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Le Jeu de l’Oie : La dépossession des terres amérindiennes aux États-Unis ou l’asphyxie d’une population

Jusqu’au vendredi 12 janvier, le nouveau numéro (ainsi que ceux déjà parus) du Jeu de l’Oie, revue étudiante semestrielle qui traite des enjeux internationaux, est en vente dans les locaux de Sciences Po Lille (salle 0.03, rez-de-chaussée). Retrouvez les autres points de vente et toute autre information sur www.lejeu2loie.fr . La Manufacture vous propose un extrait de ce nouveau numéro.

 

En juillet 2020, la Cour Suprême des États-Unis reconnaît comme tribu amérindienne la partie est de l’État de l’Oklahoma. Victoire donc, mais aussi signe de la lente reconnaissance des peuples amérindiens qui subissent depuis presque cinq siècles un racisme culturel et religieux dont la dépossession de leurs terres est la pierre angulaire.

En 1845, le journaliste et homme politique américain John O’Sullivan établit le concept de « Manifest Destiny » selon lequel les Américains sont une nation élue par Dieu et dont la mission providentielle et civilisatrice est de s’étendre à l’Ouest sur la terre promise, afin d’y répandre les valeurs de liberté et de démocratie. Les Amérindiens, qui occupent des terres, deviennent un obstacle à l’expansion des pionniers.

L’arrachement à la terre

En 1830 déjà, l’Indian Removal Act oblige les tribus amérindiennes de l’Est à quitter leurs terres pour s’établir à l’ouest du fleuve Mississippi. Ceux qui refusent de partir sont déportés. En 1931, la Cour Suprême, via l’arrêt Cherokee Nation v. Georgia, ne reconnaît plus aux Cherokees le statut de nation étrangère mais de « Nation domestique dépendante ». Ainsi, la cour Suprême ne peut plus rien faire pour protéger les traités conclus entre les tribus et le gouvernement fédéral. Les Amérindiens, privés de leurs terres ancestrales et de leur mode de vie, sont parqués dans des réserves situées dans des terres arides et non propices à l’agriculture.

La loi Dawes de 1887 précipite encore plus les tribus vers la pauvreté. Leurs terres sont divisées en lots attribués à chaque famille, les lots restants sont ensuite vendus à des Américains. Des 560 000 km² que possédaient les Amérindiens en 1887, il ne reste plus que 190 000 km² en 1932 (1). Une véritable politique d’assimilation se met en place, effaçant par la spoliation de la terre des cultures entières. Ce n’est pourtant qu’en 1924 que les Amérindiens deviennent citoyens des États-Unis. En 1934, l’Indian Reorganization Act redonne de l’autonomie aux tribus, avec la possibilité d’y établir un gouvernement tribal et de récupérer des terres. En réalité, les terres des réserves, gérées par le gouvernement fédéral, n’appartiennent pas aux Amérindiens.

Une dépossession qui se poursuit

La vie dans les réserves n’a pas amélioré le quotidien des Amérindiens, bien au contraire. Leur assimilation à un système capitaliste basé sur la propriété privée et qui ne respecte pas leurs traditions et leur mode de fonctionnement a engendré la pauvreté et de mauvaises conditions de vie. Les indicateurs sont dans le rouge. L’espérance de vie dans les réserves est plus basse de 5,5 ans par rapport à la moyenne nationale (2). Le taux d’Amérindiens vivant dans la pauvreté est de 26,8 % contre une moyenne américaine de 14,6 % (3). Les décès liés au diabète sont 3,2 fois plus élevés chez les populations amérindiennes que chez les autres populations des États-Unis, tandis que les blessures intentionnelles et les suicides y sont 1,7 fois plus élevés (4). La situation des femmes est préoccupante : 84,3 % d’entre elles seront victimes de violences au cours de leur vie et 56,1 % des Amérindiennes ont subi des violences sexuelles (5). Ces violences sont souvent commises par des personnes extérieures à la tribu. Pour lutter contre cette pauvreté, de nombreux Amérindiens partent de leur réserve pour trouver du travail en ville. Là-bas aussi, ils sont souvent rejetés et finissent à la rue.

En 1987, l’arrêt California v. Cabazon Band of Mission Indians autorise les tribus amérindiennes à organiser des activités de jeux de hasard sur leurs territoires, ce qui leur offre de nouvelles perspectives de développement. Obligés de s’installer sur des terres dont ils ne connaissaient rien, ils peuvent à présent profiter de la législation avantageuse que ces mêmes terres leur offrent. L’enrichissement qui a bénéficié à de nombreuses tribus suite à l’exploitation de casinos a une lourde conséquence : certaines familles, considérées comme n’appartenant plus à la tribu, sont expulsées par leurs pairs et dépossédées de tout. Ces expulsions permettent aux membres de la tribu de gagner davantage d’argent, les revenus des casinos étant répartis entre eux. Cet exemple souligne à quel point le capitalisme américain incarné par la propriété et le développement économique et auquel les Amérindiens ont été obligés de se rattacher continue de leur nuire. Bien loin du rêve américain, ce sont les rêves des premières tribus qui s’éteignent.

Par la plume de Léa Stocky, actuellement étudiante en Master 2 Communication Publique et Corporate à Sciences Po Lille.

 Notes :

1 : Gonzales, Angela A. « Jeux de hasard et dépossession : bénéficiaires et victimes du développement de l’industrie amérindienne du jeu », Revue internationale des sciences sociales, vol. 175, no. 1, 2003, pp. 133-144.

2 : Indian Health Service

3 : US Census Bureau

4 : Indian Health Service

5 : National Congress of American Indians, Policy Research Center

Sources :

Ayache, Georges. « Andrew Jackson. Le vieux noyer », , Les présidents des États-Unis. Histoire et portraits, sous la direction de Ayache Georges. Perrin, 2016, pp. 69-80.

Delahaye, C. (2015). Chapitre 1 / Le cadre historique 1776-1945, entre isolationnisme et interventionnisme. Dans : Charles-Philippe David éd., La politique étrangère des Etats-Unis: Fondements, acteurs, formulation. (pp. 19-56). Paris: Presses de Sciences Po.

Gonzales, Angela A. « Jeux de hasard et dépossession : bénéficiaires et victimes du développement de l’industrie amérindienne du jeu », Revue internationale des sciences sociales, vol. 175, no. 1, 2003, pp. 133-144.

Kandel, Maya. Les États-Unis et le monde. De Georges Washington à Donald Trump. Perrin, 2018

Federal Judicial Center

Indian Health Service

National Congress of American Indians

U.S. Department of the Interior

 France 24 « Dakota du Sud : “En tant qu’Amérindien, je ne me sens représenté par aucun candidat” », Romain Houeix, 29 octobre 2020.

 Humanitrad, « Les coulisses d’une réserve amérindienne », Patrick Shan Manderson, 30 juillet 2015.

 L’Express, « États-Unis : la Cour Suprême reconnaît la moitié de l’Oklahoma comme une réserve indienne », 10 juillet 2020.

 National Geographic, « Amérindiens : retrouver une place digne aux États-Unis », numéro 2018, Mark Trahant.

The Atlantic, « One Way to Help Native Americans: Property Rights », Naomi Schaefer Riley, 30 juillet 2016

 

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