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30 ans de TGV Nord, Épisode 1: Lille, nouveau hub transfrontalier, une première internationale

Inaugurée en 1994, la LGV Nord place les deux départements des hubs connectés aux grandes métropoles alentours. Le TGV dans la Région, ce sont des liaisons internationales, nationales et régionales (TERGV) à grande vitesse. Un modèle inédit en France, qui aura aussi accentué les disparités territoriales. Aujourd’hui, premier épisode de notre enquête sur le tracé du TGV, fruit d’une bataille politique entre les deux régions qu’on nommait jadis Nord Pas de Calais et Picardie.

30 ans d’évolution du TGV dans le Nord Pas-de-Calais:  bleu et gris à ses origines, de nouvelles couleurs et de nouvelles dessertes ont été inaugurées par la suite. Comme avec ce train Ouigo, reconnaissable à sa livrée mauve et rose, desservant ici la gare de TGV Haute Picardie

Après la LGV Sud-Est en 1981 et Atlantique en 1989, la LGV Nord est la 3ème du nom à sortir de terre. Elle entre en service entre Paris et Arras en mai 1993 et est rapidement prolongée jusqu’à Lille et Calais en septembre de la même année.

Il y avait plusieurs projets à l’origine pour cette ligne à grande vitesse. Le premier passait par Amiens puis se séparait en deux branches, avec la construction d’un tunnel à hauteur de Nœux-les-Mines (Pas-de-Calais). La première branche, à l’ouest, constituait le tracé le plus court entre Londres et Paris, tandis que la seconde permettait de rallier Lille moyennant un petit détour. Un autre tracé via Saint Quentin et Cambrai fut aussi étudié pour faciliter l’interconnexion avec l’Est. Finalement, le gouvernement de Jacques Chirac annonce en 1987 un tracé « intermédiaire » : longeant l’autoroute A1, il traverse la Picardie à mi-chemin entre Amiens et Saint Quentin remontant ensuite vers Lille en passant au sud d’Arras. Un véritable affront pour les élus picards qui se retrouvent rayés de la carte de la grande vitesse.

 

« Amiens, mais c’est où Amiens ? »

Un tracé Paris-Lille via Arras traverse donc la Picardie sans desservir aucune ville de cette région. René Lamps, maire d’Amiens s’estimait déjà lésé par le passage de l’autoroute A1 à plus de 40 kilomètres de sa ville. Une vision partagée par Paul Ouzard, maître de conférences en géographie à l’université d’Amiens qui appelle en 1989 à « ne pas reproduire l’erreur du tracé de l’A1 avec le TGV ». Leur argument principal :  le passage par Amiens est le plus court pour rallier le Tunnel sous la Manche. Le passage par Lille a d’autant moins d’intérêt qu’il n’est pas prévu que l’Eurostar Paris-Londres marque l’arrêt dans la capitale des Flandres. Il va jusqu’à affirmer que « ne pas desservir Amiens c’est nier l’existence de la Picardie ». De son côté, le maire socialiste de Lille, Pierre Mauroy était l’un des principaux opposants à ce tracé picard. Il défendait avec acharnement la liaison la plus courte entre Paris et la capitale des Flandres : Amiens, mais c’est où Amiens ? Montrez-moi sur une carte où est cette ville » aurait-il ironisé lors de la Commission Rudeau, chargée de déterminer le tracé du TGV Nord, comme le rapporte auprès de France 3 Picardie Pierre Mabirre, journaliste au Courrier Picard. Ce tracé plus court vers Lille avait aussi ses avantages, permettant la desserte de l’aéroport Roissy, évitant d’avoir une LGV qui scinde le massif forestier du côté de Chantilly. Surtout ce deuxième tracé est soutenu par d’autres élus, comme le maire d’Arras, Léon Fatous.

 

Une « gare des betteraves » pour compenser

Située à une quarantaine de kilomètres d’Amiens et de Saint-Quentin, la gare de TGV Haute Picardie est devenu le symbole de ces gares construites sur LGV, pour optimiser au maximum le temps de parcours et le rendement des TGV

Les amiénois tiennent le TGV en disgrâce dès sa mise en service en 1993. A cause de lui, leur trajet vers Paris s’est considérablement détérioré. La faute à un assèchement considérable du trafic sur la liaison classique Paris Lille et Paris Calais via Amiens avec la mise en place de la LGV. Le sénateur Charles Edmond Lenglet réclame auprès du gouvernement « la reconnaissance du fait que la mise en service du TGV-Nord cause un préjudice certain aux liaisons classiques dont bénéficiaient les habitants de la Somme ». La desserte ne fera pourtant que se détériorer, avec un temps de trajet de 1h05 en moyenne, quand Paris Lille se fait désormais en 59 minutes. Pour contenter les Amiénois, une nouvelle gare est construite sur la LGV, à hauteur de la commune d’Ablaincourt-Pressoir (Somme). Un emplacement polémique, qui avait été sujet à des avis défavorables lors d’une enquête publique en 1992. Il faut dire que seulement 7 kilomètres plus au sud, la LGV croise à angle droit la ligne TER Saint Quentin-Amiens dans la commune de Chaulnes. La construction de la gare TGV sur cette commune du Santerre aurait permis l’interconnexion ferroviaire TER/TGV. Mais pour la SNCF, elle aurait surtout engendré des investissements supplémentaires par rapport à la construction d’une halte ferroviaire ex-nihilo comme le souligne le journaliste Pierre Mabirre auprès de France 3 Picardie. Le dilemme sera réglé par le Président du Conseil Régional qui souhaitait construire une nouvelle autoroute, l’A29, reliant Saint Quentin à Amiens. La SNCF s’en félicite, les voyageurs n’auront qu’à prendre la voiture… pour monter dans le TGV. Une quinzaine de TGV s’arrête désormais quotidiennement dans cette « gare des betteraves », à destination des grandes villes de province (Marseille, Rennes, Lille, Strasbourg) et de l’aéroport de Roissy. Une desserte vers Paris Gare du Nord a été expérimentée en 1994, mais abandonnée car trop peu fréquentée.

a TGV Haute Picardie, seuls une quinzaine deTGV marquent l’arrêt quotidiennement. La plupart des trains passent à 300 km/h sans s’arrêter.

 

A Lille Europe, le TGV traverse la ville

Une gare TGV au cœur d’une métropole, un cas unique en France. Initialement, la gare TGV de Lille devait se trouver au sud de Lesquin pour optimiser le temps de parcours, notamment pour poursuivre ensuite vers Bruxelles et Londres. La construction de cette gare augmentera le trajet de 3 minutes et entraînera un surcoût de 800 millions de francs. La moitié est prise en charge par l’Etat, le reste par des banques approchées par la mairie pour financer ce projet. Il faut dire qu’à proximité directe de la Gare est en train d’émerger un quartier d’affaires, qui deviendra le 3ème de France : Euralille. Au sein de Lille Europe, certains TGV s’arrêtent, tandis que d’autres, notamment les Eurostar Paris-Londres, poursuivent leur course à 220km/h sur les deux voies centrales. Des courants d’air ont régulièrement été critiqués, et des ouvertures ont dû être maintenues pour laisser circuler l’air et supprimer l’effet piston engendré par la force motrice des TGV traversant la gare à toute vitesse. Ouverte en 1994, Lille Europe place la capitale des Flandres à 35 minutes de Bruxelles, une heure de Paris et une heure et vingt minutes de Londres.

La LGV Nord a aussi changé le quotidien des habitants des autres villes de la région. Une histoire à retrouver dans notre prochain épisode.

 

 

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