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Dissolution des Cortes generales : coup fatal porté à la gauche espagnole ?

Alors qu’un mouvement lycéen qui touche la France depuis le 21 septembre cristallise les tensions politiques, c’est de l’autre côté des Pyrénées que se joue peut-être un tournant démocratique majeur à l’échelle de l’Europe.

En effet, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a annoncé ce lundi 5 septembre, après une réunion extraordinaire tenue avec son gouvernement, dissoudre la chambre haute est la chambre basse du Parlement espagnol.

Cette décision fait suite à une impasse politique dans laquelle le gouvernement de Pedro Sánchez s’est enfoncé depuis plus de deux mois. À la crise migratoire de Ceuta a fait suite celle du logement, qui a poussé près de 950 000 espagnols à manifester devant la Puerta del Sol à Madrid ainsi que dans plusieurs régions du pays. Pour répondre à cette colère populaire montante, le gouvernement de Pedro Sánchez avait donc adopté 2 décrets-lois qui ont finalement été abrogés par la droite conservatrice et radicale ce vendredi 2 octobre.

Ministry of the Presidency. Government of Spain

La question du logement en Espagne n’est pourtant pas nouvelle. Le gouvernement peinait depuis des mois à faire accepter différentes mesures pour améliorer la situation du parc immobilier du pays. Il manquerait en effet près de 755 000 habitations pour permettre aux Espagnols de vivre dignement. Selon des estimations ce chiffre pourrait atteindre le million d’ici 2028 si aucune mesure n’est prise entre-temps.

On pourrait croire qu’il suffirait de construire davantage de logements en Espagne pour résoudre la crise. Pourtant, le problème ne se limite pas à une question de manque de logements : parmi les revendications du peuple espagnol figurent les prix à l’achat et à la location. Les prix au mètre carré ont grimpé à une vitesse telle qu’ils ont quasiment doublé entre 2016 et 2026. Concrètement, les locataires madrilènes consumeraient quasiment la moitié de leur salaire annuel dans des frais de logement si l’on se base sur le salaire de référence moyen d’un espagnol.

Sur la question du logement, l’Espagne fait même figure d’exception en Europe : elle compte un parc de logements sociaux particulièrement réduit par rapport au reste du continent. Si les logements sociaux représentent en moyenne 8% du parc immobilier des pays membres de l’Union européenne, ils n’atteignent même pas 2% du parc immobilier total espagnol.

En tout état de cause, l’initiative de la dissolution pourrait bien entériner la mise au banc d’un des derniers gouvernements de gauche encore au pouvoir en Europe. Comme partout ailleurs, la droite radicale se fraie depuis plusieurs années un chemin dans les urnes pour l’obtention du pouvoir. Si le PP (Partido Popular, droite conservatrice) n’avance pas dans les intentions de vote par rapport à 2023, reculant même légèrement dans les sondages (-0,6 points), Vox monte en flèche avec 6,3 points d’intention de vote supplémentaires par rapport à 2023.

Quant à la gauche, il semble qu’elle souffre de l’usure de son pouvoir et des scandales financiers touchant l’entourage de Pedro Sánchez : PSOE et Sumar perdent respectivement 5,4 et 6 points dans les sondages par rapport à 2023.

À elles deux, droite conservatrice et droite radicale pourraient briguer plus de 200 sièges au Parlement, sachant qu’il faut 176 sièges pour qu’un groupe politique forme une majorité au sein de la chambre basse espagnole.

Cette situation n’a pourtant rien de particulièrement surprenant. Elle ne fait que rajouter un chapitre à l’histoire chaotique de la coalition formée par le PSOE, Sumar et les partis indépendantistes (Esquerra Republicana de Catalunya, Junts per Catalunya, Euskal Herria Bildu, Partido Nacionalista Vasco, Bloque Nacionalista Galego, Coalición Canaria) depuis 2023. Car c’est bien en raison de l’opposition de Junts per Catalunya sur les projets de réforme du gouvernement, qui a fait perdre 9 voix indispensables au passage des mesures d’urgence sur le logement, que Pedro Sánchez s’est retrouvé dans une telle impasse politique : subir la colère du peuple ou le laisser juge.

Situation qui n’est pas d’ailleurs sans rappeler le 8 janvier 1996. Le président du gouvernement, Felipe Gonzalez, lui-même issu du PSOE, avait été contraint de dissoudre les Cortes suite à différents scandales politiques.

En attendant les élections anticipées du 29 novembre prochain, l’Espagne ne cessera pas de fonctionner pour autant. Le système de Diputación Permanente permet effectivement au Parlement de continuer à exercer ses fonctions essentielles jusqu’à son remplacement. Il n’empêche que les différents ministères ont dû suspendre des projets de réforme attendus, tel que le crédit à la consommation ou des projets visant à réduire la précarité des étudiants stagiaires. Il est également probable que Pedro Sánchez ne puisse pas tenir ses promesses et que l’Espagne doive, pour la quatrième année consécutive, fonctionner sur le budget de l’année 2023. Quand bien même une majorité claire parviendrait à se former à l’issue des élections du 29 novembre, il paraît impensable qu’un gouvernement puisse élaborer un budget digne de ce nom avant janvier.

D’ici le 29 novembre, nous nous en remettons aux paroles de Pedro Sánchez. Ce sera au peuple espagnol de choisir ce que sera l’Espagne de demain : ou bien un pays mené par une extrême-droite rétrograde, ou bien « un bastion d’ouverture, de justice sociale et de responsabilité environnementale ». Reste à savoir si l’Espagne saura « être du bon côté de l’Histoire ».

Romain GUERIN–PAVEC

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