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Valse avec le cinéma #18 L’échelle de Jacob

L’échelle de Jacob est une anomalie dans l’histoire. Un doux rêve dont on se souvient difficilement, un cauchemar terrifiant impossible à reconstituer. Comment une telle irrégularité, relevant du miracle, a-t-elle pu être oublié si facilement ?

Cet article ne se veut qu’être une introduction, une présentation de L’échelle de Jacob. Il s’adresse aux personnes qui n’ont pas vu le film, ainsi sa taille n’est pas synonyme de spoilers, de même que tous les thèmes ne seront pas présentés. Il n’est donc pas question d’analyser le film, mais bien de le présenter en proposant une petite critique.

Enfin, ce film m’inspirant énormément, j’ai fais le choix d’axer l’article autour d’une métaphore filée sur le thème « anomalie », toutefois cela ne m’empêche pas d’évoquer factuellement la genèse du film et son contenu. Cet article me tenant très à cœur, je vous souhaite une bonne lecture.

Une anomalie 

L’échelle de Jacob est une anomalie dans l’histoire. Un doux rêve dont on se souvient difficilement, un cauchemar terrifiant impossible à reconstituer. Comment une telle irrégularité, relevant du miracle, a-t-elle pu être oublié si facilement ?

Cet accident fortuit est en partie le fruit de Adrian Lyne, réalisateur inintéressant qui n’enchaine que des comédies musicales torrides et films érotiques sans grande passion. Que dire de Tim Robbins, si ce n’est que la majorité de sa carrière n’est composée que de rôles sans conviction dans des séries B, ou bien un vol de vedette chez des grands réalisateurs ? Mais ce n’est pas tout, la genèse et production du film fut un labyrinthe obscur dont la sortie pris des années.

L’idée du script original vient de Bruce Joel Rubin, petit scénariste et producteur d’Hollywood qui n’a a son actif, que des succès modérés, ou des films mal reçus par la critique, hors le célèbre Ghost de 1990. C’est au cours d’un trip au LSD que Rubin raconte avoir eu une « révélation », une vision éthérée sur la vie et la mort, à tel point qu’il décide de se lancer dans une nouvelle vie. Il part en voyage en Inde, au Tibet dans les monastères de Katmandu, les temples Sikh de Singapore, ou les lieux de cultes bouddhistes de Bangkok. Durant ce voyage, il accumule toute une culture ésotérique et spirituelle, notamment via la lecture du Bardo Thodol, surnommé le livre des morts tibétains. A son retour à New York, il se lance dans la méditation.

Durant une nuit agitée, Rubin cauchemarde. Il rêve d’être enfermé dans une station de métro newyorkaise déserte, tard dans la nuit. Voici le commentaire qu’il donne :

« I had a dream where I get off the train and end up trapped in a subway station with no exits[…]I realize the only way out is down through the dark tunnel of the subway into some kind of awful hell. But I have to make that journey, because ultimately it’s the journey to my own liberation.”

Jacob's Ladder (1990) Blu-ray Screenshots | Film, Film serie, Cinéma
Rubin devait se trouver dans la même situation que son protagoniste….

L’échelle de Jacob nait littéralement d’un cauchemar. De la, Rubin va faire une alchimie d’éléments qui vont donner naissance à son script original de 1981. Toujours aussi inspiré par le Bardo Thodol, Rubin mélange ses connaissances judéo-chrétiennes en théologie, et une intrigue cauchemardesque, dans l’Amérique des années 1970 post-Vietnam. Tel un rêve, Rubin expose son subconscient dans son script pour donner l’œuvre de sa vie. Mais qui osera accepter une telle histoire ? Rubin court dans tout Hollywood pour chercher un producteur. Universal ne se reconnait pas, des réalisateurs côtés comme Lumey ou Scott refusent le projet, Paramount achète le script pour changer d’avis à la dernière minute à cause de son contenu.

Un beau jour, en l’an 1988, Adrian Lyne tombe sur le script, c’est un coup de foudre, une passion qu’il faut absolument mettre à l’écran. Avec le petit studio Carolco Pictures, Lyne prends la charge du projet ; or il modifie le script, jugé trop « métaphysique », avec bien des références religieuses ; malgré les disputes que cela a pu engendrer avec Rubin. De même que le produit final a du être coupé de 20 minutes, à cause de projections test jugées trop effrayantes.

Résultat ? Un maigre succès, très peu d’estime, une critique à côté de la plaque qui ne comprend pas le film, des spectateurs gênés. Au final, le monde oublie le film.

Jacob's Ladder | One Sheet | Movie Posters | Limited Runs
L’affiche du film

Voilà toute la genèse fiévreuse de L’échelle de Jacob. C’est une anomalie, un film sorti de nulle part que tout le monde oublie, de la même façon qu’on oublie un rêve au réveil.

Après cette longue introduction, vous devez sans doute vous demandez de quoi parle L’échelle de Jacob, vous en avez sans doute en tête une image d’un film extrêmement mystique, singulier et difficile à saisir. Ce n’est pas totalement faux.

Un film cauchemardesque 

Le film raconte l’histoire de Jacob Singer, jeune homme engagé dans la guerre du Vietnam. Le début commence avec une offensive chaotique d’une dizaine de minutes. Dans ses premiers instants, L’échelle de Jacob est un film sur la violence du conflit vietnamien. Cette première séquence marque par son ton cru et sa brutalité. Le résultat, sensoriel, est très impressionnant. Les cris, explosions et pluies de balles agressent les oreilles ; les cadavres, l’aspect graphique des blessures repoussent les regards. L’image joue beaucoup avec des flashs de lumière, ou un filtre assez blanc, pour d’autant plus marquer la situation hors normes de la guerre. Cela a beau être seulement dix minutes, elles restent un des tourbillons de violence les plus marquants visuellement lorsqu’il s’agit de filmer l’horreur de l’expérience combattante vietnamienne.

Jacob's Ladder (1990)
Au Vietnam

Passé cette introduction, le film, comme un rêve (ou un cauchemar ?), s’ouvre sur Jacob qui se réveille dans le métro newyorkais, presque seul. L’environnement est sale, l’image jaune sale, comme si la caméra indiquait que quelque chose ne va pas, que son personnage n’est pas au bon endroit. Le malaise s’instaure, lorsqu’en vacillant, la caméra avance au rythme de Jacob qui tente de s’extirper d’une station délabrée. Sur le chemin, Jacob échappe à la mort, lorsqu’il manque de se faire écraser par un métro, dans lequel se trouvent des formes démoniaques difformes. En quatre minutes, le film pose son ton malaisant de façon magistrale.

La suite continue de façon plus classique. Le scénario s’attarde sur le quotidien de Jacob, devenu postier. Il vit confortablement avec sa petite amie. Sa vie d’américain moyen est rythmé par son emploi. Rien d’extraordinaire chez Jacob Singer. Le postulat du film est donc le suivant : montrer la déconnexion d’un citoyen américain lambda de son quotidien, suite aux traumatismes vécu lors de la guerre. Son personnage principal est comme une anomalie, la caméra va devenir actrice d’un cauchemar, durant lequel le protagoniste va être en déphase avec son quotidien.

Elizabeth Peña and Tim Robbins
Jacob et sa petite amie

Cela passe par l’usage de l’horreur, en tant que symbolique du traumatisme. A plusieurs reprises, Jacob va recevoir la visite de formes démoniaques, difformes, sorties tout droit d’un cauchemar. En d’autres mots, ce procédé narratif, pour conter le traumatisme, a une conséquence cinématographique, qui se ressent sur les couleurs et les formes de ces dits monstres. Lyne se place dans l’esthétique du body horror, genre esthétique consistant à faire ressentir le malaise à la vue de corps déformés, désarticulés, inhumains.

Ainsi, ces apparitions sont comme des flashs de guerre. Le film est très subtil là-dessus, puisque ce ne sont ni des flashbacks explicites, ni de longues tirades sur l’expérience combattante, encore moins des apparitions familières, qui exaltent le choc qu’a subi Jacob. L’utilisation de forme presque indescriptible renforce la sensation de malaise, celle qui fait dire « quelque chose ne va pas… ». Les effets spéciaux sont d’autant plus très crédibles, en demandant à ses acteurs de bouger lentement les parties du corps, puis, une fois en post-production, la vitesse est accélérée pour créer des mouvements spéciaux. L’usage d’effets non numériques via la simple déformation des actions de chaque acteur donnent un résultat extrêmement crédible.

L'Echelle de Jacob de Adrian Lyne - Olivier Père
Une soirée banale, mais quelque chose ne va pas…

Les couleurs marquent tout autant le décalage. Le film se déroule dans l’immensité grisâtre de New York, où tous les bâtiments écrasent chaque être humain. Or à bien des moments, le film rejette ces couleurs pour nuancer ses tons vers un résultat bien plus orangé. Un véritable décalage s’opère au niveau de l’image, comme si les choses n’étaient pas à leur place. La ville finit par être le théâtre de l’horreur. Il y’a quelque chose d’absolument inexplicable, qui se ressent, lorsque Jacob est seul à déambuler dans les rues sales et vides de New York. Notre cerveau s’active, en rappelant qu’il n’est pas normal d’être ici, l’endroit peut être dangereux.

Film Review - Jacob's Ladder (1990) - Nightmares On Film
Jacob ne devait pas se trouver ici…

Progressivement, il apparait clair que Jacob est une anomalie dans son quotidien. Il commence à interroger sa santé, malgré le fait qu’une partie de son quotidien le voit « normal ». L’échelle de Jacob propose à ce jour l’un des cauchemars imagés les plus intéressants du cinéma. Sa prouesse réside dans le fait d’éviter tous les écueils possibles qui pourraient nuire à la personnalité filmique du film, son esthétique ou sa subtilité. Ici, pas de fantastique en demi-mesure, une intrigue qui tombe dans une bête histoire d’occultisme, ou bien une descente dans la folie significative dès la seconde partie. Non, le film choisi d’acter son décalage, en montrant que tout semble aller bien au sein du personnage de Jacob, mais que, progressivement, son quotidien entier se déconnecte. Le film n’a pas besoin de « jump scare », le décalage se fait naturellement par le ton très froid et austère. Malgré cela, des moments de terreurs extrêmement forts sont à attendre.

Throwback Thursday: 'Jacob's Ladder' (1990) | ScienceFiction.com
La fameuse scène de l’hôpital

Il est difficile d’expliquer le malaise ambiant que fait vivre L’échelle de Jacob. L’ambiance en devient « métaphysique », car le film nous pose spectateur de quelque chose d’inexplicable, impossible à percevoir. La structure du récit a beau être limpide, après coup, tel un rêve, notre mémoire n’arrive pas à restituer dans l’ordre les évènements de l’histoire. C’est après analyse et nouveau visionnage que le film se révèle, dévoilant tous ses niveaux de lectures, ses dialogues à double sens, la symbolique de sa mise en scène, ses décors évocateurs.

Il est également très difficile de ne pas se sentir impliqué dans le drame humain qu’a vécu Jacob. Le film est accessible, mais impossible d’expliquer son ambiance rationnellement. Au final, on arrête de réfléchir, car l’analyse nous dépasse, elle est trop dense. Tout devient vain, seule l’expérience compte. On se souviendra d’un doux cauchemar, difficile à restituer, à la fin duquel on se retrouve apaisé, sans savoir pourquoi.

Jacob's Ladder Remake Ending Won't Keep Original Twist – /Film

C’est un peu l’histoire de ce film finalement : une idée venue de nulle part, des rencontres fortuites mènent à un film fantôme, ne réalisant même pas qu’il continue d’hanter son spectateur.

Pour finir, si vous appréciez L’échelle de Jacob, je ne peux que vous recommander de vous penchez sur les jeux Silent Hill, dont la très grande majorité des procédés narratifs, esthétiques et horrifiques sont inspirés du film que je vous ai présenté.

Amir Naroun

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