GRAND FORMAT. L’unité du peuple libanais au delà du communautarisme : l’espoir de sauver le Liban

Téa Ziadé


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GRAND FORMAT. L’unité du peuple libanais au delà du communautarisme : l’espoir de sauver le Liban

GRAND FORMAT. L’unité du peuple libanais au delà du communautarisme : l’espoir de sauver le Liban

Téa Ziadé
Photos : Natheer Halawani
18 novembre 2019
Téa Ziadé, en collaboration avec le photographe Natheer Halawani qui a accepté de d’envoyer ses photographies qui traduisent la force des manifestations.

 

 

 

« Vous avez votre Liban, j’ai le mien » écrit Khalil Gibran dans Mon Liban : c’est une vérité générale. Notre ressenti du Liban n’est jamais unique, ni au sein de plusieurs membres d’une communauté, ni au sein d’une même personne : parfois nous l’aimons, parfois nous le détestons. Ceux qui ont quitté le Liban ne pensent qu’à revenir, ceux qui sont restés ne rêvent que de partir. C’est là le terrible dilemme qui vit en chaque libanais.

Les rires des libanais, leur joie et leur sourire, les arguilés «hammoud w naenae» citron-menthe, jusque tard dans la nuit, les incessants « ahla w sahla » (signifie « bienvenue »), les montagnes majestueuses, le chant de la mer et des rivières, les cèdres surplombant le pays sans oublier les manouchés et les shawarmas, les coupures d’électricités, les églises et le chant des mosquées… tout cela se confronte au Liban, comme « Etat-tampon ». Un Liban hypocrite et corrompu, un repoussoir archétype de fragmentation et de communautarisation d’une société, un Liban comme nœud politique où l’économie s’effondre avec le temps, un Liban de guerre et de haine, objet de convoitises des puissances régionales et internationales, l’État introuvable et impossible.

C’est ici le ressenti d’une libanaise, une libanaise qui aime inexplicablement le Liban ; Liban qu’elle a connu après la guerre civile. Le Liban est insaisissable car les discours des Libanais divergent : à la fois fierté d’être libanais(e) et manque d’espoir pour la redressement du pays. Le Liban, c’est un double-visage, une double société et une double histoire, parfois celle de la ville et celle de la montagne. Tous ces éléments sont à prendre en compte pour comprendre ce qu’il se passe aujourd’hui au Liban.

Un point sur l’organisation politique du Liban

 

Le Liban est une république parlementaire dont la Constitution a été établie en 1926 : l’ordre communautaire est à la base de l’ordre public. Les communautés sont au nombre de dix-sept, dont les majoritaires sont les suivantes: les maronites, les sunnites, les chiites, les orthodoxes et les Druzes. Le président de la République est chrétien maronite, le président du Conseil des ministres est sunnite et le président du Parlement un chiite: c’est ainsi l’ordre établi. Le fait communautaire au Liban ne peut plus être ignoré dans les analyses historiques et politiques, bien qu’il l’ait souvent été dans le passé. Il est intrinsèquement lié à l’évolution du pays, à son histoire, comme l’a montré la guerre civile en 1975.

 

La révolution au Liban : les libanais surmontent ce communautarisme

 

La crise qui a lieu au Liban et la révolution du peuple représente une problématique particulière : cette révolution n’est-elle pas révélatrice d’un système politique corrompu en désaccord avec sa génération ?

Jeudi 17 octobre, le Conseil des ministres décide d’imposer une taxe de six dollars par mois aux conversations par WhatsApp et d’autres messageries électroniques : c’est trop. Les libanais et libanaises se sont réunis dans l’ensemble du pays, bloquant les routes, criant, chantant, réclamant la démission de l’ensemble de la classe politique, à l’origine de nombreux drames économiques. Pourtant, le soulèvement du peuple n’est pas seulement un soulèvement contre l’annonce de taxes sur la messagerie WhatsApp, non. Ce soulèvement est symbolique.

« THAWRA, THAWRA » ( « Révolution »), « Tous, cela veut dire tous ! », « Le peuple veut la chute du régime ! », « Le Liban est un » crie le peuple depuis maintenant presque un mois, jour et nuit : c’est le slogan de cette manifestation gigantesque qui a lieu dans l’ensemble du pays, du nord du Liban, à Tripoli jusqu’au sud à Tyr. Le soulèvement du peuple a été qualifié de « ras-le-bol généralisé », les libanais(es) de toutes confessions ont trop longtemps subi en silence les décisions d’un gouvernement en incapacité de résoudre une crise politique, économique et social qui dure depuis la fin de la guerre en 1990. La politique d’austérité suivie par le régime n’est plus en mesure de répondre aux demandes du peuple. Dès le début de la manifestation, les banques, les écoles et les universités ont fermé leurs portes.

Ce qui caractérise aujourd’hui le soulèvement du peuple libanais, c’est son unité et son amour pour le Liban. Pas de chef de file, plus de partis politiques, plus de confessions, plus de communautés : nous sommes libanais(es) avant d’être musulmans, chrétiens, phalangistes, membres du Hezbollah. Voici aujourd’hui l’idée qui guide les libanais(es) dans leurs manifestations et leurs revendications : le mouvement ne s’essouffle pas et ne s’essoufflera pas tant que des réponses concrètes ne seront pas apportées. Cela fait quatre semaines que les rues du pays sont remplies de manifestants, réunissant femmes et hommes, étudiants et adultes, chrétiens et musulmans. Le drapeau libanais est dressé dans l’ensemble du pays, mais pas seulement : à Paris, à Montréal, à Madrid,… Le mouvement est puissant car il est un : une chaîne humaine s’est formée de 170 km, où des dizaines de milliers de Libanais, main dans la main, du nord au sud du pays, ont affiché leur unité et une détermination intacte à chasser la classe politique malgré la montée des tensions.

« C’est une bouffée d’espoir que l’on n’attendait pas. C’est une chance unique que l’on doit tous saisir. La plupart des jeunes soutiennent le mouvement. La majorité des protestants étaient très motivés car ils espèrent pouvoir rester au Liban pour leurs études. Ce que nous avons vécu est incroyable, sublime et unique à vivre ! Les Libanais crient leur épuisement d’un système qui a trop abusé de leurs forces, crient leur colère face à la corruption de leur gouvernement et de ses institutions.  Les gens ne décoléreront pas, c’est tout un pays qui chante à l’unisson et main dans la main pour se sauver. » m’écrit Alexandre Khoury, étudiant en architecture au Liban qui participe aux manifestations depuis le début. Il m’explique que le mouvement est largement relayé sur les réseaux sociaux. Plusieurs hashtags accompagnent les participants, dont #lebanonrevolution. Selon lui, la revendication numéro un du mouvement est le remplacement immédiat d’une classe politique quasiment inchangée depuis la fin de la guerre civile (1975-1990).

Le président du Parlement par exemple, le chiite Nabih Berri, est en poste depuis 1992. Il est souvent considéré comme l’un des symboles de l’immobilisme politique local. Malgré des réformes annoncées par le gouvernement de Saad Hariri avant sa démission, tel qu’un budget 2020 sans impôts supplémentaires pour la population, une baisse de 50 % des salaires du président et des ex-présidents, des ministres et des députés, le peuple reste peu convaincu et méfiant.

Les femmes dans la manifestation

Les femmes ont joué un rôle conséquent dans la manifestation, revendiquant leurs droits, leurs corps et l’égalité: des milliers de femmes ont rejoint les rangs de la contestation pour dénoncer également les inégalités dont elles restent victimes. Une femme en particulier est devenue l’icône de la révolution lorsqu’elle s’est débattue et a donné un coup de pied dans un garde ministériel. Alexandre Khoury affirme qu’« un aspect à saluer est le rôle des femmes qui ont pris la parole, qui ont préparé des repas pour nourrir les manifestants et les soldats, qui ont tendu leurs mains pour créer une chaine humaine face à l’armée. Elles ont empêché l’armée d’utiliser la force contre les manifestants et ont offert une rose, en message de paix, à ces soldats qui sont avant tout Libanais. Ce sont aussi ces femmes journalistes qui assurent le direct sur le terrain toute la journée ». Ils affirment que si les hommes et les femmes sont certes « porteurs d’une singularité qui leur est propre », ce sont avant des êtres humains.

Comment se déroulent les manifestations ?

Lors d’un premier regard sur les manifestations, il est possible d’observer une bonne humeur générale, les chants et les danses du peuples : les libanais(es) crient, dansent, jouent aux cartes, fument l’arguilé, certains ont même sorti une mini-piscine gonflable. C’est l’esprit général qui occupe les manifestations.

Stéphanie Abed el Masih, également étudiante en architecture au Liban, qui a participé aux manifestations, me confirme que « le peuple Libanais est connu pour être un des peuples les plus généreux,  les plus aimables, charismatiques. Les libanais(es) aiment faire la fête et aiment vivre. Cela a été représenté dans les fêtes qu’ils ont organisé lors des manifestations. Ils protestent toute la journée avec des hymnes critiquant la politique, et ils font la fête la nuit. On se sent comme dans un festival, avec des stands de part et d’autre. Mais cela est juste pour divertir et amuser les protestants afin de créer de l’espoir. » Une journaliste anglaise, basée au Liban, Laura Mackenzie me partage son vécu: « il y a de nombreuses tentes installées partout, certaines apportent du soutien psychologique aux protestants, d’autres distribuent de la nourriture. S’il y a eu du vandalisme au début, cela s’est calmé. On perçoit réellement un mix d’émotions chez les libanais(es) et c’est la première fois que les gens se rassemblent tous ensemble en oubliant leur sexe et leur religion depuis la guerre civile. »

Cependant, de nombreux heurts ont eu lieu malgré l’ambiance joviale des manifestations. Ces heurts concernent notamment les partisans du parti politique chiite pro-iranien, le Hezbollah (« parti de Dieu ») : au neuvième jour de la mobilisation, les militants du parti, excédés par les slogans visant leur leader Hassan Nasrallah, se sont rués sur des manifestants regroupés par milliers sur la place Riad el-Solh, au cœur de la capitale. Stéphanie me décrit un autre visage des manifestations : «  Les Libanais sont épuisés , ils crient peine et souffrance: ils sont étouffés par un gouvernement qui a délaissé son peuple . On voit la misère, des conditions de vie inacceptables, ces gens ont vraiment besoin d’aide. »

Quel est le ressenti des libanais(es) qui ont participé aux manifestations ?

 

Natheer Halawani est un photographe libanais: il est là, dans les manifestations, à Tripoli comme à Beyrouth, accompagné de son appareil photo. Il me confie que « les choses ont déjà changé: il n’y aura pas de retour en arrière. »; le photographe n’attend pas forcément que le gouvernement tombe mais il place son attention dans la manière dont les jeunes collaborent ensemble. Pour lui, « la deuxième chose caractéristique de cette crise, après la mobilisation de la jeunesse, concerne les noms dévoilés et impliqués dans la corruption. Les gens se réunissent dans des stands pour discuter de la politique. Le Liban est une république, pas une dictature ».

Alexandre Khoury revient sur ce qu’il a vécu: « d’après mon observation de toute cette situation et mes participations à cette révolution libanaise jamais vécue au Liban, le vrai citoyen libanais, homme ou femme, de religion x ou y, est celui qui cherche à améliorer l’état de son pays, pour ne jamais avoir à émigrer vers l’étranger. Le citoyen libanais donne un meilleur futur aux nouvelles générations, il joue son rôle en protestant dans les rues, main dans la main avec son frère libanais, pour exprimer aux politiciens ses douleurs »

Quant à Stéphanie, cette révolution lui a redonné espoir, elle insiste sur l’impact à l’étranger: « les Libanais dans un pays étranger se révoltent et cela a renforcé l’image de l’union du peuple n’importe où il se trouve. Ensemble, on peut faire un changement, il est temps de se réveiller et faire face à la corruption du gouvernement et de ses institutions. Nous sommes un peuple blessé, détruit par la corruption d’un gouvernement. Nous, étudiants, somme en train de risquer un semestre de nos études pour sauver notre  future, c’est maintenant ou jamais. On peut voir et ressentir la voix de l’union, de la force, de l’espoir, du changement et de la paix. À présent je suis fière d’être Libanaise. »

Certains avis sont plus pessimistes: un troisième étudiant en architecture au Liban, Yorgo Saad, pense lui que les manifestations « ne vont rien changer. Pour moi ce sont les parties minoritaires des politiciens qui ne sont pas bien représentés dans le gouvernement. ».

Qu’en est-il à Paris ?

En effet, la manifestation s’est répandue à l’étranger: la diaspora libanaise est conséquente et elle s’est révolté dans l’ensemble du monde pour soutenir les libanais(es) du Liban.

J’écrivais plus tôt dans l’article que le mouvement libanais était symbolique : en effet, il est symbolique de la corruption qui a entraîné des milliers de Libanais dans la pauvreté, symbolique d’une unité du peuple libanais malgré des divergences politiques et religieuses, symbolique d’un système politique anachronique qui ne répond pas aux attentes du peuple. Mais il est surtout symbolique des écrits de Khalil Gibran: « Vous avez votre Liban, j’ai le mien. Votre Liban est un nœud politique que le temps essaie de défaire, alors que le mien, ce sont des collines qui s’échappent majestueuses et imposantes vers l’azur du ciel. Votre Liban est un problème international ballotté par les vagues de la nuit, alors que le mien, ce sont des vallées calmes et envoûtantes : sur leurs versants vibrent les sons des cloches et les chants des rivières »

Même dans des villes conservatrices comme Tripoli, le peuple s’est réuni et s’est opposé au gouvernement. Fragilité et instabilité sont caractéristiques du gouvernement libanais, défaillant. Cette crise reflète la volonté et la puissance du peuple au delà du communautarisme, crise qui se répercute dans le monde entier. Cette crise est également géopolitique, les tensions régionales influencent le cours que prend la révolution : L’Iran et le Hezbollah d’une part, qui a mis en garde contre le « chaos » en cas de vacance ministérielle, les États-Unis de l’autre avec les sanctions engagées contre l’Iran, l’Arabie Saoudite également. Qui subit alors les conséquences économiques et sociales des décisions politiques prises par les géant de la région ? Le peuple libanais. Et c’est là tout l’enjeu de ces manifestations.

Téa Ziadé, en collaboration avec le photographe Natheer Halawani qui a accepté de m’envoyer toutes ses sublimes photographies qui traduisent la force des manifestations.

 

Rédaction : Téa Ziadé

Photographies : Natheer Halawani – www.natheerhalawani.com –  @natheer.jpg

Mise en page : Baptiste Coulon

 

 

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