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Se réapproprier la notion d’appropriation culturelle?

Que ce soit dans l’industrie de la mode, du divertissement, lors de fêtes traditionnelles et folkloriques ou sur les réseaux sociaux, l’appropriation culturelle est à l’origine de nombreux débats : on crie à l’appropriation culturelle, on accuse d’appropriation culturelle, on la dénonce, on la condamne. Mais on remarque aussi un usage répétitif voire intempestif de ce terme, qui, à force, semble se dénuer de son sens tant il est employé de manière automatique, parfois irréfléchie. Actuellement, on ne sait plus où se trouvent réellement les limites. Loin de là l’idée de minimiser son importance, il semble toutefois nécessaire de se réapproprier cette notion qui fait polémique afin d’en comprendre les enjeux.

L’appropriation culturelle, elle commence avant tout par le vocabulaire, l’acte quotidien qu’est le choix de nos mots. Mais malgré la récurrence de cet acte, nous ne semblons pas toujours en saisir la portée. L’exemple le plus notable et explicite est sûrement l’usage du mot “déguisement”. Lors de fêtes folkloriques telles que Carnaval ou encore Halloween, il est commun de se “déguiser” en Amérindien, en Geisha, en Catrina ou encore en Africain. On oublie alors que ces tenues qu’on appelle déguisements, qu’on emploie pour se travestir donc, sont les costumes traditionnels de certains groupes sociaux et ethniques dont la culture est suffisamment minoritaire pour qu’elle soit facilement appropriable par une culture dite dominante. Le fait même de ne pas nommer ces tenues par leur nom qui leur est donné par le groupe montre l’appropriation qui en est faite : on ne se déguise pas par exemple en Catrina mais en Candy Skull, sans savoir que le nom d’origine de ce squelette féminin est la Cavalera Garbancera, un personnage à fonction de memento mori, destiné à rappeler que les différences de statut social n’ont aucune importance face à la mort et qui est un costume traditionnel des femmes mexicaines lors d’El dia de los muertos. Par le terme déguisement, on oublie l’histoire du groupe culturel qui se trouve derrière, on l’efface. Se pose également un problème de caricature dans la mesure où les groupes culturels sont souvent mélangés, réduis à une seule et même culture : lors de festivals tels que Coachella, la “culture hippie” et la culture Amérindienne sont directement associées malgré que l’une soit bien plus un mouvement et l’autre une culture ethnique, et déterminées par quelques-unes de leurs pratiques qui sont jugées tendance.

La "Cavalera Garbancera", gravure sur métal de José Guadalupe Posada.
La « Cavalera Garbancera », gravure sur métal de José Guadalupe Posada, considérée comme une des premières représentations de la Catrina dont s’inspire la tendance des Candy Skull

Pourtant, l’appropriation culturelle se fait rarement de manière consciente, réfléchie, dans le but de blesser, de rabaisser ou de voler la culture d’un certain groupe social. Souvent, on ne réalise simplement pas le moment à partir duquel la limite entre l’appréciation et l’appropriation culturelle est franchie. Un enfant de 9 ans souhaitant se déguiser en Amérindien par exemple n’aura pas conscience que cet acte qui lui parait ludique peut être assimilé à l’appropriation culturelle. Peut-on alors réellement parler d’appropriation culturelle lorsqu’il s’agit d’un acte purement inconscient ? Le verbe “s’approprier” renvoie à un acte conscient, c’est le fait de faire de quelque chose sa propriété dans un but précis de faire la chose sienne. Malgré le nombre de débats que cette question suscite, l’acte inconscient peut d’une certaine manière être associé à l’appréciation culturelle, dans la mesure où l’acte n’a pas pour but de “voler” cet élément de culture, la dimension de vol caractérisant bel et bien la notion d’appropriation. En revanche, l’appréciation culturelle ne peut être utilisée comme une excuse lorsqu’il y a  prise de conscience qu’une appropriation est faite.

Lorsqu’on dit qu’on apprécie une culture, n’apprécie-t-on pas en réalité l’appropriation qui a été faite de cette culture ?

Les débats autour du Wax peuvent apporter des éléments de réponse. Il est certes possible de rétorquer que ce tissu est originaire des Pays Bas, toutefois, il reste le plus vendu en Afrique (90% de la production de Visco, l’entreprise considérée comme à l’origine du Wax, est achetée en Afrique) de par sa qualité et de par son inspiration directe des motifs africains. C’est en cela que le Wax pose problème : le Wax s’inspire d’un ensemble de cultures africaines et permet aux industries non africaines de se faire de l’argent dessus sans pour autant que les bénéfices reviennent aux pays d’origine dont le produit est inspiré. Ainsi, cela prive les tissus véritablement Africains et produits sur le continent tels que l’ashanti au Ghana, le kita en Côte d’ivoire ou encore le ndop bamiléké au Cameroun, d’une énorme part de marché. Mais le Wax pose aussi le problème de la marginalisation : si le tissu est porté par des “blancs” comme c’est le cas dans la collection de Stella McCartney où des mannequins majoritairement blancs défilaient avec des tenues faites en Wax, la démarche sera appréciée et saluée. A l’inverse, si une personne d’ethnie africaine porte une tenue faite en Wax, elle sera décrite comme un stéréotype de la culture africaine ou sera accusée de communautarisme. Ce qu’on appelle l’appréciation culturelle semble donc dans certains cas être l’appréciation de l’appropriation et la reproduction faites de comportements et de coutume qui ne sont pas siennes. On n’apprécie pas la culture d’origine et l’histoire du groupe social auquel elle est reliée, on apprécie la version occidentalisée de cette culture.

Pour dénoncer l'appropriation culturelle perpétrée dans le monde de la mode, un hashtag #MyCultureIsNotCouture avait été lancé sur Twitter
Pour dénoncer l’appropriation culturelle perpétrée dans le monde de la mode, un hashtag #MyCultureIsNotCouture avait été lancé sur Twitter en 2015

Qu’est-ce qui distinguerait alors l’appropriation de l’appréciation?

A cette question, il semble dur de répondre avec précision tant la limite est subjective, il n’y a aucune règle générale, mais l’appropriation culturelle, c’est avant tout la négation de la culture d’origine : en sélectionnant certains éléments de cette culture, en les renommant et en le détachant de l’histoire de son groupe culturel d’origine en effaçant cette dernière, l’appropriation culturelle est faite. Il ne s’agit pas d’interdire le cosmopolitisme mais un “emprunt” peut vite devenir une appropriation si on ne prend pas certaines précautions dans nos manières d’agir. On ne peut également voir l’appropriation culturelle partout, les personnes qui auront grandi dans des milieux fortement influencés par une culture qui n’est pas la leur seront inévitablement influencés par cette dernière et l’assimileront inconsciemment comme c’est le cas avec l’African American Vernacular English, un dialecte linguistique disposant de règles linguistiques et d’une syntaxe particulière, majoritairement parlé par les afro-américains. Alors qu’il a été approprié dans le monde de la musique, certaines personnes non afro-américaines ont grandi avec, il fait partie intégrante de leur bagage culturel.

Sans minimiser l’impact fort qu’a l’appropriation culturelle sur les groupes minoritaires, la discrimination entre autres, il serait peut-être nécessaire d’avoir une approche plus pédagogique, enseigner sans accuser, sans condamner, à reconnaître la limite entre l’appréciation et l’appropriation et comment ne pas la franchir. Les accusations incessantes et surtout non explicatives contribuent uniquement à créer une barrière en plus entre les cultures, à se braquer les uns les autres.

Yulia Sakun

Un grand merci à l’équipe de Méla-Lille pour l’aide qu’ils m’ont apportée sur ce sujet.

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