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L’intégration à Sciences Po Lille: mythe ou réalité ?

La rentrée approche et à cette occasion, la Manufacture revient pour évoquer l’intégration tant attendue par les étudiant.e.s de première année. Pour cela, nous avons réalisé un sondage, puis retracé le parcours  d’Alain et Amina*, étudiants de première année, lors de leur intégration à SPL en 2021. Nous avons également discuté avec Pierre Mathiot, le directeur de l’école, qui nous a fait part de son ressenti à ce sujet.

 * Les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes citées

LE COMMENCEMENT: LE SAS DE RENTRÉE

Comme pour beaucoup de leurs camarades, l’entrée à Sciences Po Lille en 2021, était pour Alain et Amina un fin mélange de joie et de crainte. Tous deux sont passés par le SAS: le séminaire d’intégration des étudiant.e.s de première année, au début du mois de septembre. C’est à ce moment-là qu’Alain a rencontré ses futurs camarades. Cette période évite, en général, de trop “bousculer” les étudiants dès leur entrée. ” Les potes avec qui je passe mon temps aujourd’hui, je les ai rencontré.e.s pendant le SAS! “, affirme Alain.

” Pour le SAS, on essaie de faire quelque chose de progressif “, explique Pierre Mathiot, directeur de Sciences Po Lille. “Pendant quelques jours, les étudiant.e.s sont un peu tranquilles, font connaissance, apprennent à connaître l’école “, ajoute-t-il. Un système qui, selon lui, a fait ses preuves. “J’ai l’impression que vous socialisez assez vite. […] Quand je vais courir le week-end, il m’arrive de croiser des petits groupes d’étudiants de Sciences Po, certains font du sport ensemble “, raconte-t-il.

Progressivement, Alain s’est adapté à ce nouvel environnement et à ce nouveau rythme de travail: ” Je suis passé par une hypokhâgne mais ici, c’est une autre manière de travailler. Donc on prend le rythme petit à petit et puis on apprend à mieux se connaître, surtout dans nos groupes de conf. “  

LE SYNDROME DE L’IMPOSTEUR

Cette adaptation se veut, certes, “progressive” mais n’est toutefois pas un long fleuve tranquille…

Pierre Mathiot nous l’accorde, il existe un certain malaise au sein de la promo 2026. Un malaise qui reste «minoritaire sur la globalité des étudiant.e.s de l’école», selon lui. Il ajoute toutefois que «le recours à la cellule psy est plus important qu’avant, sûrement parce que les étudiant.e.s osent plus exprimer leur malaise.»

Pour Alain, le syndrome de l’imposteur n’a pas lieu d’être. ” On a tous été admis dans l’école donc il n’y a pas de raison de se rabaisser. […] De toute façon, quand vient l’heure des partiels, tout le monde est dans le même bateau! “, sourit-il. 

Néanmoins, un certain nombre d’ étudiant.e.s de SPL ont pu ressentir le “syndrome de l’imposteur.” Parmi les 48 étudiants que nous avons sondés, les raisons auxquelles il pourrait être dû qui reviennent le plus sont: le passage entre le secondaire et le supérieur, la crise du COVID, le changement d’environnement et la faible diversité sociale dans la promo. 

UN MALAISE LIÉ  À LA CLASSE SOCIALE 

Pour Amina, la classe sociale est le facteur explicatif principal du malaise qu’elle a pu ressentir, lors de son arrivée à Sciences Po. ” C’était une période compliquée… J’ai une grande fierté de mes origines mais je me sentais en minorité “, se souvient-elle. Ce choc brusque l’a même incitée à changer. ” Un moment, pour m’intégrer avec les autres, je commençais à vouloir leur ressembler. Et je n’étais plus moi-même! “, confie-t-elle. Mais elle est vite retournée à ses habitudes. Amina, en milieu d’année, dit avoir “trouvé sa place!” Ses débuts dans l’établissement étaient pourtant une véritable épreuve: “Tout le monde était sympa ! Mais… Je sentais une différence. J’ai toujours été habituée à côtoyer des personnes qui me ressemblaient. Dès mon entrée, je ressentais, et on me faisait ressentir (involontairement), que j’étais différente et en minorité.” 

Être différente, pour cette Sciencepiste, c’est ne pas habiter dans le centre de Lille, travailler le week-end, ne pas profiter des activités payantes organisées par les assos… ” Mais le pire, c’était les cours de langue! La majorité sont presque bilingues car ils ont pu voyager ou partir en vacances à l’étranger. Ils avaient clairement un gros avantage, que je n’avais pas, et c’est dur de rattraper ce genre de retard “, lâche-t-elle.

Alain a aussi conscience des difficultés d’intégration dans l’école liées à l’appartenance à une classe sociale. «Participer au WEI (Week-end d’intégration) peut être un bon moyen de rencontrer des gens, mais encore faut-il avoir le budget pour… Et puis ceux qui ont un boulot le week-end ne peuvent pas se le permettre…» , avoue-t-il.

Mais comment Pierre Mathiot, avait-il lui-même appréhendé sa rentrée à Sciences Po Paris, compte tenu de son origine sociale ? ” Ce n’est pas qu’une origine sociale, c’est aussi une origine géographique “, souligne-t-il.

” C’est partir, au sens de se couper de sa famille, se retrouver dans une ville qu’on ne connaît pas, dans un contexte où FaceTime n’existait pas…Après il y a le gap social et quand vous arrivez à Sciences Po Paris, vous avez l’impression d’arriver dans un autre monde que le vôtre. Il y avait des étudiants de mon âge qui avaient des cravates, qui fumaient la pipe… Et je me disais: mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? “, se souvient-il.

Difficile d’aller vers les autres quand tout semble vous séparer. Amina a bien ressenti ce blocage, elle qui se sentait en décalage avec ses camarades: ” Ça passe par n’importe quoi: les vêtements, la manière de parler…”

En bon sociologue, Pierre Mathiot évoque à ce sujet la « violence symbolique » de son homonyme Pierre Bourdieu. Plus simplement: «Vous vous dites que vous avez réussi le concours, donc c’est normal que vous soyez là, puis en même temps vous avez l’impression que c’est pas fait pour vous», explique-t-il. 

Par ailleurs, les étudiant.e.s peuvent avoir une certaine image de Sciences Po. Mais ils s’aperçoivent ensuite que celle-ci ne correspond pas du tout à ce qu’ils avaient imaginé, ce qui peut générer un certain stress pour eux puisqu’ils ne se voient pas quitter l’IEP après avoir réussi à y entrer. Le stress peut aussi toucher les enfants de cadres: certains parents s’inquiètent de voir leurs enfants moins diplômés qu’eux, et leur font ressentir dans leur éducation. Certain.e.s étudiant.e.s n’avaient pas forcément envie d’entrer à SPL mais l’ont fait malgré tout en raison de la pression familiale à laquelle ils ou elles étaient soumis.e.s.

LES DISPOSITIFS MIS EN PLACE

Beaucoup saluent les moyens mis en place par l’école pour faciliter l’intégration des première année. Toutefois, bon nombre d’étudiant.e.s les jugent perfectibles (cf sondage ci-dessous). 

Un vif ressenti que nous a partagé Alain, lors de cette interview: «Il y a certes des interlocuteurs dans l’école pour s’exprimer si jamais on ressent un malaise. Mais ce n’est pas pour autant que tous les étudiant.e.s qui ne se sentent pas bien vont oser l’exprimer!»

Qu’en est-il du PEI (Programme d’Etudes Intégrées), souvent considéré comme un de ces dispositifs? 

Pour Amina, ancienne élève du programme, PEI a ses limites. «C’est un excellent dispositif, mais ça reste des chiffres! On parle de 30% de boursiers, mais très peu sont boursiers haut échelon.» Le programme ne permet pas, selon l’étudiante, une réelle démocratisation. Une critique qui semble, d’ailleurs, être entendue par le directeur: «Ce n’est pas parce qu’on a 30% de boursiers qu’on est une école à l’image de la société.» 

La commission égalité de genre contre les VSS

Depuis #Sciencesporcs, la direction travaille pour s’adapter à la problématique des VSS: Violences Sexistes et Sexuelles.  ” On encadre les associations dans le sens où elles signent une charte de bonne conduite pour pouvoir fonctionner dans l’école. Depuis deux ans, il y a dans cette charte les problématiques liées aux VSS “, explique Pierre Mathiot.

Le directeur note les mesures mises en place par l’école: ” On a mis en place des protocoles d’accompagnement assez importants, et pour les 1A, on a fait la formation au consentement par exemple. Cependant, il évoque aussi la difficulté de la direction à agir dans des situations qui dépassent le cadre de l’école: ” La limite c’est qu’on a l’impression qu’on nous demande d’aller au-delà de notre rôle. Il y a de grands débats dans mon équipe: Ou s’arrête notre responsabilité? “, s’interroge-t-il.

LE PETIT MOT DE FIN DU DIRECTEUR

Pour finir, voici les quelques conseils de Pierre Mathiot, pour se sentir à l’aise, au sein de l’école:

” Il faut essayer de trouver un bon équilibre pour ne pas être avalé par l’école. Allez au cinéma, au théâtre, faites du sport… Il faut évidemment travailler mais il faut aussi savoir s’arrêter et s’autoriser à faire autre chose pour se sentir bien, c’est vraiment important.”

Car, comme le soulignaient bon nombre d’étudiants lors d’un micro-trottoir: «Il faut se sentir bien en soi-même pour se sentir bien dans l’école! “

Nadia Hebbar et Marie-Sarah Kaci

(rédactrices en chef La Manufacture)

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