Michel Hastings : “Tant que ma santé le permet et que mes jambes me porteront, je continuerai à parcourir le monde”

Baptiste Coulon, Matthieu Slisse et Alban Leduc

Michel Hastings : “Tant que ma santé le permet et que mes jambes me porteront, je continuerai à parcourir le monde”

Michel Hastings : “Tant que ma santé le permet et que mes jambes me porteront, je continuerai à parcourir le monde”

Baptiste Coulon, Matthieu Slisse et Alban Leduc
Photos : Le Moulin à disques (modifiées) et Alexandre Guin
14 avril 2020

Après 24 ans à enseigner à Sciences Po Lille, vous tirez votre révérence. Tout d’abord que retiendrez-vous de ces deux décennies passées à Sciences Po Lille ?

24 ans à Sciences Po Lille mais 47 ans dans le monde de l’université, depuis que j’y suis entré en qualité d’étudiant et que j’y ai mené l’intégralité de ma carrière. Presqu’un demi-siècle dans la même institution ! Je vous laisse juger s’il s’agit d’une belle fidélité ou d’une grave infirmité (sic). Je n’ai jamais rien fait d’autre que d’apprendre et de faire apprendre.

Le bilan général de ces années à Sciences Po Lille est dans l’ensemble très positif. J’ai eu surtout le grand plaisir de voir se développer l’établissement. Quand j’y suis arrivé en 1996 – j’y faisais déjà un enseignement depuis 1992 alors que j’étais professeur à l’université de Tours -, l’institution était encore très fragile, pas internationalisée. Elle manquait de personnel administratif et pédagogique, et n’était pas parvenue à développer une identité collective forte. En 20 ans, les réformes ont été considérables. Elle font de Sciences Po Lille un établissement visible et reconnu dans le paysage national. Ceci a bien sûr été possible par le dynamisme de ses directions et personnels, et aussi, ne l’oublions pas, par l’appropriation progressive de l’établissement par les élèves. Alors qu’à mes débuts, ils n’étaient que de simples consommateurs de savoirs, ils ont réussi au fil des ans à développer un tissu associatif, à multiplier les initiatives de valorisation, bref à marquer le territoire de leur empreinte. Sans être démago, je pense que Sciences Po Lille doit beaucoup au développement de cette culture étudiante qui a un pied dans la maison et l’autre dans la cité.

A titre plus personnel, je retiendrai aussi de ces années, la très grande indépendance dont j’ai pu bénéficier dans mes activités pédagogiques et scientifiques. Faire cours me plaît, mais faire les cours qui me plaisent fut encore plus plaisant.

Avez-vous le sentiment d’avoir pleinement rempli la tâche qui fut la vôtre ou exprimez-vous quelques regrets ?

Petite précision de vocabulaire : je n’ai jamais vécu ma carrière comme une tâche, ni même comme une mission – je ne suis pas mystique ! – mais comme un métier. J’aime beaucoup ce terme de métier qui suggère des formes de compétence, un investissement dans le temps et une certaine reconnaissance sociale. Votre question suggère que je sois capable de m’auto-évaluer. Pas facile. J’ai eu de nombreuses responsabilités administratives et pédagogiques à Sciences Po Lille, et toutes m’ont permis, me semble-t-il, de faire entendre auprès de mes collègues ma « petite musique ». Ai-je toujours été écouté, c’est une autre je histoire ! Mais je crois, sans fausse humilité, avoir disposé dans mes responsabilités d’une certaine marge d’action et de proposition.

Mon principal regret concerne l’absence d’un laboratoire de recherches pluridisciplinaires situé dans les locaux de Sciences Po Lille et dont nous serions la tutelle unique. J’ai toujours rêvé d’un lieu dans lequel les collègues de disciplines diverses forgeraient en commun des projets scientifiques, échangeraient sur leurs travaux, et qui offrirait aux étudiant-e-s de master un lieu de formation intellectuellement ouvert et original. Au risque de me fâcher avec mes collègues membres de différents laboratoires lillois, je considère que ce lieu n’existe toujours pas et qu’au contraire « la vie de laboratoire » connait actuellement de dangereux manquements éthiques et scientifiques.

Entre 1996 et 2020 les choses ont-elles évolué dans votre manière d’enseigner ?

Je prends le risque de vous répondre par la négative au risque de me voir taxer de has been. Non, je n’ai pas foncièrement changé ma manière d’enseigner. Bien entendu, mes connaissances aujourd’hui ne sont plus les mêmes que celles dont je disposais au début de ma carrière, l’effet d’accumulation m’aide beaucoup, et j’ai toujours veillé à introduire dans mes cours des travaux récents et innovants. Mais mes protocoles pédagogiques n’ont pas varié ni sur les formes ni sur le fond. Je lis, j’écris, je dis.

Je construis mes cours depuis le début sous la forme de leçons autonomes qui me semblent embrasser une question. J’assume parfaitement le côté vintage de mes cours : absence de power point, de documents numériques ou iconographiques, manutention malhabile de la technique. Je ne crois pas en leur pertinence. Un petit secret : pour moi un bon professeur est celui qui sait raconter une histoire. C’est un griot des savanes, un conteur près d’un feu de bois, un aède avec sa lyre (sic) ou mieux un philosophe de l’antiquité dont l’enseignement péripatéticien exigeait l’art de la parole convaincue et convaincante.

Du côté de vos élèves, avez-vous le sentiment d’avoir aperçu une évolution dans leurs techniques d’apprentissage ou dans leur rapport au savoir ?

L’avantage d’un professeur d’université est d’avoir toujours face à lui des jeunes de 20 ans et de se donner l’illusion que l’on peut ainsi arrêter les horloges du temps qui passe. Bien sûr que votre génération n’apprend plus de la même manière, et cela me parait très normal. Vous ne vivez pas en vase clos et vous êtes d’abord les produits d’un moment social caractérisé par des modes d’accès pluriels aux connaissances. Vous avez à votre disposition des moteurs de recherche, des bibliothèques virtuelles dans lesquelles vous avez appris à nager.

Quand j’avais votre âge, nous n’avions pas bien entendu d’internet, ni d’ordinateur. Nous cherchions nos références dans des fichiers sous formes de tiroirs dans lesquelles des fiches écrites à la main donnaient le titre du livre. Ces conditions d’accès au savoir sont déterminantes. Elles multiplient les sources mais exigent aussi de nouvelles compétences méthodologiques. Il me semble que votre génération se caractérise aussi par une certaine impatience dans l’acquisition des compétences et des connaissances. Vous vivez dans le temps court, et vous recherchez ce qui s’acquiert rapidement, au risque d’un certain zapping. Le gros livre de 800 pages qui se digère lentement, ce n’est pas vraiment votre truc ! Vous ne prenez pas suffisamment le temps d’investir dans la durée. Une préférence à picorer ou butiner peut-être. Ce goût pour l’immédiateté crée parfois, chez certain-e-s une propension à la pensée dogmatique, peu nuancée et parfois intolérante. On le voit ces dernières années. Avoir des convictions n’a jamais été synonyme d’avoir des connaissances, et se montrer péremptoire dans l’affirmation de ses idées ne saurait faire l’économie d’une démonstration et d’un certain art du doute.

Littérature, anthropologie, philosophie… vous dispensiez de nombreux apprentissages aux 1A, 2A, 4A. Mais vous, que vous ont-ils appris ?

Ces trois matières ont en effet été cardinales dans ma propre formation intellectuelle, et continuent de constituer mon lot de lectures quotidiennes. J’ajouterai l’histoire bien que je regrette vivement de n’avoir pu l’enseigner et d’avoir évité les concours qui auraient pu me permettre d’y prétendre. Ces 4 disciplines constituent un carré magique au sein duquel je puise mes connaissances, mes curiosités et mon goût pour la pluridisciplinarité. Littérature, histoire et anthropologie sont des lectures que je fais depuis mon adolescence. En revanche, la philosophie a fait l’objet d’une conversion plus tardive, quasiment une revanche sur la vie (j’ai obtenu la note de 07/20 au baccalauréat, chut !)

Ces disciplines me donnent le sentiment d’ouvrir sur des horizons plus larges, d’embrasser des questionnements par le grand angle. J’ai donc abandonné le droit, discipline de mes premiers diplômes et pour lequel je garde néanmoins encore quelque intérêt, notamment lorsqu’il quitte ses aspects les plus positivistes. Vous constaterez que je n’évoque pas la science politique qui est pourtant ma discipline statutaire, celle dans laquelle j’ai inscrit mon doctorat, mon concours d’agrégation et dans laquelle j’enseigne. Il y a un peu plus de quarante ans lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois, j’ai été séduit et j’ai apprécié l’ouverture intellectuelle qu’elle permettait d’entrevoir. En toute franchise, j’ai terriblement déchanté. Son évolution, notamment en France, depuis une vingtaine d’années, la conduit à se rabougriser sur de micro objets, sur des problématiques étriquées, et à stériliser une discipline qui était pourtant prometteuse. Plus elle produit, plus elle se répète. Une science qui piétine est une science qui se meurt. C’est dommage et cela coupe la discipline de ses voisines, bien plus dynamiques. Sans parler de la « gilet jaunisation » de certaines postures critiques actuelles qui cherchent à se convaincre bruyamment de l’utilité sociale d’une discipline qui n’a jamais rien vu venir de la marche du monde.

Si vous deviez retenir un moment fort ou une anecdote de votre carrière à Sciences Po Lille, quel(quelle) serait-il(elle) ?

Ce que je garde le plus précieusement comme bons souvenirs de mon séjour à Sciences Po Lille, ce ne sont pas des événements importants ou jugés majeurs pour l’établissement, mais de petits instants fugaces qui m’ont permis de voir les élèves sans leur masque d’élève, et d’avoir pu me montrer à eux sans mon costume de professeur. Deux petits exemples : il y a une quinzaine d’années, au mois d’août en Indonésie, j’entends crier derrière moi « Monsieur, Monsieur ». Un jeune homme, rouge comme une écrevisse, suant sous son sac à dos, courait à ma rencontre. Il s’avérait que c’était alors un étudiant de deuxième année, en vacances, comme moi. Nous sommes allés le soir même, dîner ensemble – invitation du professeur ! – et c’était très amusant de voir ce jeune, probablement heureux de parler à son enseignant qu’il voyait en tongs, short Hawaï et casquette de baseball. Ce fut pour moi aussi l’occasion de revisiter, à travers ses propres envies de voyage, mes vingt ans et de me convaincre que le témoin se transmettait.

Alors là, Michel, vous dites vraiment n’importe quoi !

Ensuite, il y a 5 ou 6 ans, je me souviens d’un séminaire dans le cadre du master que je codirigeais à l’époque (PPE). Il y avait une étudiante, très vive intellectuellement et originale dans ses pensées. Nous discutions dans le cours, j’essayais de lui montrer que ses propos ne me convainquaient pas. Lorsque soudain, d’un calme olympien, elle me dit « Alors là, Michel, vous dites vraiment n’importe quoi ! ». Le plus drôle fut la tête des camarades de classe qui attendaient tétanisés la suite de l’événement. Cette formule est inscrite dans ma mémoire, non pour sa vérité – je ne pense toujours que je disais pas n’importe quoi ! – ni pour ce que certains verraient comme un manque de respect. Au contraire, j’adore cette réplique qui me montrait que cette étudiante se donnait à voir dans son authenticité de jeune apprenante, et ne voyait plus en moi une institution d’autorité. Leçon : nous avons tous beaucoup rit. Ces deux exemples et bien d’autres n’ont rien d’historiques, mais restent et resteront pour moi mémorables de ce que j’ai toujours recherché : être capable d’enseigner en passant de l’autre côté du miroir, comme Alice.

Twitter Alexandre Guin

On connaît votre goût pour les découvertes et l’exotisme. Quelles seront vos futures destinations culturelles, littéraires, artistiques ? Le confinement levé, allez-vous reprendre vos voyages et si oui, quelle sera votre future destination ?

Croyez-vous que parce que je serai en retraite, je vais cultiver des rosiers et promener mon caniche ! Bien entendu, tant que ma santé le permet et que mes jambes me porteront, je continuerai à parcourir le monde. Différemment, mes sacs sont de plus en plus légers, et surtout je ne compte plus me contraindre avec des retours. Plus besoin de faire la rentrée le 15 septembre ! Partir à l’étranger mais aussi désormais y vivre le plus longtemps possible : 3 mois ici, 3 mois ailleurs. L’indépendance de celui que personne ne retient et que personne n’attend. Sillonner les mers en cargo me plaît aussi. Prochaine destination post confinement : la Patagonie, puis les vieilles missions jésuites du Paraguay. Et bien sûr des livres et des livres…

D’ailleurs combien de pays vous reste-t-il à visiter ?

Une petite vingtaine environ, avec quelques regrets, le Yémen notamment, d’autres qui me resteront encore longtemps fermés comme la Corée du nord, l’Angola, la Somalie, la Libye et d’autres qui m’attendent comme la Mongolie, la Zambie ou Cuba. Il est par ailleurs très intéressant de revenir dans des pays que l’on a visités il y a plusieurs décennies. On ne les regarde plus de la même façon et ces pays ne sont pas des réserves d’Indiens. Ils connaissent le changement, le vivent sous des formes propres. Petite curiosité d’anthropologue : une des premières choses que je fais dans un pays est de me rendre dans un grand magasin. Certes on y vend la même chose avec la mondialisation des produits et des marques, mais quel plaisir que de regarder les habitants s’approprier différemment les produits, les approcher, les tester, et en faire des usages culturellement différents, etc.

Carte blanche !

Vous me tendez un piège et vous aimeriez peut-être que je prononce une phrase historique d’adieu ! Un testament littéraire ! Je préfère utiliser cette carte blanche pour vous redire ce que j’ai déjà dit, notamment aux élèves de première année. Déprenez-vous de la pesanteur du temps et des injonctions qui accablent vos jeunes vies. On fait de vous une génération triste, soumise aux diktats de la réussite, de l’acharnement évaluatif, et de l’aliénation par le travail. Vous êtes la cible – consentante ? – de discours anxiogènes, marqués par l’épuisement présumé de l’époque. On fait de vous une génération fin de siècle… en 2020 !

On attend de vous que vous vous pensiez constamment en génération sacrifiée, en insatisfaits chroniques, en hypocondriaques de la vie. La première des émancipations est de vouloir sortir de ces litanies de grisaille tenues aussi bien par les enseignants, les médias, les militants, et d’aborder votre existence et votre rapport au monde en leur redonnant des couleurs. Vous n’êtes victimes de rien si ce n’est de ces discours et ces imaginaires poussifs. La vie vaut ce que vous en ferez, pas ce qu’ils en disent. Écoutez-vous davantage et vivez ivres* et libres !

*Avec modération 😉

Retranscription & mise en page : Baptiste Coulon, Matthieu Slisse et Alban Leduc

Crédits photo : Le Moulin à disques (modifiées) et Alexandre Guin

2 Commentaires

  1. Vajou Vajou

    Merci pour vos cours, votre liberté d’esprit et ces derniers mots adressés aux jeunes générations !
    Belle retraite à vous.
    Bien à vous.

  2. Dominique Rosenberg Dominique Rosenberg

    J’ai été le collègue juriste de droit public de Michel à Tours (personne n’est parfait!), Dominique Rosenberg, je suis en retraite depuis près de 5 ans, et j’ai toujours beaucoup aimé Michel pour sa simplicité, sa liberté d’esprit, et plus généralement son non-conformisme libertaire qui se doublait d’une haute exigence scientifique. Je ne peux que partager ses réflexions de conclusion, attristé par cette frilosité ambiante qui assèche les esprits et les comportements, cette angoisse permanente qui n’a pas lieu d’être et qui a tendance à inhiber les énergies et les initiatives. Michel, j’habite maintenant près d’Avignon où j’attends bientôt l’ami Poirmeur, tu prends contact et tu viens quand tu veux
    amicalement, DR

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