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Vingt années d’interventionnisme américain en Afghanistan, l’heure du bilan (1/3) : Effondrement et (dés)illusions.

Le 1er septembre 2021, après le retrait des troupes américaines d’Afghanistan, le président américain Joe Biden faisait le bilan de vingt années d’intervention. C’est une page qui se tourne définitivement pour la superpuissance américaine. Toutefois, la manière dont se termine cet épisode semble avoir un goût d’échec pour les États-Unis.

Dossier rédigé par la plume d’Hugo Louveau.

Écroulement afghan

 

Le 15 août 2021, la capitale de l’Afghanistan, Kaboul, tombe aux mains des talibans, qui reprennent le pouvoir, près de vingt ans après l’avoir perdu, suite à une offensive rapide qui a vu l’armée afghane s’écrouler, et le président afghan Ashraf Ghani fuir à l’étranger, abandonnant le pouvoir.

La rapidité avec laquelle l’État afghan s’est effondré semble surprenante, aux États-Unis comme ailleurs. Ce qui apparaît comme la fragilité de ce qui a été édifié, et qui a disparu, contraste avec l’investissement américain. Celui-ci peut se voir sous deux volets. D’une part, sur le plan financier, le coût atteint près de 2260 milliards de dollars, selon le projet Cost of War de la Brown University, dont 83 milliards affectés à la formation de l’armée afghane. En tenant compte du coût des opérations de renseignement ou les soins destinés aux vétérans de guerre, ce chiffre peut atteindre les 6400 milliards de dollars (1). Pour donner un ordre de grandeur, le produit intérieur brut de la France s’élève à 2302 milliards d’euros pour l’année 2020 (2).

D’autre part, sur le plan humain, la guerre d’Afghanistan n’apparaît pas comme étant la plus coûteuse de l’histoire des États-Unis, bien que 2465 soldats américains aient laissé la vie dans ce conflit (3). À titre de comparaison, lors de la Guerre du Vietnam, près de 47 000 soldats américains sont morts au combat. Les États-Unis ont toutefois envoyé plus de 800 000 personnes en Afghanistan en vingt ans, et plus de 100 000 soldats se trouvent sur le terrain en 2011, lors du pic de l’opération. Ainsi, il semblait raisonnable d’imaginer que tout cela n’ait pas été vain, et que tout ce qui avait été construit en vingt ans fasse preuve de davantage de solidité. Au final, ce qui s’est donné à voir, c’est l’effondrement rapide de l’armée afghane, et la fuite du président Ashraf Ghani, en poste depuis 2014.

 

Quel rôle pour l’Administration Biden dans le retrait ?

 

Pourtant, au départ, le retrait des troupes américaines d’Afghanistan n’a pas été décidé par l’Administration Biden, mais par celle de son prédécesseur, Donald J. Trump. Celui-ci a conclu un accord, signé le 29 février 2020, négocié à Doha avec les talibans, près de 9 mois avant l’échéance présidentielle américaine (4). Il prévoyait le retrait des États-Unis du pays dans les 14 mois suivant l’annonce de l’accord. Par ailleurs, étaient conclues la levée des sanctions visant les dirigeants talibans ainsi que la libération de 5000 prisonniers talibans et d’environ 1000 prisonniers membres des forces afghanes, alors soutenues par Washington. Cet accord était un prélude à des négociations entre les talibans et le gouvernement afghan, dans l’idée que les armées afghanes se maintiendraient et soutiendraient l’État afghan. Ces négociations n’ont pas abouti, les talibans s’étant emparé de tout le pays, dont tout dernièrement, la vallée du Panshir.

Ainsi, si échec américain il y a concernant la décision de retrait, celui-ci procède d’abord d’une décision hâtive de l’administration Trump, dont les processus décisionnels, s’ils existaient, étaient marqués par l’imprévisibilité de son dirigeant (5). Le processus était donc bien engagé, et Biden doit malgré lui le poursuivre. Initialement, le président Trump avait fixé la date au 1er mai 2021 ; cette date a tout de même été repoussée au 31 août par son successeur (6).

L’administration Biden a pourtant appliqué l’accord de Doha, et le manque d’anticipation d’une chute aussi rapide du pouvoir à Kaboul semble être une réalité. Les scènes de chaos à l’aéroport de Kaboul, les images des soldats américains tirant en l’air pour tenter de ramener un semblant d’ordre, donnent l’impression d’une grande improvisation. Les rotations des avions militaires, les convois de gens à rapatrier à travers les barrages talibans, ont quelque chose d’humiliant pour la superpuissance américaine. Dans le processus décisionnel du président, il est probable que quelque chose ait failli. Le temps permettra de faire toute la lumière ; à ce stade, se posent plus de questions que de réponses : le système décisionnel présidentiel était-il défaillant, et si oui, à quel point ? Les États-Unis auraient-ils dû maintenir leur engagement ? Les talibans ont-ils été sous-estimés ? Les services de renseignements étaient-ils, en fin de compte, informés de la réalité afghane ?

Lors d’un discours, le 8 juillet 2021, Joe Biden déclare que le retour des talibans au pouvoir était « hautement improbable ». En juin 2021, les services de renseignement estiment un délai d’un an et demi avant que la capitale ne soit menacée par les talibans ; cinq jours avant la chute de Kaboul, ce délai s’est réduit à trois mois, trente jours dans le pire des cas (7). Le manque d’anticipation ne porte donc pas sur l’éventualité que survienne la prise de Kaboul, mais plutôt sur sa rapidité. Ce ne serait pas la première fois que les agences de renseignement américaines, qui selon Amy Zegart sont « défaillantes de par leur conception » (8), échouent à prévenir une déconvenue de cette nature. Il est également possible que le manque de transparence sur l’état réel de l’armée afghane ait joué un rôle. Le Monde, dans un article du 15 août 2021 (9), évoque des « bataillons-fantômes », inexistants, inventés de toute pièce par le gouvernement afghan afin de percevoir des fonds américains, drainés par la corruption, très répandue. Selon ce même article, le président afghan avait exigé des Américains de ne plus publier les chiffres des pertes, des désertions ou des passages à l’ennemi au sein des forces de sécurité, d’où des distorsions entre les représentations de l’armée afghane, et la réalité.

Ce n’est là qu’une des explications possibles. Ce qui avéré, est que ce retrait, mené brutalement, a abouti à la perte d’un appui aérien américain indispensable aux armées afghanes, qui a laissé aux combattants talibans une grande marge de manœuvre pour reprendre le pays. Les difficultés d’approvisionnement, en particulier en munitions, peuvent en outre expliquer que de nombreux soldats afghans se soient rendus, moyennant le « pardon » des talibans.

Hugo Louveau.

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(1) CQ « Afghanistan : 20 ans de présence militaire américaine en chiffres », LCI, 31 août 2021 (en ligne, consulté le 4 septembre 2021 via : https://www.lci.fr/international/video-afghanistan-talibans-kaboul-20-ans-de-presence-militaire-americaine-en-chiffres-2195055.html )

 

(2) D’après les chiffres de l’INSEE https://www.insee.fr/fr/statistiques/5387891

 

(3) Pierre Breteau « Retrait d’Afghanistan : 3 613 soldats de la coalition, dont 2 465 Américains, sont morts en vingt ans de conflit », Le Monde, 31 août 2021 (en ligne, consulté le 4 septembre 2021 via https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/08/31/retrait-d-afghanistan-3-613-soldats-de-la-coalition-dont-2-465-americains-morts-en-vingt-ans-de-conflit_6092928_4355770.html)

 

(4) Guillermo D. Olmo, « Talibans en Afghanistan : en quoi consiste l’accord de Doha signé entre l’administration Trump et les talibans et pourquoi il a été déterminant pour le retour au pouvoir des islamistes ? », 19 août 2021 (en ligne, consulté le 4 septembre 2021 via : https://www.bbc.com/afrique/monde-58259138).

 

(4) Le Monde, « Signature d’un accord historique entre les États-Unis et les talibans après 18 ans de guerre », 29 février 2020 (en ligne, consulté le 6 septembre 2021 via : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/02/29/afghanistan-signature-d-un-accord-historique-entre-les-etats-unis-et-les-talibans_6031351_3210.html)

 

(5) Charles-Philippe David, L’effet Trump. Quel impact sur la politique étrangère des États-Unis ?, Les Presses de l’Université de Montréal, 2020, 164 p.

 

(6) L’express avec AFP, « Afghanistan : Joe Biden “assume” et “ne regrette pas” le retrait des troupes américaines », L’Express, 17 août 2021 (en ligne, consulté le 8 septembre 2021 via : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/afghanistan-joe-biden-assume-et-ne-regrette-pas-le-retrait-des-troupes-americaines_2156703.html).

 

(7) Philippe Boulet-Gercourt, « Afghanistan : Joe Biden paie l’addition de vingt années d’erreurs et de mensonges », L’Obs, 17 août 2021 (en ligne, consulté le 6 septembre 2021 via : https://www.nouvelobs.com/etats-unis/20210817.OBS47590/afghanistan-joe-biden-paie-l-addition-de-vingt-annees-d-erreurs-et-de-mensonges.html).

 

(8) Amy Zegart, Flawed by Design. The Evolution of the CIA, JCS and NSC, Stanford University Press, 1999, 336 p.

 

(9) Jacques Follorou, « En Afghanistan, les raisons de l’effondrement de l’armée », Le Monde, 15 août 2021 (en ligne, consulté le 6 septembre 2021 via : https://www.lemonde.fr/international/article/2021/08/14/en-afghanistan-les-raisons-du-fiasco-de-l-armee_6091418_3210.html).

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