Grand Format : Beyrouth renaîtra de ses cendres

Téa Ziadé

Grand Format : Beyrouth renaîtra de ses cendres

Grand Format : Beyrouth renaîtra de ses cendres

Téa Ziadé
Photos : Téa Ziadé ; Lou Andréa Ziadé ; Natheer Halawani
18 décembre 2020

« Beyrouth est mille fois morte, mille fois revécue ». Cet extrait du poème de Nadia Tuéni prend aujourd’hui son sens dans l’esprit de nombreux Libanais. C’est cette phrase qui apparait en grand à l’entrée de la capitale libanaise depuis l’explosion du 4 août. Beyrouth se redressera-t-elle vraiment, cette fois ?

Beyrouth, on la déteste et on l’adore. Beyrouth, elle n’a jamais été une simple ville dans laquelle l’on vit, l’on travaille ou l’on dort. Non, Beyrouth c’est une vie en elle-même, une histoire, histoire qui n’est jamais finie d’être écrite. Jamais. Loin de là. Beyrouth, à l’instant où l’on y pose les pieds, elle nous envoûte, elle nous transforme, elle nous fait oublier qu’il existe un monde en dehors, elle nous étouffe, nous oppresse et nous fait respirer en même temps. Beyrouth, elle nous fascine. Lunatique, chaotique, imprévisible, paradoxale. Elégante et choquante. Classique et excentrique. Angoissante et rassurante. Indécise. Indescriptible, en réalité, de par sa complexité et sa multiplicité. Magasins de luxe et grands buildings dans un quartier. Bidonvilles et amas d’ordures dans un autre.

La nuit, Beyrouth se révèle : les rues de Mar Mikhaël, de Hamra  où les bars s’entremêlent aux boîtes de nuit, où des flammes jaillissent entre les déhanchés des danseuses. Des rooftops où l’on pouvait déguster toutes les saveurs des six continents jusqu’au  restaurant typique libanais à Dar El Gemmayze où l’on fumait un arguilé hammoud ou naenae. Depuis la rue Arménienne où l’on se faufilait entre la foule pour boire un verre jusqu’à la Corniche où se dresse le Rocher aux Pigeons surplombant la capitale. Ces rues, ces endroits, ces bars et restaurants, ce n’étaient pas juste des lieux où les Libanais et les étrangers se réunissaient. Non, ce sont des souvenirs, des rencontres, des regards, des sourires, des clins  d’œil, des paroles, des gestes, qui nous ont ouvert les yeux sur ce qu’est le Liban. Beyrouth, elle est tout simplement incompréhensible. Mais s’il y a une chose que Beyrouth n’est pas, c’est morte. Jamais, car l’amour et la fierté des Libanais pour leur pays ne laissera jamais s’éteindre Beyrouth, quand bien même l’électricité manque la plupart du temps. Beyrouth ne cessera jamais de vivre tant que l’espoir des Libanais existe. Et il existe.

Le 4 août, en fin d’après-midi, une explosion a détruit non seulement une partie du cœur de Beyrouth  mais aussi des milliers de vies. Alors que le Liban souffrait déjà d’une grave crise économique qui a lourdement appauvrit la population, d’une crise sanitaire ingérable de par la saturation des hôpitaux, cette explosion est venue emporter dans son souffle le peu d’espoir qu’il restait pour le Liban. Des centaines de personnes y ont perdu la vie, d’autres leurs maison, leurs familles, leurs animaux, leurs magasins. Elle a tout emporté. Des bars et rooftops évoqués plus tôt, il ne reste rien ou très peu. Depuis le 4 août 2020, nombre de Libanais le ressentent comme leur “11 septembre”, le désespoir et l’abandon embouteillent le cœur des Libanais. Et, pourtant, encore une fois, ce peuple s’est relevé. D’abord la guerre de 1958, puis la guerre civile de 1975, puis celle de 2006. Il s’est redressé, à chaque fois, avec toujours cette force de vie, ces sourires et ces rires malgré la situation désastreuse à laquelle fait face le pays depuis cinquante ans. Et pourtant, l’absence de gouvernement durant des années, ou sa corruption outrancière, lâche du bien-être de son peuple, des promesses de développement perdues dans l’air, d’un attentat, d’une crise des déchets n’aura pas aidé. Le peuple s’est relevé, encore une fois. Une révolution, la “thawra” contre ce même gouvernement, qui cinquante ans plus tard ne parvient toujours pas à répondre aux besoins nécessaires de ce peuple qui ne tient que par sa force si singulière. Une crise économique, sanitaire, politique. Le peuple s’est relevé. Une explosion qui emporte le cœur de Beyrouth. Que peut faire alors le peuple, seul, face au manque de réaction d’un gouvernement coupable ?

Les Libanais se sont réunis, dès le lendemain de cette catastrophe. Tous ensembles, ils ont réalisé un travail extraordinaire non seulement de nettoyage, de reconstruction mais surtout d’entraide, prouvant là encore cette générosité infinie, caractéristique du Liban, prouvant cet amour pour un pays si puissant en humanité, prouvant l’espoir, bel et bien là. Beyrouth a perdu une partie de son âme le 4 août, mais elle n’est pas morte. Cela, c’est un mensonge. Car la volonté de tous les Libanais qui sont descendus à Beyrouth durant le mois d’août et qui continuent de descendre encore aujourd’hui est plus puissant que cette explosion. Beyrouth sera reconstruite grâce à ces héros, qui chaque jour mobilisent toutes leurs forces pour reconstruire un meilleur Beyrouth mais aussi un meilleur Liban. Face à l’inaction du gouvernement, ce sont eux qui parviendront à sauver ce pays majestueux.

Ce n’est pas juste que la nouvelle génération veuille partir du Liban pour espérer un meilleur avenir non seulement pour eux, mais surtout pour la génération à suivre. Ce n’est pas juste que cette même nouvelle génération ne ressente que de la haine pour ce pays qui leur apparait parfois comme une prison. Ce n’est pas juste que le peuple libanais doive subir les conséquences d’un gouvernement égoïste et égocentrique. Ce n’est pas juste que le désespoir se ressente désormais dans les rues du Liban autrefois si lumineuses d’espoir. Comment expliquer que la majorité des initiatives mises en place pour la reconstruction de Beyrouth soit des initiatives civiles ? Comment expliquer le silence et l’incapacité du gouvernement ? Alors que le mois d’août fut désastreux, le malheur libanais s’est poursuivi en septembre avec de nouveaux incendies effrayant l’ensemble de la population, craignant une deuxième explosion. Samedi 26 septembre encore, le nouveau Premier Ministre Mustapha Abid, censé appliquer un ensemble de réformes pour redresser le pays, a démissionné, reconnaissant l’incapacité de son gouvernement à répondre aux besoins du pays.

Le Liban se trouve aujourd’hui dans une impasse politique, sociale et économique sans précédent. Mais le Liban ne sombrera pas. Car, malgré tout l’épuisement et toute l’impuissance ressentis par les Libanais, ces derniers ne laisseront jamais tomber ce pays. Être libanais, ce n’est pas seulement une nationalité. Être libanais, c’est être partagé. Partagé éternellement entre l’envie de tout quitter pour un meilleur avenir ailleurs et l’incapacité à partir, pris d’un sentiment de culpabilité et de manque à l’idée d’abandonner le pays. Être Libanais, c’est un combat intérieur; c’est accepter à la fois un sentiment d’incomplétude  mais aussi de plénitude crée par un pays lui-même divisé. Mais être libanais, c’est surtout  une joie de vivre quotidienne malgré la permanence des conflits.

 

Téa Ziadé

 

Photos : Téa Ziadé, Lou Andréa Ziadé et  Natheer Halawani

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