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Julien Quintin - 21 mars 2020

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Istanbul à travers les yeux des poètes

“Si je n’avais qu’un seul regard à poser sur le monde, ce serait sur Istanbul”.

                                                                                                       – Alphonse de Lamartine

Si le monde avait un cœur où battrait-il ? Si on compressait l’histoire dans une ville quelle ville pourrait soulever cette charge ? Ou bien si l’on voulait résumer la longue aventure de l’humanité où serait le meilleur endroit pour cette scène ?

Bien sûr, Istanbul.

Il est possible de regarder le monde entier en se tenant à n’importe quel point de cette ville qui continue à être un centre d’attraction à chaque période et qui réussit á ensorceler les gens à la lumière de sa texture culturelle et historique unique. Connaitre Istanbul signifie marcher pas á pas dans ses rues qui sentent l’histoire, découvrir les vues panoramiques offertes par son emplacement unique, voir l’héritage byzantin et ottoman qui est l’un des plus grands empires du monde.

Asie et Europe : ils sont comme deux amants qui veulent s’unifier mais hélas, Bosphore décide autrement. Istanbul reste la passerelle qui réunit ces deux amoureux. Cette ville impressionnante est le point de rencontre non seulement de deux continents mais aussi de cultures différentes. D’une part, elle reflète le mystère de l’Asie et d’autre part elle présente son identité européenne. A Istanbul, deux mondes se côtoient sans peine ni violence : l’Orient et l’Occident. L’ancien et le moderne. Le religieux et le profane.

Chaque culture, religion et ethnie sont de petites pierres qui composent la mosaïque d’Istanbul. En embrassant toutes les parties de cette mosaïque, Istanbul devient un lieu de synthèse d’horizon divers qui a donné vie à une culture particulière. Du passé au présent, un nombre considérable des poètes, écrivains, peintres et musiciens attachent une importance cruciale á l’image d’Istanbul qui s’unifie harmonieusement les diversités.

Mais ce que nous envisageons d’évoquer avant tout, c’est la relation particulière que les poètes nouent avec la ville d’Istanbul dans leurs vers.

Istanbul est l’héroïne éternelle de l’imaginaire des poètes. Leurs œuvres dont la source d’inspiration est la beauté éclatante d’Istanbul invitent aux lecteurs à faire d’une plongée profonde dans un autre monde où il faut entrer avec tous ses sens, avec une large ouverture d’esprit et du cœur.

Chère Istanbul

Les ouvrages de Yahya Kemal Beyatlı, qui est l’une des figures remarquables de la littérature turque, revêtent une importance particulière à cause du fait qu’ils reflètent sa passion envers Istanbul qui a atteint son apogée. L’un des éléments récurrents qui caractérise son écriture poétique réside dans le glissement métaphorique entre Istanbul et la femme.

Bir Tepeden” (D’une colline)

Tu es venue contempler un soir de rêve

De tous les sommets du pays qui te ressemble.

J’ai regardé, en parlant, tu étais encore plus belle

J’ai entendu, encore une fois, Istanbul dans ta voix.

Ta race te créant à ton climat, semblable

Combien d’armées ont concouru avec les horizons.

Pour que ton visage puisse refléter ton histoire,

Le sang en or de combien de conquérants s’est mêlé au marbre.

Yahya Kemal Beyatlı

Aux yeux du poète, la ville devient de plus en plus belle en entendant Istanbul dans la voix de la femme. Le charme de la femme en question trouve ses racines dans le son plutôt que dans les aspects visuels. La prédominance du son par rapport au visuel est en harmonie avec la conception poétique de Yahya Kemal qui consiste à percevoir la poésie comme une sorte de musique.

Bir Başka Tepeden” (D’une autre colline)

Chère Istanbul, hier je t’ai regardée d’une colline !

Je n’ai pas vu un seul endroit que je n’ai pas visité et aimé.

Installe-toi au trône de mon cœur tant que j’existe !

Ça vaut bien toute une vie d’aimer un seul de tes quartiers.

Dans le monde, on voit tant de villes brillantes

Pourtant celle qui crée les beautés magiques, c’est toi

Aura vécu dans la rêverie la plus longue et plaisante

Celui qui aura vécu, mourut et sera couché en toi

Yahya Kemal Beyatlı

Ce poème « D’une autre colline » renvoie clairement à une déclaration d’amour à une Istanbul éternelle qui laissera des traces inoubliables dans la littérature turque.

J’écoute Istanbul, les yeux fermés

A Istanbul, tout le monde semble être à la recherche d’une vue panoramique… De surcroît, les poètes créent une sorte d’image intemporelle en mettant le doigt sur les références classiques de cette ville entourée d’eau : la Corne d’Or, le Grand bazar d’Istanbul, la basilique Sainte-Sophie, la Mosquée bleue…

J’écoute Istanbul, les yeux fermés

J’écoute Istanbul, les yeux fermés

D’abord une brise légère doucement ;

Tout doucement se balancent

Les feuilles sur les arbres dans le lointain,

Tout au loin

Les cloches obstinées des porteurs d’eau

J’écoute Istanbul, les yeux fermés.

J’écoute Istanbul, les yeux fermés

Tandis que passent les oiseaux

Tout là-haut, par longues bandes criardes

Dans les pêcheries on tire les filets

Les pieds d’une femme baignent dans l’eau

J’écoute Istanbul, les yeux fermés.

J’écoute Istanbul, les yeux fermés

Les voûtes du bazar sont fraîches, si fraîches

Mahmut Pacha1 est tout grouillant de monde

Les cours sont pleines de pigeons.

Des bruits de marteaux montent des docks

Dans le vent doux du printemps flottent des odeurs de sueur

J’écoute Istanbul, les yeux fermés.

J’écoute Istanbul, les yeux fermés

Une yali2 aux sombres embarcadères

Dans sa tête, l’ivresse des plaisirs d’autrefois

Dans les ronflements des vents du sud apaisés

J’écoute Istanbul, les yeux fermés.

J’écoute Istanbul, les yeux fermés

Une beauté marche sur le trottoir

Quolibets3, chansons, ballades, moqueries

Quelque chose tombe de sa main

Ce doit être une rose

J’écoute Istanbul, les yeux fermés.

J’écoute Istanbul, les yeux fermés

Un oiseau bat des ailes autour de ta robe

Je sais si ton front est tiède ou frais

Si tes lèvres sont humides ou sèches, je sais

Une lune blanche se lève derrière les pins

Je perçois tout du battement de ton cœur

J’écoute Istanbul.

Orhan Veli

Le poème d’Orhan Veli nous offre des clefs nécessaires afin de mieux comprendre l’âme Istanbul. Dès les premières lignes de son poème, nous remarquons que dans son monde imaginaire, le poète fait revivre les sons, les odeurs, les couleurs, les espaces qui viennent en premier à l’esprit quand il s’agit d’Istanbul. En fermant les yeux, il veut se laisser guider par les sons typiques de la ville, les travailleurs des docks, les porteurs d’eau, la foule du Grand Bazar et les femmes au bord du Bosphore une mélodie sur les lèvres….

Istanbul est un voyage sans fin pour ceux qui viennent la visiter. On trouve des arrêts innombrables pour se reposer et pour regarder à l’entourage avec admiration. Son climat, sa nature, ses rues … est une boîte à bijoux où mille secrets d’hier à demain sont préservés. Aujourd’hui, avec les eaux fraîches du Bosphore coulant depuis des milliers d’années, avec le vent saluant les cyprès, avec les collines qui transforment tous les sons en une seule harmonie musicale et avec cet esprit profond qui donne aux gens le sentiment de vivre en une seule fois, peu importe comment le monde change, Istanbul est comme un poème symphonique…

 

BIBLIOGRAPHIE

Aka, Pınar. « Au Carrefour Des Influences : Yahya Kemal Et La Modernité De La Poésie Turque », le 24 juin 2013. file:///C:/Users/pc/Downloads/th2013PEST0002.pdf

Deniz, Nil. « Chanter Istanbul », La pensée de midi, vol. 29, no. 3, 2009, pp. 115-127. https://www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2009-3-page-115.htm#no6

« Istanbul », Études, vol. tome 413, no. 7, 2010, pp. 87-96. https://www.cairn.info/revue-etudes-2010-7-page-87.htm

Paul Signac, Istanbul, 1907.

İbrahim Çallı, Üsküdar – İstanbul.

 

Joseph Mallord William Turner, Sainte-Sophie, début de XIXème siècle.

İbrahim Safi – Rue du pont de Galata, İstanbul.

1 Mahmut Pasha Bazaar, est une rue commerçante d’Istanbul, en Turquie

2 Un yalı est une demeure construite à proximité immédiate du bord de l’eau.

3 Plaisanterie vulgaire, mauvais jeu de mots à l’adresse de quelqu’un.

Tuğba TURAN

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