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Ce qu’il manque à Tsitsipas, Zverev et Medvedev pour devenir les meilleurs joueurs du monde

Parmi les nombreuses interrogations qui touchent déjà ce début de saison 2021, dont son déroulement-même, les enjeux sportifs de cette nouvelle année tennistique n’en restent pas moins passionnants. Alors que le premier Grand Chelem de l’année vient de donner son coup d’envoi à Melbourne, l’une d’entre elles semble incontournable : la “Next Gen” va-t-elle enfin s’imposer ?

C’est face à la domination écrasante du “Big 3” que le terme de “Next Gen” est apparu il y a de cela plusieurs années pour désigner cette nouvelle génération de jeunes talents, présentés comme étant la relève de notre vieillissante – mais toujours aussi dominatrice – élite tennistique actuelle. Représentée par un nombre toujours plus important de joueurs, cette nouvelle vague de talents s’est néanmoins vue portée par trois d’entre eux en particulier, trois tennismen bien différents, qui ont su chacun à leur manière faire vaciller l’oligarchie au pouvoir ces dernières saisons. Daniil Medvedev (25 ans, numéro 4 mondial), Stefanos Tsitsipas (22 ans, numéro 6 mondial) et Alexander Zverev (23 ans, numéro 7 mondial) sont présentés depuis de nombreuses saisons comme la relève de l’élite tennistique mondiale.

Que leur manque-t-il concrètement sur le terrain pour prendre la relève de ceux que personne n’a su faire chuter depuis plus de quinze ans ?

Mais, alors qu’à leur âge ils ne leur restent finalement de “rookies” que le nom, les trois cadors du tennis – même si le convalescent Federer ne représente pas une menace à court terme – ne semblent pas encore prêts à leur léguer leur trône. Et si nos trois challengers ont déjà réussi quelques nombreux coups d’éclats notables – Tsitsipas a même déjà battu Federer en Grand Chelem, à l’Open d’Australie 2019 – une étape, et pas des moindres, leur reste jusqu’alors infranchissable : aucun des trois n’est encore parvenu à s’imposer en Grand Chelem.

Alors pourquoi cette génération de jeunes joueurs, comme le monde du tennis n’en avait plus connu depuis ceux qu’on ne présente plus, n’y arrive toujours pas en tournoi majeur ? Que leur manque-t-il concrètement sur le terrain pour prendre la relève de ceux que personne n’a su faire chuter depuis plus de quinze ans ? Les grands matchs de Grands Chelems peuvent certes se jouer sur des aspects externes au jeu, mais ils se jouent avant tout avec la raquette, et avec la tête. Et là-dessus, tout n’est pas encore parfait : analyse technico-tactique des secteurs du jeu dans lesquels Tsitsipas, Zverev et Medvedev peuvent encore progresser.

Stefanos Tsitsipas, Grèce, numéro 6 mondial : meilleur résultat en Grand Chelem : demi-finale (Open d’Australie 2019, Roland-Garros 2020)

Des trois, il est le plus élégant. Tsitsipas, c’est l’esthète de la bande. Le revers à une main, le toucher de balle, l’art de varier les effets. Tout y est, mais tout n’est pas parfait. Lorsqu’il est dans un bon jour, sa technique semble infaillible. Il possède certainement le meilleur jeu à la volée, voire le meilleur jeu d’attaque de sa génération. Certes, mais le jeune grec ne possède pas une régularité Nadalienne sur le terrain. Et lorsqu’il ne se sent pas parfaitement bien sur le court – ce qui est arrivé plus d’une fois ces derniers mois – la machine se crispe et les lacunes fusent.

Un jeu de fond de court à perfectionner

Finalement, le registre dans lequel Tsitsipas performe le moins lorsqu’on le compare à ses homologues allemand et russe, c’est le jeu en fond de court. Bien qu’il possède une technique des plus propres – malgré une prise étonnamment ouverte en coup droit – le grec a tendance à manquer de consistance, voire même – dans les jours les plus sombres – de puissance dans ses frappes depuis sa ligne de fond. Ce constat est d’autant plus marqué côté revers. Alors que ce coup peut être une arme redoutable lorsque le 6ème mondial se sent bien, il peut cruellement manquer de percussion dans un jour moyen.

Tsitsipas a, de toute manière, moins la capacité de générer énormément de puissance dans ses frappes. A l’image d’un Federer, son jeu est davantage basé sur la précision de ses coups et la variation de ses effets. Mais face à un adversaire particulièrement solide et puissant en fond de court, il peut se retrouver en difficulté, et son jeu à la volée, aussi solide soit-il, n’est parfois pas suffisant pour compenser cette petite lacune. Par ailleurs, comme un grand nombre de joueurs ayant un revers à une main, il a une fâcheuse tendance à décentrer de ce côté. Ce type de revers permet certes une meilleure précision et facilite l’accès à certaines zones du court, mais il rend en contrepartie le contrôle de la balle bien plus difficile, d’où une certaine tendance du grec à dévisser assez largement certaines de ses frappes de ce côté.

Un service encore trop peu efficace

Enfin, Tsitsipas présente également un service peu efficace au regard de sa taille. Mesurant près d’1,95m, le grec devrait posséder – à l’image d’autres joueurs du même gabarit – une arme de destruction massive à l’engagement. Au lieu de cela, son pourcentage de premier service atteint rarement les 60% et sa première balle ne dépasse que trop peu fréquemment les 200 km/h. Cette (relative) défaillance au service s’explique en partie à cause de diverses petites lacunes techniques présentes dans le geste du grec, à savoir un mouvement qui manque de fluidité et de relâchement, ou encore un lancer de balle beaucoup trop déporté vers sa gauche.

Alexander Zverev, Allemagne, numéro 7 mondial : meilleur résultat en Grand Chelem : finale (US open 2020)

2018 Citi Open Tennis Finals

Intrinsèquement, Alexander Zverev est certainement le meilleur joueur de sa génération. Il est celui qui a éclos au plus haut niveau le plus rapidement, remportant des masters 1000 et battant les meilleurs joueurs du monde dès la saison 2017, année de ses 20 ans. L’allemand possède toute la palette du joueur de tennis moderne. Un service d’acier, une frappe lourde des deux côtés de la raquette et une capacité de déplacement impressionnante malgré une taille (1,98m) plus qu’importante. Mais l’allemand possède un terrible défaut qui touche un aspect pourtant indispensable à sa réussite au plus haut niveau : le mental.

Un mental trop défaillant…

Parmi nos trois prétendants, Zverev est sans aucun doute le joueur au mental le plus friable. Et s’il y a des matchs où l’allemand semble perdu sur le terrain, incapable de rentrer une balle sur le court, ce n’est pas à cause de lacunes techniques évidentes, mais bien car l’allemand manque clairement de solidité dans la tête. Présenté depuis de nombreuses saisons comme la future star du circuit masculin, Zverev semble parfois ne pas parvenir à porter sur ses épaules ce lourd statut depuis son éclosion aux yeux du monde entier en 2017. Cela peut expliquer pourquoi l’actuel numéro 7 mondial a beaucoup de mal à performer dans les tournois qui comptent le plus, à savoir les Grands Chelems (il n’a dépassé le stade des quarts qu’à une reprise, à l’US Open 2020), alors qu’il est bien plus redoutable dans les masters 1000 (3 titres, 1 titre au Masters), qui se jouent au meilleur des trois sets.

…aux sources de nombreux maux

Dans le jeu, ces défaillances mentales se traduisent par des fautes à répétition ou encore une absence de combativité notable. Mais l’aspect qui frappe le plus lorsque l’allemand est en crise de confiance, c’est son service. D’une violence et précision redoutables lorsqu’il est dans son match, l’engagement de Zverev devient un terrible point faible quand l’allemand est à côté de ses pompes. La première balle coince, voire pire, la seconde balle aussi. Zverev est capable de réaliser sans problème des matchs à plus de dix doubles fautes – il en a même fait vingt durant un match contre Kecmanovic la saison passée. Il est d’ailleurs le numéro un mondial de l’exercice en 2020, avec 211 doubles fautes réalisées sur l’ensemble de la saison. Bref, Zverev et son service, c’est je t’aime moi non plus : soit l’allemand est injouable sur ce coup, soit ce dernier l’envoie tout droit vers la défaite. Difficile d’être en confiance avec tant d’irrégularité…

Daniil Medvedev, Russie, numéro 4 mondial : meilleur résultat en Grand Chelem : finale (US Open 2019)

Le vrai leader de sa génération, c’est bien lui. Daniil Medvedev est sans aucun doute, à l’heure actuelle, le membre de la “Next Gen” qui semble le plus proche de s’imposer en tournoi majeur. S’il ne possède pas la volée de Tsitsipas, et semble légèrement inférieur à Zverev en termes de consistance depuis sa ligne de fond, il est en revanche bien plus solide que le grec en fond de court, et possède un mental sans faille ou presque, contrairement à l’allemand. Mais le russe ne reste pas pour autant démuni de tout défaut. Et si ceux-ci peuvent sembler moins évidents et handicapants que ceux de ses homologues, Medvedev se serait sûrement déjà imposé plusieurs fois en Grand Chelem s’ils n’existaient pas.

Un jeu qui manque de variations

Le principal défaut de Medvedev réside dans son jeu en fond de court. Possédant une technique peu atypique, aussi bien en coup droit qu’en revers, le russe insuffle très peu – voire pas du tout – de lift à ses frappes. Ses coups sont très tendus et ses balles rebondissent peu du fait de leur absence de “vie”. Si cette caractéristique n’est pas une lacune en elle-même, les frappes de Medvedev restent tout de même moins “lourdes”, et donc moins rapides à l’impact que celles d’autres joueurs plus adeptes du lift – on pense notamment à Rafael Nadal, dont les balles accélèrent drastiquement après avoir touché le court. De plus, le russe possède un jeu assez linéaire, et s’il est capable de monter à la volée, celle-ci reste largement perfectible. Ainsi, de manière quelque peu caricaturale, son jeu se résume finalement à des frappes en fond de court, très tendues, et très à plat. Il n’utilise que très rarement le slice de revers – pourtant très utile pour casser le rythme de l’adversaire et temporiser en situation de défense – et varie peu les hauteurs de balles, alors que les frappes plus hautes et profondes permettent notamment de gagner du temps, du terrain, et faire reculer l’adversaire.

Des difficultés à dicter les échanges

Il existe enfin une ultime petite faille dans le jeu de la machine moscovite, bien que celle-ci se soit nettement réduite ces derniers mois. Celle-ci réside également dans la nature de son jeu, reposant sur des frappes très tendues et à plat. De ce fait, le russe peut alors avoir quelques difficultés à générer de la puissance lorsqu’il ne peut pas se reposer sur celle de son adversaire. A l’image d’un Nadal ou d’un Djokovic, Medvedev est un redoutable contreur, capable de renvoyer la balle de l’autre côté du filet aussi vite qu’elle est arrivée, et ce, dans des positions plus qu’inconfortables. Mais contrairement aux deux premiers mondiaux à l’ATP, le numéro 4 mondial est moins capable de prendre le jeu à son compte par lui-même.

Lorsque le rythme est cassé en fond de court et que son adversaire le laisse dicter le jeu, ses balles avancent moins vite, et leur manque d’effet se ressent davantage. Cette faille dans le jeu du russe avait notamment frappé lors d’un quart de finale contre Roger Federer à Miami en 2019. D’habitude très agressif et attiré par le filet, le suisse avait passé l’intégralité de son match derrière sa ligne de fond de court, jouant des balles lentes et bombées, et usant encore et encore de son slice de revers. Medvedev se trouvait alors dans l’obligation de dicter le jeu en générant lui-même de la vitesse dans l’échange, afin de casser ce faux rythme et agresser son adversaire. Résultat, jeu set et match Federer, score final : 6/4 6/2. Mais depuis, presque deux ans se sont écoulés, et le jeune Daniil a désormais bien grandi.

Adrien Nerozzi-Banfi

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