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Entretien avec Steven Moffat : ce que le cerveau derrière Doctor Who & Sherlock BBC a à nous livrer !

Le 24 mars 2026, La Manufacture se rendait à la chambre de commerce afin d’interviewer l’illustre scénariste britannique Steven Moffat (Dr Who, Sherlock) dans le cadre du mythique festival Series Mania, ayant lieu tous les ans à Lille (du 20 au 27 mars cette année). Perceptions politiques, conseils professionnels et artistiques, attachement symbolique? Découvrez ce qu’il a à répondre à des étudiants en science politique ! 

La première partie de l’entretien porte sur tout ce qui pourrait VOUS intéresser à Sciences Po (conseils, politique) et la seconde revient sur sa carrière et son rapport aux spectateurs.

 

PARTIE I : Steven Moffat – études, création et questions politiques :

Nos lecteurs sont des étudiants en science politique, mais nous avons un master en arts [MMI pour les intimes, NDLR]. Notre première question serait de savoir si vous avez des conseils pour les jeunes scénaristes ou les jeunes adultes qui veulent entrer dans le monde des séries. Est-ce qu’une école spécialisée ou un diplôme sont nécessaires, ou en valent la peine tout simplement?

Steven Moffat : Je sais que ce n’est pas nécessaire parce que je n’en ai pas fait *rire*, et beaucoup de gens n’en ont pas fait non plus ! Est-ce que ça en vaut la peine ? C’est à vous de me le dire. J’aurais tendance à penser que s’immerger dans quelque chose est toujours utile. Il est difficile d’imaginer que l’éducation puisse être néfaste. Parfois elle l’est, mais je pense que la plupart du temps, ce n’est pas le cas. J’imagine donc que cela en vaut la peine, mais je n’ai jamais passé une seule journée dans ce genre de cursus.

Pour les conseils, puis-je vous donner quatre titres de livres ? Je les recommande toujours et les gens les ont toujours aimés. Ce ne sont pas des livres ennuyeux ; ils sont vraiment passionnants et drôles.

William Goldman : C’est le plus grand scénariste de tous les temps. Lisez ses scénarios car il sait exactement comment y faire, er lisez son livre, Adventures in the Screen Trade. C’est amusant et, au passage, il livre des conseils extraordinaires sur le fonctionnement des histoires, le storytelling. Il parle spécifiquement de l’écriture de films, mais ses idées sur la narration sont bonnes pour tout. Il y a aussi une suite, Which Lie Did I Tell, qui est également très bonne.

Stephen King : Lisez On Writing (Écriture : Mémoires d’un métier). C’est sur l’écriture de livres, mais ses idées sur la scénarisation sont absolument brillantes et changeront votre façon de penser les histoires. Ce n’est pas un de ces livres ennuyeux qui parle encore de structure en trois actes.

Alan Ayckbourn : The Crafty Art of Playwriting. C’est sur le théâtre, mais ça s’applique à tout. Il écrit une phrase banale au milieu du livre : « Il doit y avoir un personnage dans une histoire pour lequel vous voulez un dénouement heureux. » Ce n’est pas forcément une personne gentille, mais quelqu’un dans qui vous devez vous investir. Le livre est plein de conseils de ce genre.

Russell T Davies : The Writer’s Tale, écrit avec Ben Cook. Ce sont principalement des e-mails entre lui et Ben pendant qu’il écrivait sa dernière saison de Doctor Who. C’est rempli de conseils fortuits et brillants. Je le recommande vraiment.

Merci pour ces recommandations! Nous avons vu que vous aviez un autre projet en préparation, sur le 10 Downing Street. Pouvez-vous déjà nous partager des choses à ce sujet ? Sera-t-il pertinent pour des étudiants en sciences politiques comme nous ?

Steven Moffat : Je suis fasciné par les gens en politique depuis longtemps. Plus je lis sur la politique, moins je pense qu’il y a de la « politique » dedans. Une fois qu’on franchit la porte, il s’agit de garder les lumières allumées, de l’eau dans le robinet et de la nourriture pour les familles. Cela n’a rien à voir avec l’idéologie. Le grand livre de gauche et le grand livre de droite ne disent rien sur ce qu’il faut faire en cas de pandémie par exemple. Les deux sont inutiles.

Toutefois, j’aime le drame de la situation. Un ancien Premier ministre britannique a dit une phrase que je fais dire à mon Premier ministre de fiction : « Ce travail consiste essentiellement à choisir entre deux issues inacceptables. » Je veux vraiment voir des personnages coincés dans ce dilemme.

Nous avons tendance à dépeindre nos politiciens comme soit profondément stupides, soit profondément corrompus. Je trouve peu de preuves que ça soit vrai. La plupart sont des gens raisonnablement intelligents, pris dans les mâchoires d’un travail impossible. À force de faire des compromis pour que ça avance, on peut finir par se sentir mal, comme si on faisait quelque chose de pas très correct, même si ce n’est pas vrai.

La série veut simplement montrer que le travail des politiques peut ressembler à ça, et poser la question : « À leur place, vous feriez quoi ? » La première saison [de sa série, NDLR] se termine d’ailleurs sur un dilemme.

Je pense aussi qu’en tant qu’électeurs, nous devrions cesser de traiter la politique comme du showbiz. Nous devrions essayer de choisir quelqu’un de brillant avec une maîtrise des détails et de ses sujets, quelqu’un capable de se préparer pour une réunion à 7 heures du matin, et non un comédien ou un meneur de foule charismatique.

Ces thématiques sont très pertinentes, surtout avec les récentes élections en France et la montée des partis populistes.

Steven Moffat : Je me demande ce qui se passe quand on se dit de gauche radicale ou d’extrême-droite et qu’on est jeté dans le travail en nous demandant : « Que faire face à cette catastrophe ? » L’orientation politique est aussi pertinente pour diriger un pays que pour piloter un avion. Pendant une campagne, les deux bords sont doués pour enflammer les ressentiments, mais ce n’est pas une bonne façon de choisir un dirigeant. Il faut montrer et effectuer le travail pour ce qu’il est réellement.

PARTIE II : le rapport de Steven Moffat aux spectateurs et à ses oeuvres

Quel effet cela fait-il de voir des jeunes s’attacher à des épisodes que vous avez écrits il y a plus de 10 ans, comme s’ils venaient de sortir ?

Steven Moffat : C’est adorable. Je n’y suis pas tout à fait habitué. L’autre jour, je signais un autographe pour un enfant de 10 ans qui n’était même pas né quand le premier épisode [de Dr Who, NDLR] est sorti. Ce monde où la télévision du passé est instantanément disponible est nouveau pour moi. Ce qui est le plus intimidant, c’est quand des gens qui me semblent assez âgés me disent : « J’ai grandi en regardant votre série. » Je me fais souvent arrêter par des gens qui me disent : « Vous avez écrit mon enfance. », et j’ai soudain l’impression d’être extrêmement vieux *rire*.

Certains thèmes dans Sherlock et Doctor Who, comme la solitude et l’identité, résonnent fortement chez les jeunes, notamment la communauté queer et trans qui s’identifie au fait que le Docteur n’a pas de genre ou d’âge fixe. Pourquoi ces thèmes résonnent-ils ainsi ? 

Steven Moffat : Nous avons tendance à nous projeter dans le drame. C’est ainsi que l’on tombe amoureux d’une série : c’est le fameux « J’ai vécu ça ». Le Docteur est un héros non conventionnel, c’est le héros « geek ». J’étais un écolier victime de harcèlement et je me dis que peut-être que la série attire les gens à la marge de cette façon. Parfois, il est plus important de parler des gens à la marge, pour montrer que tout le monde est pareil si on y regarde d’assez près. Le Docteur essaie toujours de voir les points communs entre tous. Le danger serait de ne parler qu’à un seul groupe. Il faut se tourner vers l’extérieur et parler à tout le monde.

Aujourd’hui, de nombreux jeunes créateurs réécrivent, remixent et éditent vos histoires. Que pensez-vous de votre travail devenant une matière première pour d’autres ?

Steven Moffat : Étant donné que c’est exactement ce que je fais, je n’ai aucune raison de m’y opposer. C’est une excellente façon de commencer à écrire car on n’a pas à porter tout le fardeau de créer quelque chose d’entièrement nouveau. On joue dans un bac à sable existant. Mais vous verrez qu’à un moment donné, cela ne suffira plus et vous voudrez vos propres personnages.

La première histoire d’Hercule Poirot d’Agatha Christie est pratiquement une fanfiction de Sherlock Holmes. Captain Hastings est identique au Dr Watson. Elle a ensuite développé son propre style. Stephen King a commencé en reproduisant des bandes dessinées qu’il lisait étant jeune. Moi-même, j’ai commencé par écrire des histoires de Doctor Who et je n’ai pas été bien loin ensuite ! Pour moi, la « fanfiction » n’existe pas, il n’y a que de la fiction. C’est soit bon, soit mauvais, c’est tout.

 

La Manufacture et tous ses membres remercient chaleureusement le festival Series Mania ainsi que Steven Moffat pour cet échange particulièrement intéressant, et vous invite à suivre de près son prochain projet Number 10, diffusé sur Channel 4.

Buchler Maevane & Mallet Cléo <3

 

 

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