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Girl, ou le récit d’une adolescence troublée

Lara a 15 ans, bientôt 16. Elle vit en Belgique avec son père et son frère. Ceux-ci ont fait des concessions pour lui permettre d’intégrer l’une des écoles de danse classique les plus prestigieuses du pays. Lara est aux anges lorsqu’elle entame sa période d’essai de huit semaines dans cette école : elle compte bien, au terme de cette durée, faire officiellement partie de la sélection de rares ballerines inscrites dans l’école. Elle fait face à quelques difficultés physiques qui ne l’empêchent cependant en aucun cas de persévérer dans sa quête pour être la meilleure des danseuses étoiles. Seulement voilà, Lara n’est pas facilement acceptée par ses camarades. Car, pour les autres, Lara est « il », elle est « lui ». Retour sur un magnifique film du belge Lukas Dhont, dans lequel Lara est rongée par ses chimères et en proie à une constante introspection qui la pousse parfois à faire des erreurs lourdes de conséquences…

Entre danse et hormones, une compatibilité difficile.

« Tu vas devoir te ménager, Lara, ton corps doit être en bonne santé pour l’opération », dit le médecin. Cette phrase-là, Lara la redoutait. Mais elle doit faire face à la réalité : si elle veut « complètement » devenir une femme, elle devra faire attention à elle et à son corps. Compliqué pour elle qui n’arrive pas à l’accepter. Après tout, il est la dernière preuve que Lara n’est pas biologiquement ce qu’elle voudrait être. Elle est encore « il » et cette dernière trace de masculin en elle, Lara ne saurait la supporter plus longtemps. Nombreuses sont les fois où un rictus de dégoût déforme sa bouche féminine lorsqu’elle s’observe dans le miroir. Son torse plat, ses abdominaux peut-être trop virils, son dos musclé doivent disparaître, ou au moins s’adoucir. Chaque matin, Lara couvre ses parties génitales de sparadrap, un processus lent et douloureux pourtant nécessaire si elle veut se sentir à l’aise dans son justaucorps saillant de danseuse étoile.

Lara
Photo du film Girl, Festival de Cannes ©

Toute la journée, elle se livre toute entière à la danse : elle donne tout ce qu’elle peut, quitte à en faire saigner ses orteils trop carrés pour la discipline. Parfois gauche, elle ne se décourage pas et persévère. Les méthodes sont dures et la progression presque invisible. Les soirées sont longues et lourdes. Paradoxalement, les blessures que Lara s’inflige ont de graves conséquences sur son corps, ce qui repousse toujours plus l’opération. Le soir, Lara n’est plus danseuse. Quand elle retrouve son petit frère Milo et se dispute avec lui, Lara n’existe plus et (re)devient Victor. Victor est la chimère de Lara, il ressurgit de temps à autre, et les moments propices à sa réapparition sont précisément les soirées, dans le petit appartement que Lara occupe avec son père et son frère. Lara doit alors se démettre de sa tenue de ballerine, retirer le sparadrap et les pointes, les collants rose pastel. Elle étire ses muscles en face de son miroir, le rictus dégoûté ne quitte pas ses lèvres. Elle use son corps, le pousse à bout et cela est malheureusement incompatible avec son traitement hormonal. Quand Victor se réveille, Lara en souffre. Pour devenir Lara cependant, elle doit laisser mourir Victor et ce n’est pas chose aisée, surtout dans son école où les jugements et regards malveillants sont d’usage.

Pour les autres, il n’y a que Victor.

Le film de Lukas Dhont met en avant un problème majeur vécu par les personnes transgenres/androgynes. Pour les camarades de Lara, il n’y a que Victor.  Comment cesser de faire exister Victor lorsque celui-ci est constamment ramené à la vie par de tierces personnes ?

C’est un problème majeur qui est de plus en plus fréquemment dirigé à l’encontre des personnes transgenres : le regard des autres. Le film met en avant le mal-être causé par ce regard empli de jugement et d’incompréhension qui, quand il est orienté vers des sujets jeunes comme Lara, peut être décisif (dans le mauvais sens du terme).

« Ferme les yeux, Lara, nous allons faire un vote à main levée. Qui de vous, les filles, se sent gênée par le fait que Lara se change dans le même vestiaire que vous ? ». Un ultimatum cruel et dénué de toute considération pour Lara et son identité en devenir est prononcé par le professeur principal. Peu de personnes lèvent alors la main, cela paraît rassurant. Cependant, les moqueries à l’égard de Lara se multiplient dans le vestiaire des filles car celles-ci ne la considèrent pas comme l’une des leurs. Elles vont même jusqu’à la forcer à prendre une douche à moitié nue devant elles. C’est à contrecœur que Lara se retrouve dans un coin du vestiaire, repliée sur elle-même, un mince filet d’eau s’épanchant sur sa peau, qui ne peut cependant masquer son mal-être. Une fois officiellement acceptée à l’école, elle décide d’intégrer l’internat. Dans celui-ci, les filles se livrent à des rituels caricaturaux du genre féminin : elles se maquillent et se montrent leurs nouvelles trouvailles vestimentaires, prennent des selfies et déambulent presque nues dans les chambres. Elles forcent Lara à leur montrer son organe génital qui, elles l’ont bien compris, est masculin. Elles font appel à Victor et, même si Lara ne veut pas et s’oppose à son retour, c’est sous des regards oppressants et des menaces au caractère singulièrement violent qu’elle retrousse lentement sa robe pour dévoiler son identité qu’elle aime si peu.

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Culturebox, France Inter © Diaphana Distribution

Ce que les filles de l’internat n’ont visiblement pas compris, c’est que Lara est humaine. Lara est avant tout un être humain, garçon ou fille, cela leur importe-t-il le moins du monde ? Si elle veut être « elle » pour le restant de ses jours, qu’elle le soit. Si elle avait voulu rester « il », grand bien lui en eût fait. Si elle tombe amoureuse de son voisin de palier, si elle embrasse une fille, quelqu’un de beau, quelqu’un d’atypique ou d’âgé, ce sont des choix qu’elle aura pris en toute conscience. 

Un film qui révèle des problèmes bien trop réels.

Ce film a été souvent reçu comme un chef d’œuvre (nomination au Festival de Cannes 2018) ou comme une révélation (Queer Palm 2018) mais cela va-t-il entériner le processus d’acceptation des LGBTQIA+ dans nos sociétés modernes ? Le regard des autres, la contrainte et la limitation à une identité fixe priment dans nos sociétés superficielles. Le problème de Lara, qui ne devrait pas en être un, s’il a fait pleurer tout le monde à la sortie du cinéma, n’est en fait qu’une représentation partielle d’un des problèmes que subissent les membres de la communauté transgenre. L’introspection de la belle blonde, ses réflexions sur la vie, sur sa vie et son identité, ne sont que très rarement abordés et représentés dans les médias courants. C’est un fléau qui touche une grande partie d’entre nous et il faut pouvoir le prévoir et y remédier. Que l’on soit un « il » ou une « elle », qu’est-ce que cela peut faire aux autres ? Tant que nous ne portons pas atteinte à l’ordre public, tant que nous nous sentons bien avec une telle identité, que demander de plus ? Girl est donc d’une certaine manière une première, dans la mesure où le réalisateur aborde un problème si caché qu’il ne semble presque pas exister. Un film aussi émouvant que bien réalisé, les plans sont intelligents et nous permettent de pénétrer l’univers d’une adolescente tourmentée. Happy-end non garanti…

Mona Sabot

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