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Tribune : Téa Ziadé, comme un lancinant fantasme orientaliste… Pour une déconstruction des représentations occidentales sur l’Orient

La Manufacture relaie aujourd’hui une tribune anonyme, en réponse à l’article “Beyrouth renaîtra de ses cendres”, écrit par Téa Ziadé et publié dans nos colonnes le 18 décembre 2020. Une réflexion qui se penche sur la représentation occidentale de “l’Orient”. Téa Ziadé, si elle le souhaite, aura un droit de réponse pour expliquer la forme de son article. 

À l’heure où s’accroit la prise de conscience de la nécessité de reconsidérer certaines constructions sociales nuisibles induisant des rapports de domination, il me semble urgent de revoir notre rapport à l’altérité, et plus particulièrement aux sociétés dites étrangères. Cet article a donc pour but d’apporter une vision critique au discours exprimé par Téa Ziadé sur le Liban, lequel est à replacer dans un contexte plus large de constructions orientalistes problématiques à bien des égards. J’ai personnellement été consternée par cet article, tout comme mes ami.e.s libanais.e.s qui m’ont convaincue de la nécessité d’y répondre. Je les remercie pour leur aide précieuse et leur relecture, je n’aurais jamais osé m’exprimer sans cette petite légitimité. Cette réponse s’articulera donc en douze remarques : 

1. Quizz pour commencer
2. Jeu dangereux sur les représentations
3. Le décor oriental
4. Un Orient pittoresque ?
5. Essentialisation racialiste du Tiers-monde
6. Le peuple existe-t-il ?
7. L’histoire n’est pas un récit, le peuple n’est pas un héros
8. Un tract nationaliste
9. Brève généalogie de la nation libanaise
10. Contre-article
11. Une démarche problématique menant à des conclusions sidérantes
12. Conclusion

Quizz pour commencer

L’article de Téa s’ouvre sur une description … Petit quizz, à quelle ville fait-elle référence ? « [Cette ville], à l’instant où l’on y pose les pieds, elle nous envoûte, elle nous transforme, elle nous fait oublier qu’il existe un monde en dehors, elle nous étouffe, nous oppresse et nous fait respirer en même temps. [Cette ville], elle nous fascine. Lunatique, chaotique, imprévisible, paradoxale. Élégante et choquante. Classique et excentrique. Angoissante et rassurante. Indécise. Indescriptible, en réalité, de par sa complexité et sa multiplicité. Magasins de luxe et grands buildings dans un quartier. Bidonvilles et amas d’ordures dans un autre. »

Paris ? New York ? Rio ? Buenos Aires ? Le Caire ? Cette description est en fait tellement générique qu’elle conviendrait pour désigner la quasi-totalité des grandes métropoles mondiales. Quelle qu’elle soit, la ville, lieu privilégié de la juxtaposition brutale des inégalités, lieu du mouvement des êtres, endroit du travail et des loisirs, de la culture, bassin historique d’activité humaine, est effectivement traversée de nombreux antagonismes. La ville, en tant qu’elle concentre une société dans des espaces exigus, est bien souvent la vitrine grossissante des contradictions d’une population ; c’est là que le vivre-ensemble s’invente et se déchire. L’envolée lyrique forcée tombe donc à plat (spoiler : elle décrivait Beyrouth).

Voici un deuxième quizz, il s’agit maintenant de repérer les sept différences entre la description de l’article et celle-ci. « C’est la lumière et le charme, ce sont les contrastes de la force et de la langueur, les sourires et l’austérité, cela rayonne, cela caresse, c’est la splendeur, la pureté même, avec des douceurs ineffaçables… l’Orient a le regard calme et profond, la bouche sérieuse et tranquille et un inviolable mystère enveloppe son âme ».

Mis à part 150 ans et un fossé abyssal de talent littéraire, rien ne semble distinguer la description de l’article et cet extrait de À Constantinople (Comtesse de Gasparin, 1867). Dans les deux cas, l’autrice occidentale s’entête à s’extasier devant un Orient fantasmé, et recrache un récit devant un lectorat que l’on voudrait ébahi d’admiration et de curiosité pour ces contrées lointaines. Ce type d’écrit s’insère dans une longue tradition littéraire française, l’orientalisme, dont la finalité est de produire chez le lecteur une impression d’ailleurs ; il s’agit plus de la construction d’un endroit mythifié à des fins dramaturgiques que d’une tentative de restitution honnête d’une société, d’un lieu, d’une culture.

Jeu dangereux sur les représentations

Ce propos mystifie le lecteur non averti et joue avec ses propres représentations. On se permet d’écrire de la sorte parce qu’il s’agit justement de Beyrouth, ville assise sur un certain nombre de clichés laudatifs. Si on écrivait sur des villes comme Kiev, Cracovie ou même Lille, il y fort à parier que l’article serait quasiment risible. Cette différence surprenante de ressenti, ou de possibilité d’émerveiller par un discours émotionnellement chargé, s’explique en grande partie par les représentations que l’on porte à l’endroit de ces villes et pays, et est indissociable d’une certaine forme de racisme ordinaire. Ces noms de villes ne désignent pas simplement des métropoles, ils comportent surtout leur lot d’appels aux imaginaires conscientisés ou inconscients, eux-mêmes construits par des siècles de productions artistiques et de discours déformants.

Le décor oriental

Dans la tradition orientaliste, l’Orient est construit de sorte à servir de décor, de faire-valoir à des héros occidentaux. Cette construction est insidieuse, car elle célèbre de manière louangeuse une candeur et un charme orientaux. L’article tombe en plein dans ce panneau orientaliste tapageur, et les mots pour lesquels il opte trahissent cet impensé. Le champ lexical de la mystique jaillit curieusement dans le texte : « majestueux », « flammes », « rues si lumineuses d’espoir », « ces héros ».

David Vinson écrit que l’orientalisme procède d’un « souci affiché de distance, d’évasion et de dépaysement », ce qui se traduit textuellement dans l’article : « Beyrouth […], elle nous fait oublier qu’il existe un monde en dehors ». Le récit orientaliste voit l’Orient comme le lieu de la fièvre sensuelle, un havre émotionnel intense, l’endroit idyllique, enjôleur et séduisant du plaisir, de la fantaisie et des fastes. L’effet que l’Orient, incarné ici par Beyrouth, produit sur le voyageur orientaliste est très bien retranscrit dans l’article : « elle nous envoûte », « nous transforme », « nous fascine », « nous oppresse et nous fait respirer en même temps ».

Ces effets vivifiants sont exactement ceux décrits dans les guides touristiques coloniaux de l’Algérie française de l’Entre-deux-guerres. Dans sa thèse consacrée aux guides touristiques coloniaux, S. Bella souligne que la ville orientale « est souvent personnifiée : elle est une femme séduisante et voluptueuse ». Le procédé employé dans l’article est sensiblement identique. Beyrouth est décrite comme « élégante et choquante », « classique et excentrique », « angoissante et rassurante », « indécise », reprenant ainsi cette confusion métaphorique entre une société orientale et une femme fatale inaccessible

Un Orient pittoresque ?

David Vinson poursuit : « L’Orient est sublimé par un foisonnement de détails, par une série de scènes de genre et par une multitude de descriptions minutieuses mêlant couleurs, odeurs, bruits et mouvements. […] Le voyageur rend compte d’un Orient harmonieux, sublime et pur. Ici, l’extériorité et l’apparence priment. C’est la reproduction à l’infini des mêmes scènes et des mêmes descriptions ». Pour le voyageur orientaliste, il s’agit donc d’adopter une attitude contemplative, et de se convaincre qu’une aura orientale se donne à voir. L’article reprend avec une fidélité troublante cette appréhension de l’Orient comme un spectacle, en parlant des « sourires, des clins d’œil, des paroles, des gestes qui nous ont ouvert les yeux sur ce qu’est le Liban ».

Selon elle, ce sont donc bien dans ces scènes routinières et reproduites que réside le Liban véritable, comme s’il se représentait pudiquement au voyageur à travers ces chorégraphies envoutantes. La vision du Liban est ici très superficielle, et la culture « locale » est caricaturée voire parodiée ; selon l’article, ces saynètes insignifiantes révèleraient un paradigme culturel libanais, et dévoileraient une culture « typique » ou « locale ». « Coutume locale » is the new « mœurs indigènes » !

Cette construction verse rapidement dans la recherche du pittoresque. Or, qui dit pittoresque, dit immobile … C’est probablement dans ce creuset pittoresque que se déploient les représentations les plus racistes. L’Arabe n’est plus une personne, il devient un élément de décor qui accompagne un récit construit par et pour les Occidentaux. En tant que décor pittoresque, l’Orient est dès lors envisagé comme un lieu onirique mais statique. Les lieux, les personnes (personnages ?) et les sociétés sont gelés, figés, emprisonnés dans une représentation anhistorique qui gangrène la compréhension. L’article n’échappe pas à cet écueil. Il évoque impertinemment les guerres de 1958, 1975, 2006, et les met quasiment sur le même plan en les mentionnant dans la même phrase.

Il s’agit là d’un contre-sens historique délirant, mais, passons, l’intérêt de cette tirade réside ailleurs. Cette évocation déplacée de 1958, 1975 et 2006 dévoile à merveille la conception anhistorique du Liban dans l’impensé orientaliste. La société arabe serait sempiternellement engluée dans les mêmes problématiques, vouée à demeurer le théâtre des mêmes évènements, luttes et combats, à l’infini. « Encore une fois, ce peuple s’est relevé », croit déceler Téa. Elle prolonge en réalité le récit orientaliste d’une population du « tiers-monde » souffrant éternellement des affres de despotes sanglants, comme si la société était incapable d’évoluer, et qu’elle était condamnée à rejouer sans cesse une déclinaison politique du mythe de Sisyphe (révolution, guerre civile, despotisme, révolution, et ainsi de suite ; ces séquences sont d’ailleurs ânonnées à de multiples reprises).

Essentialisation racialiste du Tiers-monde

Dans la littérature orientaliste, il est de bon ton de dépeindre un peuple courageux, valeureux, souffrant mais digne face à des élites despotiques. L’article transpire cette conception. Il mentionne une « générosité infinie, caractéristique du Liban », et d’« un pays si puissant en humanité ». L’article frôle le racisme ordinaire, ou l’essentialisation racialiste, avec des tirades exceptionnalistes comme « ce peuple qui ne tient que par sa force si singulière ». Ce type de propos procède d’une béatitude compassionnelle vue et revue à l’égard de sociétés perçues comme moins développées. Dans un autre contexte, l’éminent savant béninois Stanislas Spero Adotevi écrivait ce paragraphe lumineux à propos de l’essentialisation laudative et raciste des populations extra-européennes. J’ai légèrement retouché le passage, en remplaçant simplement « Africain » par « Libanais » ; il est impressionnant de constater qu’il ne perd aucunement en pertinence.

« Prenons par exemple les concepts de solidarité et de bonté libanaises. Ces concepts galvaudés, loin d’exprimer une réalité précise, sont ceux qu’on peut utiliser à propos de n’importe quoi et de n’importe qui. On croirait en les lisant entendre l’administrateur colonial parler de ses paysans indigènes : la même douceur, la même innocence tranquille et, à quelques détails près, les mêmes superstitions. Quant au contenu de ces concepts, la première interrogation révèle une imprécision péniblement déroutante. Outre que les mots solidarité et bonté prennent leur sens à partir d’une réalité douteuse, ils apparaissent souvent comme des notions négatives valables seulement en tant que prétexte poétique quand on ne l’utilise pas comme instrument de mystification politique. La solidarité, notion généreusement vaporeuse dont se servent généralement les ethnologues et autres ”psycho-dramaturges” pour masquer leurs géniales confusions, n’est pas, si nos réminiscences sont encore vivaces, le seul fait des Libanais. »

Il serait temps de comprendre qu’il est raciste et essentialisant d’assigner à un « peuple » un caractère, une qualité ou un comportement, quels qu’ils soient. Procéder ainsi, c’est nier la grande diversité des individus dans une société, et résumer cette société à des clichés réducteurs parfois liés à une histoire de colonisation.

Le peuple existe-t-il ?

Cette essentialisation dérive en partie de l’utilisation maladroite du concept flou de « peuple », mal maitrisé, mal digéré, mal recraché. Premièrement, il convient de préciser que le mot « peuple » s’emploie fréquemment comme un mot-valise vide, ou fourre-tout, construit sur des approximations et manipulations historiques, et servant un discours idéologiquement orienté. Il est cependant rarement employé comme un concept socio-historique précis et défini désignant de fait un groupe de personnes. J’invite Téa à user de cette terminologie avec plus de circonspection ; son usage avec autant d’entrain et de certitude me semble prétentieux.

L’article évoque un « peuple qui s’est levé » … C’est occulter trop rapidement que les manifestations, à leur pic, n’ont entrainé que 0,6 % de la population libanaise … Il est donc discutable d’assimiler 0,6 % de la population au « peuple » tout entier. Ou alors il faudrait nous préciser qui est le peuple libanais, quels sont les critères pour y être intégré. Peut-on entrer et/ou sortir du peuple ? Nait-on dans le peuple ? Pourquoi ne pas essayer de comprendre les raisons qui poussent certains groupes sociaux à se mobiliser (lesquels ?), et pas d’autres (lesquels ?) ?

L’histoire n’est pas un récit, le peuple n’est pas un héros

Premièrement, toutes ces imprécisions naissent en fait de l’obstination orientaliste à lire les sociétés arabes sous l’unique prisme de la mobilisation économique et démocratique. Il s’agit de faire rentrer coûte que coûte, et au mépris de nombreuses réalités, les évènements dans le récit que l’Occidental se fait des sociétés arabes – qui sont dès lors jugées à l’aune de critères inventés par l’Occidental lui-même. L’article tente de présenter un conte, une sorte de fiction où le Liban n’est qu’un prétexte, un décor où se déroule un récit déjà écrit, plutôt qu’une observation mesurée de la réalité. L’auteur cherche à s’émouvoir devant le récit qu’il se fait de la société qu’il observe.

Cette tendance de l’article à déplacer l’histoire sur le terrain du récit romancé se retrouve dans l’utilisation de termes relatifs à la morale. Quatre fois, il est écrit « ce n’est pas juste » : « ce n’est pas juste que le peuple libanais doive subir », « ce n’est pas juste que le désespoir se ressente ». Oui, ce n’est pas juste, et quoi d’autre ? La guerre c’est mal, la paix c’est bien ? L’histoire n’a ni morale, ni logique. La science historique consiste en l’explication et la recherche des causes des évènements, pas en leur mise en récit ni en leur théologisation. C’est exactement ce que fait l’article : il lit les évènements sous un prisme Bien/Mal. Le Bien est incarné par le peuple, qui serait un ensemble homogène et substantiellement bon, avec une volonté commune : puisque c’est le héros du roman de l’article, le peuple doit être personnifié et unifié pour être un personnage. Pour susciter l’empathie du lecteur, le peuple est ainsi présenté comme un héros valeureux, courageux, attachant, blessé mais brave, bref, un prince charmant made in 2020.

L’article use de la fibre sensible, il y aurait une « culpabilité […] à l’idée d’abandonner le pays ». Cette fibre sensible abusivement stimulée tourne même légèrement au paternalisme. Ce peuple serait en effet abandonné de tous : « ce peuple, seul ». Le terrain du récit est d’ailleurs textuellement corroboré par le recours aux registres épique et dramatique. Les oripeaux du récit d’aventure sont déployés à tout-va : « ces héros » qui useraient de « toutes leurs forces », ces Avengers des temps modernes, « ce sont eux qui parviendront à sauver ce pays majestueux ». Le camp du Mal est lui incarné par de sombres élites sibyllines dont rien n’est dit. Il s’agirait d’une sorte de monstre apparu ex nihilo, désencastré de l’histoire et de la société.

Tout comme dans les fables pour enfant ou les petites comptines à moralité niaise, il ne s’agit pas de comprendre pourquoi le héros est gentil et l’ogre est méchant ; l’essentiel est que ces deux archétypes soient incarnés.

Dans la tradition orientaliste, c’est le despote oriental, ici recyclé en élites corrompues, qui occupe cette fonction dramaturgique du Mal absolu1. Une nouvelle fois, ce procédé n’est pas nouveau. Dès 1770, Diderot écrivait dans L’histoire des deux Indes : « On les tyrannise, on les mutile, on les brûle, on les poignarde ; […] Les tourments d’un peuple à qui nous devons nos délices ne vont jamais jusqu’à notre cœur. Tout mon sang se soulève à ces images horribles. Je haïs, je fuis l’espère humaine, composée de victimes et de bourreaux ; et si elle ne doit pas devenir meilleure, puisse-t-elle s’anéantir ! ». L’article est ainsi un pale remake de cette tradition : emportement émotionnel, déploration d’un sort injuste, extase devant un personnage héroïque mythifié, lecture de l’histoire par le prisme de la moralité … Toute la panoplie du mirage sensationnaliste y passe. Il est temps de cesser de prendre un pays et la souffrance d’une population en otage pour assouvir son aspiration à un récit émouvant. Le peuple n’est pas un personnage, le Liban n’est pas un roman.

Un tract nationaliste

Deuxièmement, ce discours consistant à exprimer l’exceptionnalisme du peuple libanais procède d’un nationalisme, voire d’un ethnicisme nauséabond. L’article parle de la « force si singulière » du peuple libanais, d’une « force de vie », d’un « pays majestueux », bref le peuple libanais serait selon Téa un peuple particulier, un peuple pas comme les autres. Notons qu’en Europe, tout discours de particularisme d’un peuple ou de particularisme national est instantanément classé – à juste titre – à l’extrême droite …

En outre, ce discours s’appuyant sur un adage d’essentialisation d’une population, d’insistance sur sa singularité ou son exceptionnalisme, de construction d’un antagonisme peuple souffrant/establishment coupable, et du recours à des procédés stylistiques d’envolées lyriques patriotiques, porte un nom : le populisme2. Chantal Mouffe le définit en effet comme « la construction d’une frontière politique entre un ”nous” et un ”eux” en termes de peuple et d’establishment : ceux d’en bas contre ceux d’en haut ». Ce discours populiste essentialise les populations et les groupes sociaux, et élude des degrés de complexité sociologique inhérents à l’histoire même de ces sociétés. L’article propose dès lors une approche parcellaire, totalement irénique, en somme, enfantine, de l’histoire du Liban.

Brève généalogie de la nation libanaise

La construction de l’identité nationale libanaise a abouti à un édifice fragile aux fondations rampantes. Les frontières du Liban actuel naissent en 1920, lorsque la France proclame l’Etat du Grand Liban dont elle est mandatrice. Le Mont-Liban majoritairement chrétien (district montagneux autonome depuis 1861) se voit dès lors adjoindre des provinces majoritairement musulmanes. Les frontières et l’Etat libanais que l’on connait aujourd’hui ne naissent donc pas d’une aspiration nationale formulée par les populations, mais par l’agrégation forcée de sociétés étrangères les unes aux autres sous l’égide d’une puissance mandataire – au détriment de populations embarrassées de devoir inventer tout à coup du vivre-ensemble et un récit national commun, après avoir vécu côte-à-côte, depuis des siècles, dans une indifférence intermittemment paisible, ou un « voisinage passif » (Ahmad Beydoun). Ces sociétés sont en effet héritières d’histoires très différentes. Les uns sont arabistes, c’est-à-dire qu’ils se voient d’abord arabes, et plus particulièrement syriens, et réclament une intégration du Liban dans la Grande Syrie. Les autres sont libanistes, ils voient dans le Liban un Etat désencastré de son environnement arabe, tourné vers le parrain occidental au nom d’une proximité chrétienne et « civilisationnelle ».

Il y a ainsi une absence criante de consensus sur ce qu’est et doit être le Liban, et la construction d’un roman et d’un imaginaire national est précaire. La guerre civile 1975-1990 ne nait pas de nulle part. Le déchirement national et les affrontements confessionnels s’expliquent justement, en partie, par cette difficulté, voire, selon certains penseurs libanais, cette impossibilité de faire nation.

Ainsi, au Liban, comme partout ailleurs, le concept de « peuple » est une construction politique discutable. On ne peut parler de « peuple libanais » sans faire l’économie de cette réflexion. L’acharnement à asséner « le peuple, le peuple, le peuple » à longueur d’article révèle une curieuse naïveté, sinon une adhésion aveugle à un nationalisme étrangement décomplexé. En outre, contrairement à ce que prétendrait le roman enfantin de l’article, le « peuple » n’est jamais uni dans ses aspirations. La compression du « peuple » en une masse unie et homogène réclamant la même chose et agissant comme un seul homme découle d’une vision totalisante3 et quasiment révisionniste de la vie politique libanaise.

Il faut cesser de dénier le droit et la capacité de ces sociétés perçues comme moins développées à être des sociétés politiques, politisées et polarisées. Il faut pour cela abandonner ce tropisme occidental qui consiste à lire toute irruption politique dans un « pays en développement » par le prisme démocratique (démocratie que l’on juge d’ailleurs toujours à l’aune de de sa version occidentale). La demande démocratique n’est pas le seul axe ni le seul levier de la vie politique et de l’émulation citoyenne au Liban. Il n’y a pas qu’un acteur unique (le « peuple ») qui n’agirait que pour un objectif unique (la « révolution », la « thawra »), mais bien des acteurs et groupes sociaux politiquement situés qui poursuivent des agendas différents, qui agissent et s’affrontent dans un champ politique traversé d’antagonismes idéologiques.

Contre-article

Il me semble que l’ambition d’un article journalistique doit être de rendre compréhensible une situation pour des citoyens en quête d’informations éclairées. L’article ne donne ici aucune information, aucun élément d’explication de la situation. Lorsque j’ai vu qu’un article « Long Format » était publié sur le Liban, je m’attendais à comprendre. Je m’attendais à ce qu’on m’explique l’origine du système confessionnel libanais, de la corruption endémique, ou qu’on me donne quelques éléments de sociologie politique des élites libanaises. Bref, qu’on me dessille sur les déterminants immédiats de cette crise, et ses facteurs historiques.

Il n’y a pas de fumée sans feu, tout comme il n’y a pas de corruption sans corrompus. 2750 tonnes de nitrate d’ammonium explosif ne se déposent pas en plein port de Beyrouth par magie. La corruption est réelle, mais elle ne s’abat pas d’elle-même. Elle a besoin d’interprètes, de protagonistes qui la portent. Comme tout fait social, la corruption est le résultat de phénomènes socio-politiques, de pratiques, de décisions, de l’aboutissement de processus historiques et politiques. Sans toute cette histoire et sans corrompus, la corruption s’essouffle. Il s’agit d’expliquer d’où vient cette corruption, et pourquoi elle est si prégnante au Liban. Au lieu d’agiter le drapeau noir de la corruption, j’aurais aimé que sa réalité soit disséquée, expliquée.

J’aurais aimé qu’on m’explique comment les interférences politiques de l’intelligentsia beyrouthine ralentissent les enquêtes internationales. J’aurais aimé qu’on m’informe que la commande de cette cargaison explosive a été passée par une société-écran domiciliée à Londres, Savaro, qui appartient à une femme d’affaires chypriote (Marina Psyllou), laquelle détient 150 autres entreprises dont certaines domiciliées à Panama. J’aurais aimé qu’on m’indique que Savaro est domiciliée à la même adresse que 70 autres sociétés (dont 68 sont inactives). Deux d’entre-elles sont dirigées par des hommes d’affaires russo-syriens : Georges Haswani et Imad Khoury. Tous deux sont des proches du régime Assad et sont visés par des sanctions américaines. Fait encore plus troublant : le frère d’Imad Khoury, Moudalal Khoury, a tenté d’importer du nitrate d’ammonium vers la Syrie en 2013 (année où la cargaison qui a explosé le 4 août est justement arrivée sur le port de Beyrouth). Plus curieux encore, Haswani et les frères Khoury font partie des oligarques soutenant indéfectiblement le régime syrien : Haswani est accusé d’avoir acheté du pétrole à Daesh en 2015 pour le compte de Damas, pendant que les frères Khoury, installés en Russie, gèrent un très vaste réseau de sociétés-écrans qui ont permis à la Banque centrale syrienne de se fournir en dollars en violation des sanctions internationales.

Ainsi, « l’inaction de l’administration libanaise n’est pas tant le produit d’une quelconque incompétence, du manquement d’un ou plusieurs ministres à leurs responsabilités, que le résultat des complicités haut placées dont disposaient les commanditaires », d’après Benjamin Barthe, pour Le Monde. Le scénario qui se dessine dès lors n’est pas celui d’un oubli fortuitement transformé en drame, mais plutôt celui d’un accroc spectaculaire dans le commerce international d’explosifs à destination du régime Assad. Bref, nous voulions éclairer les noms et visages de la corruption, les voici. Toutes ces informations sont disponibles très facilement en ligne, y compris dans des médias mainstream francophones et généralistes. Dès lors, perpétuer la thèse d’un tragique hasard dû à des négligences du gouvernement, et persister à traiter l’explosion du 4 août comme une sorte de coup du sort, entretient une cécité sur les raisons concrètes et précises de la crise, et constitue quasiment, à ce stade, de la désinformation. De plus, une telle lecture représente une impasse politique et judiciaire (pourquoi chercher à faire comparaitre pénalement des responsables devant la justice si la catastrophe est tombée du ciel ?).

Une démarche problématique menant à des conclusions sidérantes

L’article n’apporte donc aucune information (pourquoi l’écrire ?), mais assène surtout des informations infondées, nullement documentées. On se contente de déclamer des élucubrations prophétiques et incantatoires, comme « Le Liban ne sombrera pas », « les Libanais ne laisseront jamais tomber le pays », ou « Beyrouth renaitra de ses cendres ». Ces formules magiques ne s’appuient sur aucune analyse économique, aucune enquête d’opinion auprès de la population. Elles sont tirées de l’imagination de l’auteure, autrement dit, d’une boule de cristal. J’ignore sur quelle légitimité de telles formulations peuvent s’appuyer. Personne n’a la prétention de parler du Liban de la sorte, à part peut-être Fairouz. Or Fairouz est une chanteuse adoubée dans tout le Proche-Orient, une femme qui chante lumineusement depuis 1950, l’une des chanteuses qui a vendu le plus de disques dans l’histoire de la musique arabe avec Oum Kalthoum. Fairouz a donné des concerts partout au Liban, elle a fréquenté la société libanaise pendant des décennies.

Ce ne sont pas quelques semaines de vacances dans un pays dont on ne parle même pas la langue qui permettront de saisir ce qu’est le Liban, ou ce que signifie « être libanais ». L’article a pourtant cette prétention inouïe, de saisir l’essence du pays tout entier et de sa population : « ce qu’est le Liban », « être libanais, c’est … ». La moindre des choses lorsque l’on veut restituer l’opinion d’une population sur une situation, c’est de l’interroger directement. Il n’y aucun intérêt à encourager les émois et états d’âme décousus d’une étudiante de deuxième année sur un pays qu’elle fantasme, ce qui nous importe, c’est de savoir ce que la population libanaise dit, ce qu’elle pense. Nous aurions voulu voir des interviews, des citations, des commerçants, des pères et mères de familles, des enfants exprimer ce qu’ils pensent, eux, de leur situation. Il est extrêmement discourtois, indigne, pédant et paternaliste de se faire la ventriloque d’une population tout entière sans même la citer. Comment peut-on prétendre respecter des gens en parlant à leur place ?

Enfin, l’article se termine par des conclusions totalement délirantes et déconnectées. Téa croit déceler qu’« être libanais, c’est être partagé. Partagé éternellement entre l’envie de tout quitter pour un meilleur avenir ailleurs et l’incapacité à partir, pris d’un sentiment de culpabilité et de manque à l’idée d’abandonner le pays ». Plus de la moitié de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 8,5 dollars par jour. La priorité, chaque jour, est de se nourrir, de s’hydrater, et pour les plus démunis, de trouver un endroit correct pour vivre. Ces Libanais.e.s-là ne sont pas perdus dans ces pauvres caprices identitaires, ils se demandent surtout quoi manger le jour même. Et puis où fuir avec moins de 8,5 dollars par jour ? La moitié des Libanais n’est pas partagée entre « un meilleur avenir ailleurs » et une « culpabilité […] d’abandonner le pays », pour la simple et bonne raison que ce choix ne se pose pas, les ressources sont insuffisantes pour partir.

Ces petits questionnements adolescents sont des problèmes de luxe des diasporas occidentales et de la bourgeoisie libanaise. Assimiler cette quête identitaire à ce que signifierait « être libanais » est extrêmement cynique, et révèle un niveau de déconnexion déconcertant. L’article se conclut enfin par une énormité : « être libanais, c’est surtout une joie de vivre quotidienne malgré la permanence des conflits ». Une joie de vivre quotidienne … Est-ce bien sérieux ? Certaines photos publiées au sein même de l’article semblent indiquer tout le contraire. Il serait peut-être opportun d’aller demander à cet homme pris en photo pour l’article ce qu’il pense d’une prétendue « joie de vivre quotidienne malgré la permanence des conflits ».

Conclusion

Nous avons donc vu que l’article reprenait tous les lieux communs d’une lecture orientaliste prémâchée. Cet écueil entraine de nombreux contresens, accrocs et angles morts pour penser le Moyen-Orient, et particulièrement le Liban. Il conduit également à des idées dangereuses. L’article est en somme assez inutile, dans la mesure où il ne donne aucun fait, ne permet aucunement de mieux comprendre la situation sur place, et surtout n’informe nullement sur l’opinion des Libanais.e.s. Son intérêt pourrait résider dans une approche neuve du Liban ou dans une originalité du propos. Comme vu auparavant, le texte y échoue dans les deux cas.

Le chercheur mauritanien Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou prône, dans La démocratie arabe au regard du néo-orientalisme, une « approche clinique, universelle et dédramatisée ». Tout l’inverse de l’article qui se révèle :

  • Grossièrement imprécis et infondé (aucune source avancée, aucun témoignage, simplement un ressenti superflu de l’auteure), ce qui est le contraire d’une approche clinique qui se doit d’être sourcée, précise, attestée, et dans laquelle l’auteur.e se met en retrait au service de la compréhension mesurée d’une situation,

  • Lourdement insistant sur l’idée d’un particularisme libanais, tout l’inverse d’une approche universelle qui considère chaque humain et chaque peuple comme l’égal des autres, et ne cherche pas à les réduire à telle ou telle caractéristique méliorative ou dépréciative,

  • Totalement emporté par l’émotion et l’aspiration à un récit, ce qui est le parfait opposé d’une approche dédramatisée.

Ce type de rapport au Moyen-Orient et au « Monde arabe », et plus largement à l’altérité, ne peut produire que des apories. D’où la nécessité d’une déconstruction de ces grilles d’analyse et conceptions inopérantes qui produisent des rapports de domination, et plus spécifiquement un rapport au monde paternaliste de l’Occident4 (Edward Said, dans L’Orientalisme, avait remarquablement démontré les liens entre vision orientaliste et colonisation ; ce livre est par ailleurs souvent présenté comme l’ouvrage fondateur des études décoloniales).

                                                                                                                                                      Anonyme

Je préfère publier cette critique anonymement par crainte que la querelle politique ne se transforme en querelle personnelle. J’estime que le débat réside dans la confrontation d’idées et d’arguments, et non dans l’obstination à humilier le contradicteur. Je ne cherche pas à discréditer ou critiquer Téa en tant que personne – elle est très probablement fréquentable et agréable –, mais bien à livrer ma vision d’un certain discours sur des territoires, des sociétés, des gens. J’invite tout un chacun à distinguer la personne du discours, et à prendre cet article pour ce qu’il est : un avis critique sur une vision du monde publiquement exprimée.

Sources :

1Lire à ce propos cet article sur le despotisme oriental dans l’Europe des Lumières : https://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-concept-de-despotisme-oriental-au-sein-de-l-Europe-des-Lumieres.html

2Ici, l’objet n’est pas de déterminer si le populisme en tant que stratégie politique est pertinent ou non, mais bien de signaler des accointances entre le discours de l’article et le concept de discours populiste.

3Le « peuple » rêvé par l’article présente en effet des similitudes notoires avec la conception du peuple des régimes totalitaires de l’Entre-deux-Guerres, décrite par Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme.

4Lire George Corm pour comprendre que l’Orient et l’Occident sont des concepts construits servant un certain discours idéologique : L’Europe et le mythe de l’Occident, et Occident, Orient : la fracture imaginaire.

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