
Loin d’être l’avancée progressiste que ses dirigeants promeuvent, cet évènement enfonce un peu plus la discipline dans les rouages du sport-business et dans l’indifférence des violations des droits de l’Homme.
Ce mardi 13 octobre, la Formule 1 annonçait triomphalement sur tous ses réseaux sociaux avoir trouvé un accord pour la construction d’un circuit de course près de Kigali, la capitale du Rwanda, que la catégorie reine du sport automobile utiliserait à partir de 2030.
L’annonce est presque inédite puisque c’est la première fois depuis 1993 et le Grand-Prix d’Afrique du Sud, que les monoplaces reviennent courir sur le continent africain. Pour autant, si le directeur de la F1, Stefano Domenicali, et le président de la Fédération Internationale de l’Automobile Mohammed Ben Sulayem, se sont montrés ravis de ce retour, mettant ainsi fin à l’image d’une compétition se disant mondiale mais boudant l’Afrique depuis 33 ans, l’organisation d’une course au Rwanda cache en réalité un décor sombre et problématique sur de nombreux aspects.
Il y a eu, au centre de ces négociations pluriannuelles entre Liberty Media, propriétaire de la F1, et le gouvernement Rwandais, un acteur crucial : Visit Rwanda. Ce dernier opère une vaste campagne de sponsoring afin de promouvoir les investissements et le tourisme de luxe dans le pays, lancée par le président Paul Kagame en 2018. Un outil puissant du soft-power Rwandais à l’étranger, qui a choisi le sport pour se déployer, suivant la stratégie de nombreux pays du Golfe. C’est ainsi qu’est apparu, au fil des années le nom du pays sur les manches des joueurs du Paris Saint-Germain, Arsenal ou des Los Angeles Clippers en NBA. La campagne atteint un tournant majeur en décembre 2025 avec l’organisation des championnats du monde de cyclisme sur route à Kigali – première fois sur le continent africain depuis leur création en 1921. Cette popularité illustre en parallèle la formidable ascension que connaît le Rwanda depuis le génocide perpétré contre les Tutsi en 1994; en effet, le pays présente aujourd’hui le plus fort taux de croissance d’Afrique de l’Est.
Une stratégie hypocrite qui laisse la démocratie sur le bas-côté
Cette stratégie internationale d’influence masque le fait que le Rwanda a été épinglé par des organisations non-gouvernementales telles que Amnesty International. Cette dernière accuse le pays des mille collines d’utiliser l’agence Visit Rwanda comme un instrument de sportswashing, stratégie sournoise par laquelle un État utilise le sport pour améliorer son image publique et détourner l’attention de controverses, de répression ou de violations des droits humains. Felix Jakens, responsable des campagnes d’Amnesty UK le déplore : « Un Grand Prix de dix ans présenté par Visit Rwanda constitue un trophée de sportwashing pour les autorités rwandaises. Le Rwanda investit dans les plus grands événements sportifs mondiaux pour redorer son image et détourner l’attention de son bilan désastreux en matière de droits humains. »
En effet, le petit pays d’Afrique australe est marqué par la répression de l’opposition politique, la corruption de la justice, la restriction de libertés fondamentales comme celle de la presse ou la quasi non-existence d’élections libres. Elles ont ainsi permis à Paul Kagame, multimillionnaire de 68 ans, de se faire réélire en continu depuis 2000. Une réforme constitutionnelle de 2015 lui permet d’ailleurs de briguer de nouveaux mandats jusqu’à minimum 2034… L’ONG Human Rights Watch accuse le gouvernement d’organiser régulièrement des rafles contre les personnes sans-abri ou les vendeurs ambulants avant de grands évènements.
Plus encore, le gouvernement rwandais est accusé depuis 2021 de soutenir officieusement le Mouvement du 23 Mars, ou M23, un groupe rebelle armé qui combat l’armée congolaise dans le Nord et le Sud-Kivu, mettant à feu et à sang ces régions de l’est de la RDC depuis 2012. Le Rwanda lui fournit des soldats, des armes et du renseignement selon l’ONU. Loin d’être une bonne action, ce soutien lui permet non seulement d’accéder aux immenses ressources naturelles de la région comme l’or ou le coltan, mais aussi d’exercer une influence importante sur Kinshasa, qu’il accuse de ne pas protéger les populations Tutsies vivant sur son territoire. L’ONU et Human Rights Watch ont documenté les exactions du M23 comme des exécutions et des violences sexuelles, touchant particulièrement les civils.
La F1 face à ses contradictions
Enfin, l’organisation d’une telle course entre en contradiction avec l’objectif affiché de la Formule 1 de réduire drastiquement ses émissions de carbone d’ici 2030. Comment décarboner efficacement quand on sait que sont prévus la construction du circuit de course, mais aussi les nombreuses infrastructures que nécessitent l’organisation d’un tel événement, comme les tribunes, le paddock ou encore les motorhomes capables d’accueillir plus de 400 000 personnes en un week-end. La construction du nouvel aéroport de Bugesera, situé juste à côté du tracé est également prévue, par où transiteraient 7 à 8 millions de passagers par an. Un deuxième aéroport pour un pays de la taille de la Bretagne donc, dans lequel près du tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté.
Il est dommage de constater qu’en venant courir au Rwanda, la F1 participe au soft-power Rwandais, et donc à promouvoir la guerre dans l’Est-Congo et la violation des droits humains dans le pays. Difficile d’être surpris, car la discipline court déjà depuis des années au Qatar, à Bahreïn ou en Arabie Saoudite, des pays peu connus pour leur respect des droits de l’Homme et de la Femme.
Sources :
https://main.un.org/securitycouncil/fr/sanctions/1533/materials/summaries/entity/m23

