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La Manic Pixie Dream Girl : une personnalité à usage unique

Vous l’avez peut-être déjà rencontrée. Certains l’ont aimée, admirée et ont voulu être comme elle, d’autres l’ont détestée parce qu’elle représentait tout ce qu’ils n’étaient pas : extravagante, magique, libre et différente. Mais la Manic Pixie Dream Girl n’a jamais été cette femme spéciale qu’on a voulu qu’elle soit, elle n’est qu’une porte de sortie qu’on referme une fois de l’autre côté.

Le terme de Manic Pixie Dream Girl (MPDG par la suite) désigne un archétype féminin qui se retrouve dans de nombreuses œuvres cinématographiques et littéraires et qui décrit une femme au caractère pétillant, souvent remplie de joie de vivre, excentrique et fantasmée par un protagoniste qui n’est rien de tout cela. Ce terme prend son origine dans un article de Nathan Robin (critique de cinéma) au sujet du film Rencontres à Elisabethtown de 2007 et bien qu’il eût pour but initial de dénoncer le sous-texte sexiste de l’archétype, il a pris une ampleur et une tournure démesurée, que Robin déplore en se déclinant en une pléthore d’autres œuvres, ou en étant calqué sur des personnes réelles. On retrouve des MPDG dans Scott Pilgrim le film (Ramona Flowers), 500 Days of Summer (Summer), Almost Famous (Penny), ou encore The Perks of Being a Wallflower (Sam).

Les MPDG sont en général perçues par un prisme d’idéalisation de la part du protagoniste de l’œuvre dans le but de mettre ce dernier en valeur et faire oublier, au public, à quel point il est ennuyeux, vide et banal. Les protagonistes de films représentant des MPDG suivent généralement un chemin tout tracé : ce sont des hommes lambdas en crise existentielle, ne représentant pas de réelle concurrence pour les autres hommes et cherchant du réconfort auprès d’une femme qu’ils auront trouvée au coin de la rue, dans un avion, un ascenseur ou sur la banquette d’un taxi. Cette femme, la fameuse MPDG, servira alors de support de projection au protagoniste qui verra en elle toutes sortes de qualités magiques et spéciales, le protagoniste n’a ici pas pour but d’être admiré, mais d’être admirateur. Si la MPDG est magique, c’est parce que le protagoniste veut qu’elle le soit et que l’œuvre est construite de manière à ce que le public soit plongé dans le point de vue du protagoniste. Elle n’existe nulle part d’autre que dans sa relation avec lui, n’a pas de vie et de personnalité à part entière, elle ne fait rien, elle ne chamboule rien, elle est juste là. Sa magie n’existe que relativement à l’ennui et la banalité du personnage principal.

L’archétype de la MPDG expose le désir de vouloir être sauvé, sorti de la tristesse ou de l’ennui, par une femme magique qui disparaît une fois sa mission accomplie, elle est consommée et puis jetée, présentée comme une phase de vie à laquelle on repense peut-être avec nostalgie, mais sans plus. Ici réside tout le problème concernant les MPDG. Elles sont présentées comme idéales et désirables, servant de modèle à une panoplie de jeunes filles admiratives, alors que ce ne sont en réalité que des produits de consommation pour le développement personnel du protagoniste. L’amour est consommation et elle est consommée. Si la MPDG sauve le protagoniste, ce n’est pas pour qu’ils vivent ensemble jusqu’à la fin des temps, mais pour qu’il sauve à son tour le monde (d’où Scott Pilgrim against the World). Elles ne sont que des outils qui servent à un homme devenu héroïque pour qu’il rende le monde meilleur, parce qu’il ne faut pas trop rêver : les femmes ne sauvent pas le monde, c’est un truc d’hommes.

Les tentatives pour déconstruire le mythe de la MPDG ont le mérite d’exister mais n’ont en général pas été assez comprises pour avoir un impact significatif. Nathan Robin a lui-même annoncé dans un article de Salon : «  So I’d like to take this opportunity to apologize to pop culture: I’m sorry for creating this unstoppable monster. Seven years after I typed that fateful phrase, I’d like to join Kazan and Green in calling for the death of the “Patriarchal Lie” of the Manic Pixie Dream Girl trope. »*. John Green, auteur de fiction jeunesse, a également tenté par ses œuvres de dénoncer cet archétype mais la majorité de son public s’est laissé séduire par ce dernier (Margot de Paper Towns ou Alaska de Looking for Alaska) et n’a pas remis en question les sous-textes qu’impliquaient leur existence aussi caricaturale, cela est probablement lié (au moins en partie) au jeune âge de son lectorat. L’équipe autour de Scott Pilgrim a également tenté de rectifier leur tir en donnant un rôle plus important à Ramona Flowers dans leur série Netflix et en développant sa personnalité, mais le fondement de son personnage reste empreint de l’archétype.

Il existe encore d’autres critiques à adresser à cet archétype, en dehors de leur usage unique, notamment le fait que les MPDG soient exclusivement représentées par des filles blanches, conventionnellement considérées comme attirantes, ne laissant aucune place à une quelconque forme de diversité dans la représentation (mais cette critique devient malheureusement redondante), comme si l’excentricité devait être contrebalancée par une dose de respect des injonctions sociales. On observe également des similarités avec l’archétype du « noir magique » : un personnage noir mystique avec des pouvoirs surnaturels qui aident le protagoniste blanc à accomplir une tâche de la même manière que les MPDG l’aident à surmonter une épreuve, sans avoir d’autres traits de personnalité.

La Manic Pixie Dream Girl que tout le monde a déjà rencontrée n’est donc pas une personnalité à envier, c’est un archétype à détruire. Si les femmes ont longtemps été les muses des artistes, elles sont également tout à fait en mesure de créer, d’être quelqu’un ou de sauver le monde toutes seules.

 

Clémentine Grand-Perrin

* “Je voudrais donc profiter de cette occasion pour présenter mes excuses à la culture pop : je suis désolé d’avoir créé ce monstre incontrôlable. Sept ans après avoir tapé cette phrase fatidique, je voudrais me joindre à Kazan et Green pour réclamer la mort du « mensonge patriarcal » que représente le trope de la Manic Pixie Dream Girl.” (traduit de l’anglais)

Sources :

Laurie Penny,2013, I was a Manic Pixie Dream Girl, The New Statesman, https://www.newstatesman.com/politics/2013/06/i-was-manic-pixie-dream-girl

Feminist Frequency 2011, The Manic Pixie Dream girl (Tropes vs. Women), YouTube, https://www.youtube.com/watch?v=uqJUxqkcnKA

Nathan Rabin, 2014, I’m sorry for coining the phrase “Manic Pixie Dream Girl”, Salon, https://www.salon.com/2014/07/15/im_sorry_for_coining_the_phrase_manic_pixie_dream_girl/

 

 

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