Passer au contenu

Comprendre la situation en Iran

INTRODUCTION
J’écris cet article avant tout pour répondre aux cris de millions d’Iraniens qui vivent dans la peur au quotidien. Condamnée à mort pour blasphème le 16 septembre 2026, Najmeh Amini a demandé à être entendue, en s’adressant aux instances internationales de défense des droits humains, aux associations juridiques et au Conseil des droits de l’homme de l’ONU : « Je veux seulement la justice et la possibilité de me défendre ; soyez ma voix. » Sa voix, comme celle de tant d’autres, reste trop peu entendue sur la scène internationale, alors que l’on parle de crimes contre l’humanité.
Le 30 septembre 2026, lors du débat général du Conseil des droits de l’homme, 46 États, dans une déclaration conjointe présentée par le Liechtenstein, ont condamné le recours continu et croissant de l’Iran à la peine de mort, en particulier l’exécution de manifestants après la répression des manifestations de janvier. Ils dénoncent une peine capitale utilisée pour réprimer les libertés fondamentales et instaurer la peur, ainsi que des violations des garanties de procédure, des cas de torture, des aveux extorqués et des procès très éloignés des normes internationales. Plus de 30 manifestants ont déjà été exécutés à l’issue de procès manifestement inéquitables, et des dizaines d’autres risquent de l’être à tout moment.
La rapporteuse spéciale de l’ONU, Mai Sato, a salué cette initiative : « La nécessité d’un moratoire en vue de l’abolition n’a jamais été aussi grande. » Le 23 juillet 2026, la Mission internationale indépendante d’établissement des faits de l’ONU avait déjà demandé la suspension immédiate de toutes les exécutions. Par ailleurs, un rapport d’Amnesty International conclut que les autorités ont commis des crimes contre l’humanité lors de la répression du soulèvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022 : il identifie 87 responsables qui devraient faire l’objet d’enquêtes, souligne que les populations kurdes et baloutches ont été touchées de façon disproportionnée et appelle l’Assemblée générale de l’ONU à créer un mécanisme international de justice pénale pour mettre fin à l’impunité.
Historicité
Le régime du Shah n’avait rien de glorieux : la SAVAK, sa police secrète, emprisonnait et torturait déjà les opposants. Mais l’avènement de la République islamique, en février 1979, a trahi les espoirs de liberté
et fait de la répression ciblée une industrie de masse, visant militants politiques comme minorités ethniques et religieuses (Kurdes, Azéris, Baloutches…, qui représenteraient 35 à 40 % de la population
selon les estimations, faute de chiffre officiel).
• 1988, la page la plus sombre. À la suite d’une fatwa de Khomeini, des « commissions de la mort” ont fait exécuter les prisonniers politiques restés fidèles à leurs convictions. Les estimations varient selon les sources, jusqu’à environ 30 000 victimes selon la Résistance iranienne ; la grande majorité appartenait à l’Organisation des Moudjahidine du Peuple d’Iran (OMPI), mouvement d’opposition en exil, mais des militants marxistes et de gauche ont aussi été tués. Plusieurs responsables occupent encore des postes clés dans la justice et l’exécutif.
• 1999 et 2000. Le soulèvement étudiant de juillet 1999 (« 18 Tir ») éclate après la fermeture du journal réformateur Salam (restreignant drastiquement la liberté de la presse, garantie essentielle
de tout régime démocratique.). Les dortoirs de l’université de Téhéran sont pris d’assaut par les forces de l’ordre et les milices, des milliers de personnes sont arrêtées, des centres de détention secrets se multiplient et la « torture blanche » (isolement sensoriel total) se banalise.
• 2009. Après les manifestations massives, des milliers de manifestants sont envoyés dans des centres comme Kahrizak, où conditions inhumaines et viols ont été documentés. La section 209 d’Evin, gérée par le ministère du Renseignement et réservée à l’isolement des prisonniers politiques (Narges Mohammadi, prix nobel de la paix en 2023 y a été détenue), déborde.
• 2017 et 2019. Les arrestations touchent désormais la classe ouvrière et la jeunesse des banlieues : plus de 12 000 en quelques semaines en novembre 2019, dans une prison insalubre conçue pour le droit commun (Fashafouyeh).
• 2022, « Femme, Vie, Liberté ». Après la mort de Jina Mahsa Amini, jeune Kurde détenue par la «police de la moralité » le 16 septembre 2022, le mouvement traverse toutes les classes sociales et tout le territoire, y compris les provinces périphériques (Kurdistan, Sistan-et-Baloutchistan). Il réclame la fin du régime. Il est réprimé dans le sang : des centaines de morts, des milliers d’arrestations (environ 30 000 selon le CNRI et des ONG ; le 6 mai 2025, le chef du pouvoir judiciaire a lui-même évoqué « environ 90 000 dossiers »). Les prisons de femmes (Qarchak, Evin) sont surpeuplées, et les étudiants d’élite et les artistes sont ciblés. Selon de nombreux observateurs, c’est peut- être la première fois que des femmes sont à la fois l’origine et le moteur d’une tentative de révolution, ce que Jonathan Piron et Leïla Tauil lisent comme une colère contre le voile, symbole d’un pouvoir théocratique et patriarcal. Depuis deux ans, les méthodes se sont sophistiquées : l’exil carcéral (transfert vers des prisons éloignées, qui coupe les liens avec familles et avocats) ; la « porte tournante » judiciaire (nouvelles charges fabriquées en fin de peine) ; le refus de soins, conditionné à la collaboration avec les services de renseignement.
Et maintenant ?
Les manifestations débutent le 28 décembre 2025, après l’effondrement de la monnaie nationale, dans un contexte d’inflation, de mauvaise gestion des services essentiels et de dégradation des conditions de
vie. Elles partent des commerçants du grand bazar de Téhéran, puis gagnent les 31 provinces (Alborz, Kermanshah, Téhéran, Khorassan-e Razavi…) en réclamant la chute de la République islamique et une
transition respectueuse des droits fondamentaux. Les 8 et 9 janvier, les forces de sécurité massacrent des milliers de personnes. Internet est coupé le 8 janvier (interrompu durant trois mois, puis partiellement rétabli), ce qui complique tout recueil d’informations. Suivent des dizaines de milliers d’arrestations arbitraires, y compris de mineurs, de journalistes, d’avocats, de défenseurs des droits et de membres de minorités, lors de raids nocturnes, aux postes de contrôle et jusque dans les hôpitaux. Selon Amnesty International, les autorités refusent de révéler le sort et le lieu de détention de la plupart des personnes arrêtées, ce qui constitue des disparitions forcées. Les sources signalent tortures et mauvais traitements : passages à tabac, violences sexuelles, menaces d’exécution sommaire, privation de nourriture, d’eau et de soins. Des « aveux forcés » de dizaines de détenus ont été diffusés par les médias d’État.
Les accusations passibles de mort (maîtriser le jargon juridique)
D’après la diaspora iranienne et de nombreuses ONG comme human rights activists news agency, une personne serait condamnée à mort toutes les cinq heures depuis le début de l’année 2026, notamment à la suite des manifestations de janvier, sous des chefs d’accusation vagues qu’il faut absolument maîtriser juridiquement pour mieux les
contester :
– Moharebeh (inimitié contre Dieu) : visant les opposants et manifestants accusés de violences, de
destructions ou de port d’armes.
– Ifsad fil-arz (corruption sur terre) : chef d’accusation très large, employé contre la contestation politique, la sécurité nationale ou certains crimes économiques et moraux.
– Baghi (rébellion armée) : visant ceux qui prennent les armes contre le pouvoir.
–Trafic de stupéfiants et Qisas (loi du talion) : le premier représente la majorité des exécutions ; le second laisse à la famille de la victime le droit d’exiger la peine capitale.
– Appartenance à l’OMPI (Moudjahidine du peuple d’Iran), mouvement d’opposition en exil militant pour la démocratie en Iran : l’appartenance, réelle ou supposée, suffit à fonder des condamnations pour baghi ou corruption sur terre.
– Motifs religieux ou moraux : apostasie, blasphème, homosexualité, adultère.
Ces accusations sont utilisées à tout va pour régner par la terreur, dans un pays où des enfants sont menacés d’exécution : selon Amnesty International, plus de 30 personnes risquent la peine de mort à la
suite des manifestations de janvier 2026, parmi lesquelles des mineurs ou de jeunes adultes condamnés pour des faits remontant à leur minorité. La guerre aggrave la répression contre les civils : loin de l’image
de « sauveurs » du peuple iranien, les États-Unis, dont les attaques avec Israël sont qualifiées d’illégales par Amnesty, agissent surtout et avant tout selon des intérêts économiques (détroit d’Ormuz).
Apartheid de genre
Nous combattons aussi un apartheid de genre. Les femmes subissent des discriminations inscrites dans la loi (mariage, divorce, héritage, garde des enfants, accès aux charges politiques et judiciaires) ; le voile
obligatoire est imposé sous peine d’arrestation, d’amendes et de harcèlement judiciaire ; leurs libertés de mouvement et de profession sont entravées, et la protection contre les violences de genre reste
insuffisante. Chanter est devenu un acte de résistance : en décembre 2024, la chanteuse Parastoo Ahmadi a été arrêtée après avoir diffusé sur YouTube un concert sans voile, avec quatre musiciens hommes, deux d’entre eux étant arrêtés à Téhéran le même jour. Informer l’est tout autant : la photographe Yalda Moaiery, arrêtée en septembre 2022 alors qu’elle couvrait les manifestations puis détenue 92 jours, a vu son domicile perquisitionné par les Gardiens de la révolution en février 2026 ;
selon l’ONG HRANA, elle a été condamnée en août à 15 ans de prison. Narges Mohammadi et d’autres militants militent pour que l’apartheid de genre soit reconnu comme crime contre l’humanité, des États membres de l’ONU proposent de l’intégrer aux traités en cours de discussion, et le Parlement européen dénonce régulièrement cette répression systémique. Merci aussi aux personnalités européennes qui font entendre cette voix, comme l’eurodéputée Raquel García Hermida-van der Walle. “N’est-il pas temps de qualifier l’apartheid de genre de crime contre l’humanité ? Il s’agit d’une oppression systématique. Le cadre juridique actuel ne parvient pas à désigner la gravité de
ce crime” (Narges Mohammadi, Nobel Peace Center) “La République islamique a orchestré l’assujettissement des femmes à travers l’usage de tousles instruments et pouvoirs de l’État, en particulier par le biais de la législation.” (Campagne internationale End Gender Apartheid, Narges mohammadi)
Un régime sanglant présent et accueillit dans les instances internationales
Le 23 septembre 2026, le président iranien Massoud Pezeshkian a pris la parole à la tribune de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, affirmant que l’Iran était « victime du terrorisme ». Washington avait autorisé la venue de la délégation au titre de ses obligations d’État hôte. Le scandale est là : un pouvoir que l’on accuse de crimes contre l’humanité, qui fait exécuter des manifestants et
menace de mort des personnes condamnées pour des faits remontant à leur minorité, s’exprime sans entrave devant l’organisation chargée de défendre les droits humains, tandis que les Iraniens qu’il
réprime n’ont, eux, ni voix ni tribune. Des élus européens refusent cette normalité. Le 29 septembre, la députée européenne Hannah
Neumann, présidente de la délégation du Parlement pour les relations avec l’Iran, a décliné une demande de rencontre de l’ambassadeur d’Iran en France. Dans sa réponse, elle écrit : “La République islamique ne représente ni l’Iran ni le peuple iranien. ” Hannah Neumann, 29 septembre 2026.
Elle ajoute que le peuple iranien est la source légitime de la souveraineté et qu’un régime qui emprisonne,
torture et tue pour des revendications de liberté ne peut prétendre parler en son nom.
Appel
Le peuple iranien ne doit jamais, mais jamais, se taire. Nous appelons donc juristes, ONG et militants à entendre le cri des Iraniens et à porter leurs voix devant la communauté internationale. Voici quelques personnes aujourd’hui en risque imminent d’exécution :
Les manifestants de 2022. Milad Armoun, Mehdi Imani, Mehdi Hosseini et Navid Najaran, arrêtés dans le dossier du quartier d’Ekbatan à Téhéran, sont accusés de moharebeh et du meurtre d’un membre du Bassidj ; les trois premiers ont été arrêtés en novembre-décembre 2022, Navid Najaran en 2023. Armin Nourmohammadi, 27 ans, est détenu à Evin pour moharebeh. À Ourmia, Pejman Soltani, arrêté lors des manifestations de 2022, et Kaveh Salehi sont chacun condamnés à trois exécutions et à 15 ans de prison pour baghi et moharebeh.
Les manifestants de décembre 2025 et janvier 2026. Ali Pishevarzadeh (Rasht) et Vahid Ghasemi (Mashhad) ont été arrêtés lors du soulèvement. Dix autres personnes, accusées de moharebeh, ont vu leur dossier transmis à la Cour suprême : Shahin Azarayin (Yasuj), Ilya Ben Rashid (Ispahan), Mohammadreza Hosseinaei et Ebrahim Abedini (Kerman), Fardin Hekmati (Dehdasht), Vahid Khadrikhah et Mahboubeh Shabani (Mashhad, cette dernière pour avoir aidé des manifestants blessés), Hamidreza Rahmani (Qazvin), Amirmohammad Mojalal (Karaj) et Salah Yousefi (Sari).
Le Sistan-et-Baloutchistan. À la prison centrale de Zahedan, Omran Aghal (2003) et Farhad Baranzehi (2001), tous deux de Kouizeh, ont été condamnés à mort le 28 juillet 2025 pour appartenance à des groupes armés. Farshid Hassanzehi, Mohammad Zeinolddini, Adham Narouei, Mohammad Darvish Narouei (21 ans), Yasin Kabdani, Zabihollah Kouhkan, Naeem Shahbakhsh et Yasin Shahbakhsh y sont également détenus pour moharebeh, corruption sur terre ou collaboration avec des groupes armés. Eido Shahbakhsh, père de cinq enfants, est à Qezel Hesar, Hossein Shahouzehi, accusé de collaboration avec Jaish al-Adl, à Mashhad, et Soleiman Shahbakhsh, à Evin, avait 12 ans lorsqu’il a été arrêté en 2016.
Les condamnés de la prison de Sheiban, à Ahvaz. Farshad Etemadifar, Masoud Jamei (père de trois enfants), Alireza Mardasi, tous condamnés à mort le 11 juillet 2025 pour corruption sur terre, appartenance à des groupes d’opposition et propagande, ainsi que Malek Davarshenas, accusé de moharebeh et de baghi.
Les opposants, militants et prisonniers d’opinion. Mansour Jamali (Qazvin), Yaghoub Derakhshan et Zahra Shahbaz Tabari, 67 ans (Rasht) sont accusés de liens avec l’OMPI (Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran) ; Amin Farahavar Gisavandani, Manouchehr Fallah et Karim Khojasteh sont détenus à Rasht pour baghi, moharebeh ou propagande. Yousef Ahmadi, père de trois enfants, est à Sanandaj ; Mohsen Eslamkhah, aujourd’hui âgé de 21 ans, a été condamné à mort le 17 février 2026 pour des faits qui lui sont reprochés depuis ses 17 ans, lors des manifestations de Boukan. Pakhshan Azizi et Varisheh Moradi sont à Evin pour baghi. Le médecin binational Ahmadreza Djalali, accusé d’espionnage, y est détenu depuis 2016 et sa condamnation a été confirmée en décembre 2017. Ehsan Khodadadi et Ehsan Faridi (Tabriz), Abbas Daris (Mahshahr) et Seyed Mohammad Javad Vafaei Sani (Mashhad), arrêté en 2019, sont accusés de moharebeh ou de corruption sur terre.
A noter que les années de naissance et certaines dates sont approximatives, du fait du calendrier persan et de l’opacité des procédures.
Léane STRASBACH
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.