Passer au contenu

Les groupies sont-elles folles ?

En octobre 2025, Taylor Swift a sorti un nouvel album, The Life of a Showgirl, album attendu et acclamé par ses fans, mais qui s’est inscrit dans une longue vague de haine envers les «Swifties». Ces derniers se retrouvent confrontés à une pléthore d’avis négatifs sur Internet, les jugeant superficiels, naïfs ou ignorants de ce qu’est la «bonne musique».

Cette haine envers les fangirls ne se limite pas à la communauté de Taylor Swift : on pense par exemple aux fans des Beatles, de Justin Bieber, de One Direction ou de BTS, qui ont régulièrement été stigmatisés (ou le sont encore) et associés à l’image fictive de la fangirl superficielle, vide, sans autre personnalité que son idole. Les plus culottés les traiteront d’hystériques, d’autres leur reprocheront d’admirer seulement l’apparence des membres du groupe (ou de l’artiste) sans porter d’intérêt authentique à la valeur musicale. On pense au phénomène « Name 3 Songs » sur les réseaux sociaux, qui consiste à demander à des femmes portant des T-shirts d’un certain groupe de nommer trois chansons afin de tester leurs connaissances (ce que personne ne demanderait à un homme, car on partirait automatiquement du fait qu’il connaît le groupe dont il arbore le T-shirt). Les goûts et les connaissances musicales de ces (jeunes) filles sont alors remis en cause et perçus comme futiles. Cette image se répercute ensuite également sur le groupe ou l’artiste objet de leur admiration, qui sera associé à un public féminin et donc jugé « moins crédible », bien qu’il puisse s’agir d’un groupe constitué entièrement d’hommes. Les « boys bands » comme One Direction, les Beatles ou The 1975 sont des exemples de groupes qui ont régulièrement été qualifiés comme ne faisant pas de la « vraie musique ». Cependant, si l’on s’attarde un instant sur le cas des Beatles, ce n’est que lorsque des hommes se sont intéressés au succès du groupe qu’ils ont été érigés au rang de légende dont ils jouissent aujourd’hui, alors que leur public était initialement et majoritairement féminin et qu’à ce stade de leur carrière, personne ne les prenait au sérieux.

L’idée d’une fangirl hystérique n’est pas nouvelle. Déjà il y a plusieurs siècles, il était courant d’inventer des maladies imaginaires aux femmes qui montraient un peu trop d’émotions, comme la « surcharge émotionnelle », qui mènerait à des maladies mentales pouvant être uniquement soignées par des lobotomies, ou encore l’hystérie, qui aurait soi-disant touché les femmes qui perdaient leurs moyens et leur rationalité parce qu’elles auraient été trop dirigées par leurs hormones (ce que l’on reproche plus rarement aux hommes, alors que les statistiques d’agressions sexuelles indiquent qu’on devrait éventuellement). L’archétype de la fangirl pourrait s’avérer révélateur d’une peur plus profonde : celle d’une femme préférant son idole au mariage. Il existe un terme spécifique japonais désignant les femmes se « négligeant » et se consacrant uniquement à leur fandom : on les nomme les fujoshi, ce qui se traduit littéralement par « fille pourrie ».

Le phénomène de dérision des intérêts féminins n’est pas non plus uniquement lié à la musique. On observe par exemple, dans la littérature, que les œuvres de romance sont souvent qualifiées de moins nobles, moins classiques et moins intellectuelles que d’autres genres ; le fait que le lectorat de ce genre soit principalement féminin n’y est pas pour rien. Les hommes sont alors perçus comme titulaires du « bon gout ». Ce snobisme musical pourrait traduire un sentiment de menace vis-à-vis des groupies qui, à force d’éplucher l’intégralité d’Internet à la recherche d’informations sur leurs idoles, se transforment en expertes sur le sujet, au point de poser des questions plus pertinentes que celles des journalistes lors d’interviews. Harry Styles ne le nie pas : il déclare à leur sujet dans le magazine Rolling Stone:
“We’re so past that dumb outdated narrative of ‘Oh, these people are girls, so they don’t know what they’re talking about’. They’re the ones who know what they’re talking about. They’re the people who listen obsessively. They fucking own this shit. They’re running it.” *
Il y a effectivement, derrière le mode de vie d’une groupie, un travail colossal souvent sous-estimé. Beaucoup de fangirls investissent plusieurs heures de leurs journées dans des comptes fans sur les réseaux sociaux, l’écriture de fanfictions, la création de fanarts ou d’édits, etc. Une bonne partie des fangirls de 2010 travaillent aujourd’hui dans des domaines liés à la communication ou aux réseaux sociaux grâce aux compétences qu’elles ont acquises étant plus jeunes en créant du contenu autour de leurs idoles.

 

Les fangirls cherchent avant tout à créer un lieu de rencontre et une communauté de partage, tout comme les fans de domaines plus masculins comme les jeux vidéo ou le sport, mais elles sont jugées et associées à un archétype négatif pouvant aller jusqu’à des reproches d’infractions (on pense aux fans stalkers ou à ceux qui s’immiscent dans la vie privée des célébrités, une partie évidemment minoritaire et non liée au genre). Les jeunes filles comme les jeunes garçons rêvent d’un amour sain et inconditionnel ; alors quoi de plus normal pour elles que d’aimer les groupes ou les artistes qui chantent à ce sujet ?

 

Clémentine Grand-Perrin

 

Nous avons dépassé depuis longtemps cette idée stupide et ancienne selon laquelle « ces personnes sont des filles, donc elles ne savent pas de quoi elles parlent ». Ce sont elles qui savent de quoi elles parlent. Ce sont elles qui écoutent avec obsession. Elles maîtrisent parfaitement ce domaine. Ce sont elles qui le dirigent. »

 

Sources: 

Juengling Selina, 2019, Why Sexism Drives the Shaming of Fangirls, Hotpress, https://www.hotpress.com/opinion/sexism-drives-shaming-fangirls-22795025

Mademoizelle, 2014, Typologie des fangirls (et réflexions sur le traitement qui leur est réservé), https://www.madmoizelle.com/fangirls-typologie-reflexions-283021

Song Sandra, 2015, In Defense of Fangirls, Pitchfork, https://pitchfork.com/thepitch/719-in-defense-of-fangirls/

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.