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Utiliser la science-fiction pour sauver l’Etat-nation : le projet de la Red Team française et ses implications pour les relations armées-société en France

Par Eric Sangar, Maitre de conférences HDR en science politique

Sciences Po Lille / CERAPS, Université de Lille

Coresponsable de la majeure SIGR

 

Imaginez qu’après votre diplôme vous allez faire partie d’une initiative soutenue par le gouvernement qui recrute des artistes et des scientifiques pour imaginer des scénarios de menace futurs afin d’aider les armées à innover. N’est-ce pas une perspective façon séduisante de démarrer votre vie professionnelle et d’aider une institution connue pour son caractère hiérarchique à s’ouvrir à des nouvelles perspectives ?

Dans mon article récent « Sécuriser l’avenir pour mieux militariser le présent ? », publié dans la revue Cultures & Conflits, j’ai examiné le projet de la Red Team, une initiative récente du ministère des Armées qui semble poursuivre exactement cette idée. En 2019, l’Agence d’Innovation de la Défense a lancé le projet de la Red Team dans le but d’anticiper les menaces futures en mobilisant la force créative des autrices et auteurs de science-fiction. L’intention officielle derrière l’initiative était de dépasser la planification stratégique conventionnelle en imaginant des scénarios futurs susceptibles de remettre en cause les routines organisationnelles et la doctrine militaire. Développés et discutés de manière confidentielle et interne, ces scénarios allaient ensuite guider l’innovation militaire. En laissant place aux imaginaires artistiques, le projet était censé remettre en question les modes de pensée habituels de l’armée française. À première vue, le projet de la Red Team semble représenter une manière inoffensive – voire réellement innovante – de se préparer aux menaces futures. Après tout, ne voudrions-nous pas que nos gouvernements mobilisent des outils créatifs pour maintenir notre sécurité dans un monde de plus en plus imprévisible ?

Ma recherche a vraiment commencé en dehors de mon agenda de recherche de l’époque, après la lecture de l’ouvrage « Ces guerres qui nous attendent » qui disséminait une première série de scénarios élaborés par la Red Team. Ma réflexion a été stimulée par le caractère étrange de certaines productions du projet, mais aussi par le fait qu’un débat critique, tant en France qu’à l’international, était totalement absent. Le projet a été accueilli de manière unanimement positive par un grand éventail de médias privés et publics, allant de l’hebdomadaire Le Point jusqu’à la radio publique France Culture. Pourtant, j’étais gêné lors de la lecture, non seulement par la nature peu plausible de la plupart des scénarios – l’un imaginant par exemple la construction d’un ascenseur spatial par la France à l’horizon de 2040. Ce qui me surprenait surtout c’était la nature des menaces identifiées, associées souvent avec des dynamiques cognitives et idéelles qui allaient créer une rupture entre l’Etat-nation et les populations, et la réponse imaginée, esquissant une armée agissant comme dernier rempart de l’Etat-nation assiégé face à des institutions civiles peu efficaces.

Prenons, par exemple, l’un des premiers scénarios les plus connus du projet, « Chronique d’une mort culturelle annoncée ». Il imagine un monde fragmenté par des « safe spheres » numériques, conçues comme des communautés virtuelles très isolées où les gens se réfugient dans des réalités personnalisées. Avec le temps, cette fragmentation numérique érode la cohésion sociétale, rendant les institutions civiles de l’État de plus en plus impuissantes. Le climax du scénario ? L’armée française intervient comme dernier bastion de stabilité, démantelant ces « safe spheres », restaurant un sens unifié de la « réalité » ainsi qu’un État-nation politiquement unifié. On pourrait d’abord penser que ce scénario n’est qu’un récit spéculatif et intrigant. Mais comme je vais l’expliquer, ses contenus et sa réception ont des plus grandes implications.

Dans mon analyse, je soutiens que les productions de la Red Team servent plus qu’un simple objectif pratique. La conception narrative de la plupart des scénarios envoie un message subtil mais puissant : les institutions civiles sont inadéquates pour faire face non seulement aux défis du futur, mais aussi aux racines contemporaines des menaces futures. Ainsi, l’armée est positionnée comme la seule entité capable de préserver la cohésion sociale et la stabilité de l’Etat-nation – y compris sur le plan intérieur. Puisque ce discours légitime implicitement – voire explicitement – l’idée selon laquelle l’armée devrait pouvoir assumer des responsabilités au-delà des limites constitutionnelles dans le cadre de la démocratie libérale, je soutiens que la Red Team constitue un « mouvement de sécuritisation » contribuant au phénomène du « militarisme exceptionnaliste ».

Les deux termes sont ancrés dans des débats scientifiques en Relations internationales. Celui du « mouvement de sécuritisation » souligne le fait que la désignation discursive d’un phénomène comme « menace de sécurité » – en l’occurrence, les menaces sociétales futures – permet à l’acteur qui prononce cette désignation d’augmenter ses capacités d’action, y compris en dehors des limites habituellement imposées par les constitutions. Quant au terme du « militarisme exceptionnaliste », il désigne une situation dans laquelle les armées justifient des expansions extraordinaires de leur compétences, y compris en dehors de la défense du territoire, en se présentant comme particulièrement aptes à faire face à des menaces exceptionnelles et existentielles.

Bien que cela puisse sembler abstrait, c’est un phénomène aux implications très réelles sur la manière dont le pouvoir est réparti dans les sociétés démocratiques. Imaginons que nous acceptons l’idée selon laquelle l’armée sera bientôt le seul acteur capable de nous réunir face aux influences néfastes des réseaux comme TikTok, SnapChat ou Instagram. Pour sauver notre unité nationale future, nous autoriserons alors un transfert de compétences d’institutions civiles comme la Commission européenne, le CNIL, l’ARCOM, le ministère de la Culture, voire la justice française et européenne, vers l’institution militaire.

Un tel transfert peut paraître absurde. Cependant, il est important d’examiner le contexte plus large des relations civilo-militaires françaises. Historiquement, la France a maintenu un contrôle civil ferme sur son armée, un héritage d’efforts conscients pour empêcher les forces armées de devenir une force politique après l’expérience du coup d’État raté à la fin de la guerre d’Algérie. Mais ces dernières années, les tensions se sont accrues et la sociologie militaire a pu identifier des tentatives plus ou moins subtiles de remettre en cause la suprématie des institutions civiles. Il y a eu des incidents très médiatisés dans lesquels des chefs militaires ont ouvertement critiqué les autorités civiles, comme à l’occasion de la démission en 2017 du général Pierre de Villiers après un différend public avec le président Emmanuel Macron au sujet des budgets militaires. En 2021, une lettre ouverte controversée signée par des généraux à la retraite avertissait d’un « effondrement civilisationnel » imminent, reflétant un sentiment croissant parmi certaines parties de l’armée selon lequel les dirigeants civils ne parviennent pas à relever les défis sociétaux pressants, y compris les « séparatismes » menacent l’État-nation en raison de l’incapacité des autorités civiles à gérer les mouvements islamistes et décoloniaux.

Le projet de la Red Team, selon moi, s’inscrit dans la ligne de ces tensions. En imaginant et en rendant publics des scénarios dans lesquels l’armée intervient pour résoudre des crises que les autorités civiles ne peuvent pas ou ne veulent pas traiter, il renforce un récit plus large selon lequel seul un pouvoir autoritaire, voire militaire, pourrait sauver l’unité nationale. Ainsi, les scénarios peuvent résonner, voire renforcer les craintes contemporaines dans certaines parties de la société française concernant la fragmentation sociale, le multiculturalisme et les menaces à la laïcité.

En effet, l’un des aspects les plus intrigants du projet Red Team concerne la manière dont il mêle fiction et anticipation « scientifique », et comment ces éléments sont diffusés au grand public via divers médias. Les scénarios ne sont pas de simples rapports confidentiels ; au contraire, ce sont des productions multimédias accessibles au public, accompagnées d’illustrations, de vidéos et même d’interviews fictives d’experts. Ces récits sont conçus pour être captivants et accessibles, ce qui les rend accessibles à un large public non spécial. Et cette diffusion semble fonctionner au-delà de toute attente. Les productions du projet ont été largement couvertes par les médias français, souvent avec des critiques élogieuses. Le livre qui présentait la première « saison » des scénarios imaginé, est devenu un best-seller, deux autres ouvrages ont été publiés par la suite. De grands médias comme France 24, Le Monde ou France Culture ont salué ses représentations imaginatives mais plausibles du futur. Certains journalistes ont même noté à quel point ces scénarios semblent étrangement proches des événements actuels, leur donnant un sentiment de crédibilité. C’est là que les choses se compliquent. En présentant leurs scénarios comme crédibles et « scientifiques », les scénarios de la Red Team acquièrent une aura d’autorité. Ce ne sont pas de simples spéculations farfelues ; elles sont présentées comme des prévisions sérieuses fondées sur des preuves. Et lorsque ces histoires suggèrent que l’armée est la seule institution capable de faire face à de futures crises, elles façonnent subtilement la perception publique vers une acceptation accrue d’un poids politique plus important des forces armées dans la société.

La Red Team fait-elle exception ? Non, dans son ambition officielle, le projet Red Team n’est pas unique à la France. Des initiatives similaires existent dans d’autres pays, comme le programme « SciTech Futures » de l’armée américaine. Au Royaume-Uni, le Defense Science and Technology Laboratory a publié des short stories spéculatives pour explorer les défis futurs en matière de sécurité. Ce qui distingue la Red Team française, cependant, c’est sa volonté affichée d’atteindre le public. Alors que de nombreux projets de prévision militaire restent réservés aux débats internes, les scénarios de la Red Team sont clairement conçus pour être consommés par le grand public. Cette diffusion délibérée soulève des questions importantes : s’agit-il de se préparer à l’avenir, ou de façonner l’opinion publique ? Et si c’est la seconde option, quel genre d’avenir est imaginé, et pour quel bénéfice ?

Au fond, le projet Red Team nous invite à réfléchir de manière critique à l’équilibre entre sécurité et démocratie. Il ne s’agit pas seulement du rôle de l’armée dans la défense de la nation ; Il s’agit de la manière dont les récits de menaces futures, et des moyens appropriés de protection, sont construits et qui les initie. Lorsque les institutions militaires se présentent comme des sauveurs indispensables face à l’inertie des institutions civiles, elles risquent de saper les mêmes principes démocratiques qu’elles ont jurées de protéger. En banalisant l’idée selon laquelle l’armée pourrait être « obligée » de devoir assumer des pouvoirs extraordinaires pour faire face à de futures crises, nous risquons d’ouvrir la porte à une société plus militarisée dans le présent.

Les mois que j’ai passé à travailler sur ce projet m’ont poussé à élargir mes centres d’intérêt vers les questions plus larges des pratiques de l’anticipation des menaces futures et leurs implications institutionnelles et sociétales. J’ai pu intégrer certaines de ces réflexions dans des activités de « pédagogie inversée » avec les membres de la majeure SIGR, comme par exemple un atelier d’écriture de science-fiction. Je suis de plus en plus convaincu que ces questions devraient avoir une place plus importante dans les établissements universitaires et plus largement dans le débat public. Alors que nous savons que l’écriture du passé n’est pas une activité neutre et anodine, nous avons besoin des mêmes interrogations au sujet des projet de l’anticipation du futur. Quels récits promeuvent-ils ? À qui servent-ils les intérêts ? Et comment nous assurons-nous qu’ils renforcent, plutôt que ne sapent, la gouvernance démocratique ?

En tant que membres de la communauté de recherches en sciences sociales, mais aussi en tant que citoyennes et citoyens, nous avons la responsabilité de nous engager de manière critique avec ces pratiques et les récits qu’elles transporte. L’avenir n’est pas seulement quelque chose à anticiper ; c’est quelque chose que nous construisons activement. Une telle construction devrait aussi inclure la recherche de moyens pacifiques et émancipateurs pour s’engager dans la préservation de sociétés démocratiques et plurielles.

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