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Le blocus ou quand l’inaction politique revêt des airs militants

Le mercredi 13 février au matin, c’est avec beaucoup d’incompréhension que les élèves ont pris conscience de ce qui les attendait devant leur école. Engouement pour certain.e.s, apitoiement pour d’autres, quels que soient les sentiments qu’il a pu provoquer chez les un.e.s et les autres, le blocage a marqué les esprits et a surpris les étudiant.e.s. Dissous aux alentours de dix heures par une intervention musclée des forces de l’ordre, le blocage et l’utopie flottante qu’il en restait continuaient cependant à s’ancrer de manière pérenne dans les mémoires. Ce blocus est-il en fait, indirectement, l’expression d’une trêve de développement de la pensée politique au sein de l’IEP ? 

D’où vient ce blocus et quel en fût le but ?

Le blocage est avant tout un moyen, d’après ses organisateur.trice.s, de faire pression sur les dirigeant.e.s de l’école et de donner une réputation et une portée médiatiques au mouvement. Pour d’autres, ce n’est qu’une vulgaire prise d’otage des étudiant.e.s, illégale de surcroît, en les enfermant à l’extérieur de leurs lieux de cours. Discerner le vrai du faux est impossible, aussi impossible que de rester objectif dans ces moments de manifestations intenses des opinions, et c’est bien là l’intérêt des actions politiques, mais si nous en revenions aux causes originelles de ce blocage ?

La question à se poser, avant même de juger de l’utilité d’une telle sorte de mobilisation est plutôt celle de sa naissance. Pourquoi bloquer l’IEP ? Le blocage n’est en effet qu’un moyen d’asseoir sa légitimité politique, mais à quelle fin ? Il faudrait être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas avoir vu les slogans parsemant les alentours de Sciences Po, dénonçant une réforme qui paraît absolument injuste : celle de la hausse des frais d’inscriptions pour les étrangers non-communautaires. L’on pourra dire ce que l’on veut du blocage, mais il n’en reste qu’il nous amène, nous, étudiant.e.s sensibilisé.e.s aux questions sociales, économiques et aux conséquences des prises de positions politiques, à réfléchir sur cette question.

L’action passive : un signe de dépolitisation ?

Sommes-nous à même de juger et de porter un regard, la plupart du temps négatif,  sur la manière dont cette vingtaine d’étudiant.e.s s’est fait violenter ? Certains ont volontairement détourné le regard, pensant que cela justifierait leur volonté de ne pas prendre parti, tandis que d’autres gardèrent leurs yeux perçants rivés sur cette scène, stupéfaits non pas par l’acte de déblocage per se, mais par la manière dont il a été conduit et pour ainsi dire, „commandité”. D’autres, plus furtifs mais pas absents pour autant, ne voient la scène qu’à travers les quelques pixels présents sur leur écran de téléphone : ils filment tout, pour ne pas perdre une goutte de la scène, mais sont paradoxalement, donc, absents de la scène politique et d’un réel militantisme. Une dizaine de policiers équipés, entraînés, les muscles contractés et saillants qui se dessinent sous leur uniforme, face à moins de trente étudiant.e.s soudés dans la défense d’idéaux, incarnés dans la construction qu’était cette barricade érigée devant l’entrée de l’IEP. Des étudiant.e.s menacé.e.s dans leur intégrité par des forces dite « de l’ordre ». Mais ne nous trouvons-nous pas dans cet IEP pour enclencher une réflexion sur les forces établies, sur leur légitimité, leur répertoire d’action, leur origine ? Ne nous devons-nous pas, finalement, de remettre en cause ces forces venues d’en haut, nous qui venons du bas ? Ne pouvons-nous pas aspirer à devenir ces médiateurs, effectuant le lien entre gouvernement, action publique, forces de l’ordre et revendications étudiantes ?

Alors comment ne pas être étonné.e.s ? Il paraît que l’étonnement amène à la réflexion, c’est donc vers celle-ci que nous devrions maintenant porter nos forces. Hors de toute idéologie, de tout jugement personnel, de toute considération personnelle, qui peut se prévaloir de ne pas être étonné, ou du moins de n’avoir pas vu naître en son cœur cette voix qui nous questionne ?

Approprions-nous la réflexion politique.

Voir des policiers garder la porte de l’IEP pendant plusieurs dizaines de minutes, voir des étudiant.e.s accepter d’entrer dans l’enceinte alors même que quelques minutes plus tôt s’y protégeaient d’autres étudiants, cela fait quelque chose, car nous sommes des êtres sensibles au monde qui nous entoure, notamment quand c’est notre environnement proche qui est touché, notamment quand nous nous sentons impuissant.e.s alors que nous ne devrions pas nous sentir si désoeuvrés face à de telles forces. Cela ne peut donc être que la source d’un étonnement qui, nécessairement, doit nous amener vers une réflexion. Cette réflexion sur les forces en jeu, sur leurs conséquences, sur les actions de mobilisation, sur leur origine, il s’agit de la réflexion politique. Où est-elle donc, cette réflexion politique, dans notre IEP ? Pouvons-nous même nous targuer d’être dignes de nos études, lorsque nous n’agissons pas politiquement, alors que nos études nous destinent à des métiers qui, pour la plupart, toucheront de près ou de loin au domaine de la politique ?

La réflexion politique susnommée, à laquelle nous devrions aspirer, se trouve de manière sûre du côté de l’administration, lorsqu’il n’y a qu’un seul camion de policiers, alors qu’ils ne manquent pas d’être présents en nombre devant les facultés. Cette administration connaît ses étudiant.e.s. Elle sait que s’ils n’adhèrent pas en majorité au blocage, ils sont très nombreux à reconnaître un abus de pouvoir. Cette administration fait donc en sorte de minimiser les faits, pour minimiser l’étonnement et par la même occasion la réflexion. Peut-on cependant aller jusqu’à parler d’un „étouffement” de la réflexion politique, dans un Institut d’Études Politiques ? C’est paradoxal, il faut bien l’avouer.

Une repolitisation nécessaire de l’IEP.

Arrêtons ce processus qui vise à nous endormir et à noyer le coeur politique qui bat au sein de l’IEP. Stoppons ces débats stériles qui ne visent qu’à débattre des moyens de la discussion, à la place de l’établir et se pencher sur ses fins (qui, contrairement aux seuls moyens, peuvent réellement avoir un impact sur la ou les politique.s). Lançons-nous dans l’argumentation, dans la réflexion profonde et censée, nourrie des contre-arguments de personnes d’un bord politique différent ! Réanimons ce qui devrait faire la force de notre IEP : sa capacité à produire de la politique et non pas à la commenter, à la débattre futilement. Il ne s’agit pas de jouer au laboratoire d’idées, ce qui serait une manière très pédante et inadmissible de se placer sur un piédestal, et ce de manière préméditée et injustifiée. Non. Il est ici question de s’emparer de la question politique, de la saisir à pleines mains et d’en faire l’objet d’une réflexion nourrie par toutes et tous. Nous nous devons d’être tolérant.e.s les un.e.s envers les autres, et notre réflexion politique et l’apport que nous pourrons alors effectuer au sein du débat n’en seront que plus riches et plus convaincants ! N’endormons pas l’IEP, n’admettons pas sans questionner, ne cherchons pas des solutions là où aucun problème ne réside. Nourrissons nos réflexions et faisons-les proliférer par le biais d’associations, de syndicats, de partis même. Faisons fourmiller le potentiel politique de l’IEP de Lille, qui atteindra son apothéose lorsque nous y mettrons toutes et tous du nôtre. Débattons, émancipons-nous, politisons-nous. Le et la Politique sont partout, faisons-en notre chose, domptons-la au moyen de joutes, de confrontation des idées, des idéaux, des idéologies ! Apprenons de l’autre et faisons apprendre l’autre avant de chercher à lui mettre des uppercuts politiques infondés.

Par exemple, si ce mercredi 13 tous n’ont pas soutenu le blocage, il faut reconnaître qu’il a eu le mérite de permettre une expression des étudiants : saisissons-la ! Prenons la parole, avec nos camarades, avec nos professeurs, mais également avec nos amis, avec nos proches, et nos connaissances. Dépassons les études politiques pour devenir acteurs politiques – et non pas acteurs de la politique. Ne nous reposons pas sur nos lauriers ! Nous sommes à Sciences Po Lille non pas pour le plaisir d’y être mais pour nous approprier ces études que nombreux donneraient beaucoup de temps et d’argent pour suivre. Puisque les forces établies refusent à ceux qui ne sont pas passés par les IEP d’entrer dans le débat, c’est notre rôle de les y inclure, nous, étudiant.e.s privilégié.e.s car d’une école privilégiée. La politique que nous étudions tous les jours ne suffit pas. Nous devons nous en nourrir et nous métamorphoser en individus insatiables, vivant pour réclamer la réflexion, notamment politique. Refaisons de notre Institut, et de la société en son entier, l’endroit où naît les solutions, et non pas celui où se crée les problèmes.

Mona Sabot & Rémi Boussemart

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