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Le « tout-générique », à quel prix ?

En 2013, l’économie liée à l’utilisation des génériques représentait 280 millions d’Euros. Aujourd’hui, la part des médicaments génériques représente près d’un tiers du marché du Médicament en France. En effet, le plan national d’action de promotion médicaments génériques, lancé par l’État depuis plusieurs années, vise à lever les doutes sur ces produits encore trop peu connus du grands public. La Manufacture revient aujourd’hui sur ce phénomène de santé qui trouve aussi une résonance politique.

Qu’est-ce qu’un médicament générique ?

Un générique est une équivalence thérapeutique d’un médicament (appelé médicament princeps) dont le brevet est tombé dans le domaine public. Autrement dit, à la découverte d’une nouvelle molécule par un laboratoire pharmaceutique, un brevet est déposé, permettant sa protection pendant plusieurs années. L’entreprise bénéficie alors d’un monopole dans la commercialisation de son médicament (pendant une période qui s’étend sur 10 à 15 ans). Au delà, on dit que le brevet tombe dans le domaine public, et il devient possible pour n’importe quel laboratoire de le “copier”.

Néanmoins, cette “copie” est rarement exacte. La composition qualitative et quantitative en principe(s) actif(s) et la quantité et vitesse de libération dans l’organisme (bioéquivalence) restent en principe identiques. De plus, l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé (ANSM) valide leur mise sur le marché.Néanmoins, les excipients, essentiels à la bonne assimilation du médicament dans le corps, sont bien souvent différents.

Comment expliquer cette forte consommation des médicaments génériques ? Quel intérêt pour l’Etat, la Sécurité Sociale ?

De nombreuses études, reprises dans le Plan National D’Action de promotion des Médicaments génériques, montrent que les Français sont encore réticents à la substitutions de “leurs” médicaments habituels par des médicaments génériques.

L’État cherche depuis plusieurs années à renforcer la prescription de médicaments génériques aux dépens des médicaments princeps. La raison est tout bonnement économique. Le prix d’un médicament générique ne reflétant pas les coûts de recherche et de conception d’un médicament princeps, il est en moyenne 30% moins cher. Le Ministère de la Santé et de la Solidarité estime à 7 milliards d’Euros les économie faites entre 2010 et 2014. Dans son plan d’action 2015-2017, l’État cherche encore à favoriser le remboursement des génériques aux dépens des princeps, mais aussi à promouvoir les bienfaits des premiers aux yeux du grand public, en vue de faire davantage d’économies.

La promotion des médicaments génériques

La mise en place du “tiers payant contre génériques” en 2012 / 2013 est une des raisons du décollage de l’utilisation de génériques en France. En effet, depuis cette date, quand un médicament est prescrit, c’est un générique qui est délivré par défaut. Si le patient refuse la substitution, il doit maintenant avancer les frais et attendre un remboursement ultérieur.

Chaque année sont fixés des objectifs auprès des professionnels de santé, visant à augmenter les prescriptions de génériques dans de nombreux domaines (anti-hypertenseurs, anticholestérolémiants…). Les médecins (généralistes et spécialistes) reçoivent ainsi régulièrement la visite des DAM (Délégués de l’Assurance Maladie), qui utilisent des outils marketing pour promouvoir un choix thérapeutique moins onéreux. Ils sont là, aussi, pour dresser des bilans avec les médecins, rendant compte entre autres de leurs prescriptions de génériques, et les inciter à en prescrire davantage encore.

Le pharmacien aussi, a, dans un certain sens, un intérêt à nous délivrer un médicament générique. Il est bon de savoir que ces derniers ont des “objectifs de substitution” : ils ont, chaque année, un volume de génériques à délivrer et reçoivent une rémunération annuelle (sous forme de bonus/malus) s’ils atteignent ou non ces objectifs. De plus, ils forment des accords commerciaux avec certains laboratoires génériqueurs qu’ils favorisent au moment de la délivrance de médicaments. Il est donc possible de se voir “conseiller” tel ou tel générique au détriment d’un autre car “fabriqué en Europe” “se rapprochant plus du médicament d’origine”, “a moins d’effet secondaire” etc.

Les premières questions critiques se posent alors : qu’en est-il de la mission de “conseil” que ces professionnels de la santé ont envers leurs patients, si leurs prescriptions sont motivées par une quelconque rémunération ?

D’autres interrogations sont soulevées, et ce, depuis plusieurs années, sur la qualité du générique, son efficacité, sa sécurité…

Doit-on penser les génériques comme “une grande arnaque” ?

Pour le docteur parisien Sauveur Boukriss, la réponse à cette question est évidente. En 2013, il publie Médicaments génériques : La grande arnaque (2013) et se lance dans la critique virulente de ces “fausses-copies”.

suprrrCe médecin généraliste français entreprend alors de dresser une liste (non-exhaustive) de certains excipients à effets notoires contenus dans des génériques que nous consommons (trop) régulièrement, mais il s’intéresse aussi au “système” des  génériques faisant une critique virulente de ces produits. Dans un article écrit dans le Blog du Huffinghton Post, le Dr Sauveur Boukris décrit son expérience : d’abord favorable à leur prescription, il est devenu de plus en plus méfiant à mesure que la liste d’effets secondaires s’allongeait : Dès 2008, les premiers problèmes étaient déjà identifiés publiquement. Mais chaque fois que quelqu’un remet en question le consensus sur le sujet, soit il passe pour « politiquement incorrect », soit on le fait taire.” écrit-t-il pour le Huff en 2013.

Il critique notamment la difficulté croissante pour les médecins de prescrire des médicaments qui ne seront pas substitués en pharmacie, et la pression mise par les Caisses sur les patients qui exigent le produit d’origine. De la même façon, le manque de transparence dans le mode de fabrication des génériques pose problème, raison pour laquelle il demande plus d’informations sur les risques. Il écrit, en 2017 dans l’Humanité Dimanche : “Depuis une vingtaine d’années, les autorités font du forcing pour que les génériques deviennent systématiques. C’est cela que je dénonce”.

“Faire des économies” à quel prix ?

Pour le Dr Sauveur Boukris, il est important de laisser une marge de manœuvre aux médecins, qui subissent une pression considérable de la part de la Sécurité Sociale pour prescrire toujours plus de génériques. D’un autre côté, c’est, pour beaucoup de patients, un réel parcours du combattant pour conserver un médicament princeps.

Par exemple, certains patients atteints de maladies rares traités sous Modiodal avaient vu le déremboursement partiel de leur médicament princeps au profit de génériques en avril 2018, alors que ces derniers; dont les excipients étaient douteux, auraient déclenché de nombreux effets secondaires. Comme beaucoup d’autres patients et dans bien d’autres cas, les malades ne souhaitant pas de générique se sont vus obligés de payer le médicament princeps. ( Dans ce cas précis, à hauteur d’un millier d’euro par an.)

Pour plus d’information sur l’affaire du Modiodal, voir l’article de l’ANC « Le Modiodal devient-il un produit de luxe ? « 

Dans ce cas précis, notons qu’après de nombreuses plaintes et plusieurs mois d’attentes, les patients ont de nouveau pu bénéficier de leur médicament aux mêmes conditions que les génériques sur le marché.

Finalement, il paraît incontournable de faire des économies en matière de santé est notable, surtout dans un contexte d’une population vieillissante. Néanmoins, le processus de substitution massive, menée depuis plusieurs années par l’État soulève de nombreuses inquiétudes. Outre la question des excipients aux potentiels effets notoires, des voix se lèvent contre les méthodes d’incitation (voire de pression) menée par les Caisses et le Ministère pour “tout-génériquer”.

Peut-on économiser la santé ? La question reste donc en suspend, et l’affaire Lévothyrox, dont nous reparlerons, ne fait que la relancer.

Lila Chassac.


Sources :
vers le Plan National D’action de promotion des Médicaments génériques : https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/plan_national_medicaments_generiques_24mars2015.pdf
https://www.huffingtonpost.fr/sauveur-boukris/problemes-medicaments-generiques_b_3110183.html
https://www.anc-narcolepsie.com/le-modiodal-devient-il-un-produit-de-luxe/

 

  1. Coulon Emmanuel Coulon Emmanuel

    En tant que pharmacien, je souhaite apporter quelques précisions à cet article interessant. Vous dites que les français sont réticents mais le taux de substitution au niveau national tourne autour de 90%. Ce qui signifie que dans 9 cas sur 10 le patient accepte le générique. Soit parce qu’il est prescrit sur l’ordonnance, soit parce que le pharmacien l’a substitué. D’autre part vous écrivez que les excipients, notamment ceux à effets notoires sont fréquemment utilisés dans la composition des génériques. Or ces excipients sont autant utilisés chez les princeps et ne sont pas « réservés » aux génériques. Ensuite, vous citez les aides financieres apportées aux pharmaciens pour les aider dans la substitution mais vous occultez de dire que les médecins sont également incités financièrement et ce, à raison de plusieurs milliers d’euros pas an. Enfin, à de rares exceptions prêt, les patients qui ne souhaitent pas du générique alors que le médecin a prescrit le princeps ne payeront rien si le médecin a noté « non substituable » en toutes lettres devant le médicament. Certains médecins en abusent, poussés par des laboratoires de princeps soucieux de conserver leurs parts de marché. La liberté de prescrire a t elle un prix ?

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