enfances envolées, des femmes harcelées, des hommes esseulés. Des procédures de demandes d’asile qui s’éternisent, condamnant les réfugiés à attendre sur la ligne verte sans date butoir. Des espoirs d’une vie meilleure qui s’envolent avec le temps qui passe. La violence sur les corps et sur les cœurs finit par brouiller l’esprit. Les comportements au sein du camp s’enveniment. Les rapports conflictuels entre communautés, les logiques mafieuses internes, les accrochages avec les locaux semblent inévitables. Pire, le feu semble prêt à prendre, n’attendant que la dernière étincelle du désespoir.

 

Et on brûle

C’est précisément ce qui s’est passé lorsque le COVID-19 a frappé à la porte de l’enfer.  Sur Lesbos d’abord, sur Samos ensuite. A peine les premiers cas décelés, les deux camps ont été placés en confinement complet. La dernière once de liberté, celle qui permettait aux demandeurs d’asile de se déplacer sur les îles s’était bel et bien envolée. Alors, ‘’encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s’ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse, c’était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes {et des femmes} poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre’’[7]. Dans un dernier cri de douleur, les demandeurs d’asiles se sont immolés en ce mois de septembre 2020. Sur Lesbos, le feu a ravagé 80% du camp, laissant 13 000 personnes à la rue dans la nuit du 8 au 9 septembre. Malgré le retentissement médiatique, les réponses politiques se font toujours attendre. Mais, cette fois-ci, les Etats et l’Union Européenne ne doivent pas avoir le choix. Ils doivent évacuer les camps [8] et éteindre le feu.

Mathieu Vigour

[1] A propos du conflit gréco-turc : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/14/pourquoi-la-grece-et-la-turquie-s-affrontent-en-mediterranee-orientale_6052162_3210.html

[2] Site internet de l’ONG Samos Volunteers : https://samosvolunteers.org/

[3] L’accord Dublin II : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=LEGISSUM%3Al33153

[4] https://www.iom.int/fr/news/loim-publie-une-fiche-dinformation-sur-les-tendances-de-la-migration-dans-le-monde-en-2015

[5] L’accord UE-Turquie : https://www.gisti.org/spip.php?article5454

[6] A propos des renvois illégaux en mer Egée : https://www.nytimes.com/2020/08/14/world/europe/greece-migrants-abandoning-sea.html?fbclid=IwAR02RJ_-6a748XgzUo9EyNNaqChRwenowy0BoDmJwSkNkVkh8C9jcP-2h4o

[7] ZOLA Emile, Germinal, Gil Blas, 1885

[8] Pétition pour évacuer les camps en mer Egée : https://www.change.org/p/eu-commission-fire-moria-camp-call-for-urgent-evacuation-and-radical-change?utm_source=share_petition&utm_medium=custom_url&recruited_by_id=ad898530-5d4c-11ea-9bd3-c5003960dc13

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