Personne n’a jamais été tué par le fusil de Tchekhov, à part Hamlet. Dans la version de Clémence Coullon, Ophélie sort de son rôle de personnage secondaire pour devenir le centre de l’histoire. Ici les rôles s’inversent et celle qui devait mourir devient l’héroïne, une place qu’elle prend au départ par dépit avant que son identité et celle d’Hamlet ne se confondent dans un spectacle aussi dramatique qu’humoristique.
La pièce débute comme toutes les autres représentations de Hamlet : Horacio et son ami aperçoivent un monstre dans la forêt durant leur garde et en informent Hamlet car ce monstre ressemble étrangement à son père, l’ancien roi du royaume du Danemark, mort récemment. En parallèle, Hamlet vit une romance avec Ophélie, relation que le père de cette dernière, Polonius, désapprouve.La reine, Gertrude, s’est remariée avec l’oncle d’Hamlet, ce qui déplait fortement à ce dernier. Il vit dans la tristesse du deuil et la colère contre sa mère et l’annonce d’un monstre semblable à son père vivant dans la forêt l’intrigue alors. Il s’y rend afin de trouver ce qu’il espère être son père. Le monstre lui affirme effectivement être l’esprit de son père et que bien que tout le monde soit persuadé qu’il ait été empoisonné par un serpent dans le jardin, la réalité en serait tout autre. C’est Claudius, le nouveau roi, qui l’a tué. L’esprit demande à son fils de le venger, ce qui devient alors la nouvelle mission d’Hamlet. Il rentre au palais et simule la folie, sa mère et le roi tentent tout pour le ramener à la raison mais rien ne marche. Ophélie lui rend visite afin de lui annoncer qu’ils ne peuvent plus être ensemble car son père désapprouve leur relation et dans un mouvement presque anodin, elle fait tomber un fusil, qui trainait dans un coin depuis le début du spectacle, tuant ainsi Hamlet.
La panique éclate, Ophélie pleure, c’est la fin de l’acte III, la mort du personnage principal n’était pas prévue. Des coulissent sortent la dramaturge attitrée de Shakespeare et son assistante se plaignant auprès d’Ophélie qui met en péril la représentation. Elles feuillettent en panique d’énormes ouvrages sur Hamlet, à la recherche de ce qu’il faut faire si jamais Hamlet meurt, scénario qui n’a évidemment jamais été envisagé auparavant. Il faut alors un nouvel Hamlet pour que la pièce puisse se terminer comme dans le livre. La dramaturge et son assistante ne se contentent alors pas de briser le quatrième mur, elles en abattent toutes les pierres une a une en lançant des confettis et des pitch dans le public et en interprétant de petites danses spontanées dans l’infime espoir de détourner l’attention du public loin de la panique qui se déroule sur la scène. La dramaturge cherche dans le public si quelqu’un ne connait pas à tout hasard l’intégralité des répliques d’Hamlet, en vain. Ophélie apprend qu’elle aurait dû mourir, pleure encore plus, et c’est à ce moment que la dramaturge trouve la solution : Ophélie doit devenir Hamlet.
Ophélie enfile un nouveau costume, change de coiffure et prend une nouvelle voix, l’assistante de la dramaturge fait un rapide résumé de l’acte IV (qui ne sera pas joué car elles ont déjà perdu trop de temps), et le spectacle reprend, avec une nouvelle Hamlette. Gertrude vient voir Hamlette et tente de la raisonner mais Hamlette est encore en colère contre elle. Elle veut lui tendre un miroir pour que la reine voit son vrai visage mais se trompe et sort de sa poche une arme avec laquelle elle tire sans faire exprès sur Polonius qui était encore dans le décor. Après avoir assisté à un enterrement de la fausse Ophélie jouée par la l’assistante de la dramaturge, a lieu la scène finale : le duel d’escrime avec des fleurets empoisonnés entre Hamlette et son frère Laërte. Le roi tente d’empoisonner (encore) Hamlette, mais c’est sa femme qui boit le poison et meurs, Hamlette fait boire le poison au roi et gagne le duel, mais elle a été blessée durant le combat et meurs également. Il ne reste sur la scène que des corps sans vie, la dramaturge et son assistante, qui contemplent le désastre.
Clémence Coullon offre une variation absurde et comique d’une pièce pourtant dramatique touchant à des thèmes tragiques comme la mort et la vengeance. Elle propose une alternative et nous présente ce qu’il aurait pu se passer si jamais le personnage qui aurait dû rester dans l’ombre trébuche et se retrouve sous le feu des projecteurs. Mettre sur le devant de la scène Ophélie, jeune fille discrète et douce, sans autre intérêt que l’amour qu’elle porte à Hamlet et qui aurait dû mourir dans une mare de fleurs et une robe blanche, c’est lui donner un nouveau sens et la sortir du stéréotype de l’amoureuse fidèle qui ne sert à rien d’autre qu’à donner de la valeur au personnage principal. Dans la légèreté de l’humour, Hamlet(te) nous propose d’imaginer un alternative plus libre qui expérimente avec des monuments du théâtre.
Clémentine Grand-Perrin

