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Esclavage des migrants : l’horreur libyenne atteint son paroxysme

Indignation. Stupeur. Horreur. Cauchemar. Enfer. Quels mots faut-il employer pour qualifier les conditions actuelles des migrants en Libye ? Comment parler d’une situation beaucoup trop semblable au sombre passé de la traître négrière que l’on croyait révolue ? 

La « révélation » de CNN relative à l’« esclavage moderne » des migrants subsahariens – rançonnés, battus, violés, tués, ou encore vendus sur des marchés libyens – a provoqué une onde de choc, scandalisant la communauté internationale. Dénonçant un « crime contre l’humanité », de nombreux dirigeants ont, ces dernières semaines, appelé à une mobilisation totale pour mettre fin, au plus vite, à ces exactions. Des appels sont pourtant lancés, depuis plusieurs années, par un certain nombre d’intellectuels ou d’ONG, ne recevant qu’un écho minime. Une situation qui pose, dès lors, la question de la trop longue passivité -voire, pour certains, de l’hypocrisie- des responsables politiques internationaux.

Libye : une situation géographique et politique propice à l’instabilité

Pour comprendre comment de tels faits peuvent-ils se produire au XXIe siècle, il semble nécessaire de s’attarder sur la situation de la Libye. Située à 300 kilomètres des côtes italiennes, le pays apparaît comme la principale porte d’entrée vers l’Europe pour les migrants. En 2016, 150 000 d’entre eux ont d’ailleurs débarqué sur le Vieux continent, après avoir traversé la Méditerranée à l’aide de réseaux de passeurs.

Cette crise migratoire fragilise le pays, qui fait face à de fortes pressions de l’Union Européenne, soucieuse de réduire le nombre d’arrivants « illégaux » sur son sol. Est, dès lors, aggravé le désordre en place depuis la chute du régime de Mouammar Khadafi en 2011, qui avait laissé le pays dans une situation de quasi guerre civile. Aujourd’hui, l’État dévasté, est en proie à un vide sécuritaire et à une impunité totale. C’est ainsi, qu’à Tripoli comme à Tobrouk, bandits et milices, gérant l’activité économique et l’ordre public -souvent de façon criminelle- se disputent le pouvoir, devant un gouvernement (le GNA) impuissant. Cette instabilité laisse place à des formes d’exactions difficiles à imaginer en 2017.

Une situation abominable qui ne peut être endiguée par les autorités locales

Pourtant, les faits sont bels et bien réels. Le 14 novembre dernier, le reportage choc de la chaîne américaine CNN a ravivé les mauvais souvenirs de notre Histoire. « Pour les Noirs, la Libye, c’est l’esclavage moderne […] l’homme de peau noire n’est rien. Les animaux, on les traite mieux » constatent certains migrants nigérians, révélant la gravité de la situation. Ces individus, fuyant la misère, la guerre ou l’oppression politique, en empruntant la route migratoire de la Libye, sont, en fait, broyés « par un massif trafic d’êtres humains ».

Dans plusieurs zones (Tripoli, Sebha…), ils sont capturés par des groupes armés ou des réseaux de passeurs avant d’être entassés dans des logements où ils seront rançonnés, battus, violés, affamés ou tués. Beaucoup d’entre eux sont, ensuite, mis aux enchères sur des « marchés aux esclaves ». « Les migrants sont vendus sur le marché comme s’ils étaient une matière première » explique Othman Belbeisi, directeur de la mission de l’Organisation Internationale des Migrations en Libye. Ils connaissent alors des conditions de vie déplorables : travail forcé ou exploitations sexuelles font partie de leur atroce quotidien. Le dirigeant de l’OIM en Libye rapporte, par ailleurs, que les extorsions sont devenues monnaie courante : les réseaux de passeurs promettent aux migrants, pour la plupart originaires d’Afrique de l’Ouest (Nigeria, Sénégal, Gambie), un billet vers l’Europe en échange de leurs services rendus et de leur obéissance.

A la fois conséquence de l’instabilité politique, ces groupes violents en sont aussi la cause puisqu’ils l’alimentent toujours plus : l’effrayante situation, chaque jour plus chaotique, ne peut être endiguée par « un gouvernement qui n’a pas les instruments pour gouverner », regrette Ghassan Salamé, envoyé spécial de l’ONU pour la Libye. Le pouvoir politique est paralysé, incapable d’agir. Il ne dispose même pas « d’une armée ou d’une police » et les représentants de la force publique se livrent, eux-mêmes aux pires sévices envers les migrants.

Alors même qu’en 2015, les Accords de Skhirat prévoyaient la formation d’un nouveau gouvernement pour la paix, la crise actuelle met en lumière son échec. Seule une solution politique pourrait y remédier. Impensable aujourd’hui, d’autres acteurs internationaux tentent alors d’agir.

« Maintenant nous savons » : face au chaos, une réactivité tardive de la communauté internationale

Il faut savoir qu’artistes, intellectuels, militants africains et ONG sont nombreux à dénoncer, depuis plusieurs années, par le biais de manifestations ou de pétitions, l’immobilité des dirigeants face à la situation. Le drame humain « révélé » par CNN mi-novembre était déjà bien connu des associations internationales qui regrettaient le silence ou la « complicité passive » des gouvernants européens.

Le plus frappant, c’est que la Libye est membre de plusieurs organisations internationales ou régionales. Ces dernières ont, jusqu’à aujourd’hui, « fait preuve d’une frappante inaction », s’attriste Libération : l’ONU, l’Union Africaine, la Ligue Arabe et l’Organisation de la Coopération Islamique ont mis un temps considérable à réagir. Que dire de l’Union Européenne, partenaire privilégié du pays dans la lutte contre l’arrivée « massive » de migrants sur son sol ? Et que penser de l’Italie, qui, au nom de la lutte contre l’immigration, finance des milices locales impliquées dans les horreurs décrites ?

« Maintenant nous savons » déclarait le reporter de CNN il y a quelques semaines : alors qu’une grande partie de l’opinion publique découvrait les faits, les dirigeants du monde entier ont commencé à s’offusquer unanimement contre une situation qui avait déjà été portée, bien plus tôt, à leur connaissance.

Un « crime contre l’Humanité » dénoncé par Emmanuel Macron

Agir vite. Depuis le 14 novembre, l’ordre du jour est clair pour les dirigeants internationaux. Le 20, le Président nigérien appelait la Cour Pénale Internationale à « se saisir du dossier ». Deux jours plus tard, « la dénonciation par la France [était] sans appel » : Emmanuel Macron a demandé une réunion expresse du Conseil de Sécurité de l’ONU pour que « nous puissions aller beaucoup plus loin pour démanteler les réseaux de trafiquants » qui s’adonnent à perpétuer un véritable « crime contre l’Humanité ».

Le Ministre des Affaires Étrangères, Jean-Yves Le Drian a renchéri, ajoutant à ce propos, qu’il souhaitait que « le Conseil de sécurité s’entoure des avis publics de l’Organisation internationale des migrations et du Haut-Commissariat aux réfugiés, pour que ces deux organismes des Nations unies rendent public l’état réel de la situation en Libye, dont fait partie la traite des migrants » dans le but d’engager « une procédure internationale de sanction ». « Nous souhaitons qu’il y ait une prise de conscience des acteurs libyens de la nécessité d’aller vite face au drame que nous constatons » a-t-il répété.

En attendant la mise en place d’une procédure, le Gouvernement français a annoncé vouloir accueillir vingt-cinq réfugiés : un chiffre dérisoire comparé aux 44 000 personnes enregistrées par le HCR en Libye mais qui témoigne d’un début de mobilisation en Europe.

Quel avenir ? Zoom sur la procédure que peut engager l’ONU

« Horrifié », le Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Gueterres a, lui aussi, suite à la vague d’indignations, réagi. « L’esclavage n’a pas sa place dans notre monde et ces actes figurent parmi les abus les plus flagrants des droits de l’homme […] Ils pourraient figurer parmi les crimes contre l’humanité » a-t-il effectivement proclamé la semaine dernière.

Le Conseil de Sécurité de l’ONU pourrait alors demander au procureur d’ouvrir une enquête pour un acte « commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre une population civile et en connaissance de cette attaque : [d’un] meurtre ; [d’une] réduction en esclavage ; [d’un] emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international; torture; viol, esclavage sexuel, prostitution forcée, grossesse forcée, stérilisation forcée et toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable […] » – conformément au Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale. Si elle est saisie par le Conseil, même si les crimes ont été commis sur le territoire de la Libye qui n’a pas ratifié le Statut de Rome, la Cour sera compétente pour statuer. Des poursuites pourraient ainsi être engagées s’il est reconnu que des crimes ont été commis dans des circonstances qui portent atteinte à la paix et la sécurité internationales.

Marie Catelain 

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