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Le casse-lettre de la notation à Sciences Po Lille

Être noté en lettres plutôt qu’en chiffres, vous ne savez pas trop pourquoi, ni comment? Le changement d’évaluation a effectivement fait beaucoup de bruit depuis sa mise en place. Entre rumeurs et débats contradictoires, La Manufacture vous propose d’essayer de remonter à l’origine de cette décision pour comprendre ses motivations, les dysfonctionnements qu’elle a rencontré et de voir où en est la situation pour cette année.

D’où vient ce changement de notation ?

Pour comprendre cette réforme, il faut tout d’abord, revenir à son origine. Le changement de notation est en effet une composante d’une évolution plus large qu’a connu le premier cycle de notre école. Avec le changement de locaux, une nouvelle maquette pédagogique a été instituée. « C’était une fenêtre d’opportunité », selon François Benchendikh, de modifier également le paradigme d’évaluation des élèves, dans l’objectif d’aboutir à une évaluation reposant essentiellement sur des compétences.

Plusieurs raisons sont avancées pour motiver cette rupture. D’abord, le fait que l’école cherche à tisser le plus de partenariats possibles avec les universités internationales pour permettre aux étudiants de troisième année d’effectuer une année de mobilité. Or, le type de notation sur 20, à la française, susciterai beaucoup d’incompréhension chez nos voisins étrangers. Les défenseurs de cette réforme s’appuient également sur des études de docimologie (science de la notation) pour démontrer que plus l’échelle de notation est ouverte, plus la note est arbitraire. Il conviendrait donc de réduire l’échelle actuelle (composée de 40 notes différentes en comptabilisant les demi points), pour passer à une échelle réduite de 6, voire 7 notes. Enfin, le passage à une notation par lettres permettrait une meilleure évaluation de la progression de l’élève. Un élève obtenant deux C au cours de l’année mais un B en fin d’année, pourrait par exemple être récompensé pour sa progression en obtenant un B dans sa moyenne pour l’ensemble de l’année.

La proposition est donc d’abandonner l’évaluation chiffrée sur 20, au profit d’une évaluation par lettres (de A+ à F) à partir de compétences. La lettre obtenue devrait, de manière simplifiée,  indiquer à l’élève si la compétence requise est acquise, en cours d’acquisition ou non acquise.

Grille d'équivalence entre les notations en lettres et en chiffres, issue de l'article 2-2-2 du règlement des études

La notation sur 20 est pourtant une vieille tradition française qui remonte au XVIème siècle. Celle-ci est développée par les collèges jésuites afin de stimuler l’émulation entre élèves et de fournir une élite d’étudiants formant un rempart contre le protestantisme dans le cadre de la Contre-Réforme. La notation scolaire échelonnée s’est peu à peu développée pour devenir la référence d’évaluation des élèves français.

La volonté de changer le système de notation est donc présentée comme une véritable « révolution » par le directeur des études, qui assure que les responsables d’autres IEP auraient exprimé leur interêt au sujet de cette avancée lors de l’école d’été.  Dans cet esprit, le conseil d’administration (CA) adopte donc cette mesure à « titre expérimental », à l’unanimité, lors de l’année 2016-2017.

Quel est le problème alors ?

Cet élément du changement d’envergure opéré, va pourtant cristalliser les oppositions et mécontentements tant au niveau des élèves, de l’administration que des professeurs.

D’abord, si cette évolution avait été défendue par tous les étudiants au CA, ceux-ci se retrouvent, à la rentrée 2017, « mal à l’aise » selon les mots des représentants SUD. En cause, le manque d’information. Les élèves se plaignent en effet de se perdre au milieu des déclarations contradictoires des différents professeurs. Si certains indiquent que le F ne vaut que pour « copie blanche » ou « propos injurieux », d’autres n’hésitent pas à en délivrer à certains élèves qui ont rendu un travail « respectable » mais qui ne maitrisent aucune des compétences attendues. Le directeur des études reconnait ainsi qu’il y a eu quelques dysfonctionnements comme dans toute évolution, et rappelle que les professeurs disposent d’une « liberté pédagogique »1 qui leur permet d’enseigner à travers la méthode de leur choix. En effet, au sein du corps enseignant, la réforme ne fait pas non plus l’unanimité. Pour des professeurs ayant pratiqué un système d’évaluation depuis des années, il semble difficile d’en changer sans frictions, du jour au lendemain. De fait, chaque professeur, en fonction de ses convictions, peut adopter des techniques de notations différentes (certains proscrivent l’utilisation du F, d’autres traduisent systématiquement en notes chiffrées…). Il en résulte une certaine absence d’harmonie des évaluations entre les différentes matières. Plusieurs réunions entre professeurs ont donc été organisées au cours de l’année dernière pour tenter de corriger cette discordance.

Dans un second temps, les étudiants ont été surpris d’obtenir leurs résultats des premiers partiels sous forme de notes chiffrées. La réforme semblait alors perdre tout son sens et provoquer, de plus, des situations dommageables, comme le fait d’obtenir un 0 à la place d’un F, alors que dans le tableau d’équivalence la lettre correspond à une note de 0 à 8. D’autant plus que ces résultats sont envoyés aux universités étrangères pour la mobilité de troisième année. Une des motivations principales de la réforme devient dès lors inopérante. La réforme semble alors tomber dans une sorte de cercle vicieux. En effet, cette situation résulte du fait que l’école ne dispose pas encore du logiciel permettant de rentrer les notes sous formes de lettres. Or l’achat de ce logiciel est pour le moment impossible, puisque la réforme est expérimentale. L’application semble alors être nécessairement défectueuse tant que la mesure reste à titre expérimental et donc repousse la possibilité de l’adopter de manière définitive.

« Nous sommes la promotion « crash test »  » – Représentants étudiants Up et SUD.

Les représentants étudiants interrogés (UP et SUD), déplorent alors une promotion « crash test », en indiquant qu’ils se sentent comme sacrifiés pour l’expérimentation de cette réforme. « Vous êtes des conservateurs ! » leur répondrait avec humour M. Benchendikh, qui aime à rappeler, qu’à travers un ton provocateur, il mettait ainsi les étudiants en face de leurs positions immobilistes. Il préfère, lui, insister sur le fait que cette réforme représente un formidable « pari » pour l’établissement, qu’ « il fallait tenter le coup ». Cependant le directeur des études déplore également un manque de moyen au sein de l’équipe de direction qui ne permet pas, selon lui,  une gestion optimale de ce nouveau défi. C’est pourquoi les représentants UP tentent de modérer les positions, en déclarant qu’ « il faut arrêter de descendre l’administration », mais plutôt essayer de négocier avec eux pour obtenir de véritables solutions. Pour preuve, ils disent avoir conclu des réunions régulières avec la direction pour suivre l’avancée du sujet et obtenir des engagements.

Ainsi les représentants des élèves ont rencontré les représentants de la direction dans le but de trouver une solution au CA du mois de mars pour corriger la trajectoire aux prochains partiels. Or comme le rappelle les différents élus, ces rencontres eurent lieu dans un contexte assez tendu entre la direction et les élèves, du fait de l’absence du directeur et du blocage de l’école par certains étudiants. Ainsi, si la question de la notation est bien discutée en réunion pré-CA, elle n’apparaît pourtant pas à l’ordre du jour du Conseil d’Administration de mars. Ce qui implique qu’aucune décision n’est prise avant la prochaine cession d’examen. Les étudiants expliquent ce manquement par une communication défectueuse au sein de la direction, alors que M. Benchendikh invoque, quant à lui, un choix délibéré de ne pas inscrire ce sujet à l’ordre du jour mais de le reporter au mois de juin. Rebelote, donc, à la seconde cession d’examen, les résultats sont affichés en chiffres.

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Les différents représentants se remettent donc au travail pour obtenir des garanties, des progrès pour remédier aux dysfonctionnements de la réforme. Les listes UP et Paliens Engagés effectuent alors un sondage en vue du dernier CA de l’année, pour demander aux étudiants s’ils souhaitent poursuivre cette expérimentation. Le résultat est net, 70% des votants sont en faveur d’une reconduite de la réforme.

Il faut ainsi rappeler que d’une manière générale, les résultats obtenus par le biais de la nouvelle forme d’évaluation ne diffèrent pas tant de ceux des années précédentes. Le pourcentage d’étudiants contraints de passer au rattrapage est le même que celui observé lorsque la notation s’exprimait en chiffres. Le passage à la notation par lettres n’implique donc pas de conséquences néfastes à ce niveau là.

« Il ne faut pas regarder que les trains qui arrivent en retard  » – François Benchendikh, directeur des études.

Le maintien de l’expérimentation est donc adopté en CA à la majorité, les élus UP et Paliens Engagés votant de manière proportionnelle en fonction du sondage, trois votèrent « pour », un vota « contre » et les représentants SUD, en suivant les résultats du sondage, votèrent tous en faveur du maintien. Cette adoption s’effectue pourtant à deux conditions, qui relèvent finalement plus de la promesse que de l’engagement, puisqu’ils ne sont pas mentionnés explicitement sur le rapport du conseil. Il s’agit de mettre en place un nouveau logiciel ainsi que des séances de remédiation dans la situation où un étudiant reçoit un F sur sa copie.

Quelle est la situation pour cette nouvelle année ?

Pour la deuxième année d’expérimentation, des mesures « d’urgence » ont tout d’abord été prises comme le fait d’imprimer à nouveau les bulletins de notes des étudiants de première année pour leur permettre de s’afficher en lettres.

Des engagements durables ont également été pris, le règlement de la scolarité ayant été mis à jour pour supprimer les incohérences persistantes. Les engagements s’appliquent notamment à ceux qui obtiendraient un F. L’étudiant concerné doit systématiquement bénéficier d’un justificatif du professeur. Le directeur des études s’engage lui-même à recevoir les élèves qui auraient obtenu un F sans explications. Des séances de remédiations sont également prévues, pour permettre aux étudiants qui auraient obtenu un F en partiels de connaitre en détails les raisons qui ont motivé cette évaluation et de retravailler l’exercice concerné. Enfin le dernier CA a permis de confirmer que les F ne seraient pas retranscrits en 0 sur les bulletins proposés aux universités pour la 3A.

FCertaines solutions sont pour l’instant encore au stade de promesses. C’est le cas de l’achat d’un nouveau logiciel pour permettre de délivrer directement les bulletins d’évaluation sous forme de lettres. M. Benchendikh assure que l’appel d’offre est lancé. L’achat ne pourra pourtant pas s’effectuer tant que la réforme garde son titre d’ « expérimentation ». D’autant plus que la démission du directeur annonce un certain changement de personnel au sein de la direction, ce qui gèle toute décision d’envergure jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante.

Dans la pratique, enfin, cette année s’annonce plus efficace, dans le sens où les professeurs, après une année de pratique, s’approprient mieux le nouvel outil. L’utilisation du système de notation s’annonce dès lors plus clair et harmonieux.

De fait, si tout le monde s’accorde sur les motivations de cette évolution et sur la nécessité de la soutenir, les représentants étudiants regrettent de manière générale son application imparfaite, car certains déplorent qu’elle a été effectuée dans la précipitation. Si le directeur des études reconnait des imperfections dans la mise en place, il appelle les étudiants à ne pas regarder que « les trains qui arrivent en retard ». Le personnel de la direction l’assure, la notation ne devrait donc pas poser problème cette année.

Alban Leduc


[1]: Cette notion n’a été juridiquement définie qu’en 2005 dans la loi Fillon : « la liberté pédagogique de l’enseignant s’exerce dans le respect des programmes et des instructions ». Elle relève du  choix des méthodes pédagogiques, des démarches didactiques et du type de médiations.

 

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