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La timide réforme de la politique agricole commune (PAC)

Les ministres européens de l’agriculture s’accordaient le mercredi 21 octobre dernier sur la politique agricole commune pour 2021-2027. Le groupe Renew Europe se félicitait de cet accord, symbole du virage écologique européen. Pourtant, les ONG et l’opposition dénoncent le manque d’ambition de cette réforme.

Premier poste des dépenses communautaires (représentant plus de 30% du budget de l’Union européenne), la PAC a été l’objet de négociations intenses durant plus deux ans. Le Conseil des ministres de l’UE a été le théâtre de discussions tendues et complexes. Il faut dire que la PAC est au cœur d’intérêts politiques, nationaux et économiques de premier ordre.

Née en 1962, la politique agricole commune avait pour but de construire la souveraineté alimentaire de l’Europe. C’est indéniablement réussi. Alors les ambitions sont montées d’un cran, il s’agit maintenant de peser dans le commerce mondial. Les grandes exploitations hyper-productives ont bénéficié de la plupart des aides (par le système des aides à l’hectare notamment), l’utilisation de machines sophistiquées et de pesticides fut largement encouragée. L’agriculture doit être productive et compétitive.

Un monde en crise

Aujourd’hui, le constat est amer. Le monde agricole est en crise, les 450 000 exploitations françaises reposent en grande partie sur les aides de la PAC (la France est la première bénéficiaire de cette manne européenne). Le modèle économique mis en place ne tient plus. Les consommateurs veulent mieux manger et se détournent des agriculteurs : cette défiance se transforme parfois en « agribashing ».

Et quid des agriculteurs ? Pris en étau entre les politiques agricoles bancales et la défiance d’une partie de la population, c’est le sentiment d’abandon qui prédomine. En France, ce sont deux agriculteurs qui se suicident par jour en moyenne.

Après avoir dressé ce constat alarmant, tous les espoirs se tournent vers la PAC : existe-t-il un meilleur levier pour changer la situation ? Voilà pourquoi la réforme de la politique agricole commune revêt une importance cruciale.

Les négociations

La France a plaidé pour un virage écologique de la PAC au travers des écorégimes (une partie des aides seraient réservées aux modèles d’agriculture durables) -Julien Denormandie demandait à ce que les écorégimes représentent 30% des aides de la PAC. Face à Paris, l’Est de l’Europe était réticent au virage écologique.

Dans le monde clé des lobbies à Bruxelles, les ONG environnementales faisaient face à la COPA-Cogeca (puissante organisation agricole née en 1962). Cette opposition a pu se remarquer sur le plan national : en France, c’est la FNSEA qui militait pour limiter les ambitions de la réforme écologique de la PAC.

L’accord

Finalement, l’accord prévoit de réserver 20% des aides aux écorégimes ; il est aussi question d’un allégement des contrôles pour les petites exploitations. Mais l’accord donne une plus grande place aux Etats membres, et la question est : la Pologne sera-t-elle aussi consciencieuse que la France au moment de surveiller le respect des conditions environnementales dans les exploitations ? C’est la réponse à cette question qui inquiète Christiane Lambert (la présidente de la FNSEA). Sans contrôle communautaire, que valent les dispositions écologiques mises en place ?

Mis à part cette interrogation, force est de constater que la réforme de la politique agricole ne donne pas les outils nécessaires au monde agricole pour répondre correctement à la double crise sociale et environnemental. Le système continuera à porter à bout de bras une agriculture qui contribue à l’épuisement des ressources (les aides continueront d’être captées par un petit nombre d’agriculteurs à la tête d’exploitations gigantesques).

Face à l’épuisement des sols, à l’effondrement de la biodiversité, l’Europe a besoin d’une agriculture durable qui répond avant tout aux besoins des citoyens européens. La demande pour des produits sains et respectueux des écosystèmes ne cessent d’augmenter. D’un autre côté, il s’agit de faire cesser notre dépendance aux protéines végétales venant d’Amérique du Sud (comme le soja brésilien par exemple).

Ne pas sombrer dans la critique facile

Il est vrai que la réforme de la PAC pour 2021-2027 prend plus que jamais le chemin de l’écologie. Et face aux demandes des ONG, il est essentiel de prendre en compte les voix des agriculteurs.

Prendre des dispositions trop radicales, ce serait -une fois de plus- mépriser ceux qui nous nourrissent. Il est facile de signer des pétitions, de mépriser les hommes et les femmes qui assument souvent leur mission dans des conditions économiques et psychologiques difficiles. En somme, il est facile de critiquer sans réserve le monde agricole quand on ne le connaît pas.

Garder espoir

La réforme de la PAC n’est pas encore actée. Le texte doit maintenant être l’objet de négociations entre la Commission, le Conseil de l’UE et le Parlement européen. Il faut espérer que l’Union européenne se montre à la hauteur de la tâche qui l’attend. D’autant plus que la Commission européenne s’est elle-même fixée des objectifs élevés par le biais du « Green Deal ».

La PAC peut être un extraordinaire levier pour transformer l’agriculture. Si l’agriculture d’aujourd’hui se doit d’être durable, il est essentiel de donner les moyens à tous les agriculteurs de vivre correctement de leur métier.

Benjamin Magot