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Reportage de guerre et Prix Bayeux, le travail de mémoire d’une ville pour une profession oubliée

Tous les terrains de guerre sont aujourd’hui couverts par des hommes et des femmes prenant des risques inconsidérés pour l’information. À travers le prisme du Prix Bayeux des Correspondants de guerre (célèbre cérémonie de remise de prix qui récompense chaque année, en octobre, une dizaine de journalistes dans différentes catégories), réflexion sur un métier dangereux, très souvent oublié, et dont la survie passe par une essentielle reconnaissance. 

Une méconnaissance certaine

Mossoul, Alep, Sarajevo, tant de noms de terrains de guerre d’hier et d’aujourd’hui qui nous sont familiers. C’est possible grâce au dévouement d’hommes et de femmes, qui ont décidé de quitter leur pays pour un autre dans l’objectif d’informer les citoyens. Le métier de correspondant de guerre est très peu connu et reconnu et est souvent réduit à des duplex depuis les zones de conflit. Mais c’est oublier qu’il englobe tous les pans que peut revêtir l’information, des célèbres photo-reporters aux journalistes de presse écrite. Dans cette volonté de remettre dans la lumière, pour un instant, des personnes trop souvent restées dans l’ombre, le Prix Bayeux remet chaque année une dizaine de prix pour récompenser l’incroyable diversité du reportage de guerre. Ce dernier peut étudier la physionomie des conflits, les différents belligérants mais aussi la vie des civils. La journaliste syrienne Waad Al Kateb (pseudonyme visant à protéger sa famille) fut, par exemple, récompensée à Bayeux en 2017 pour son reportage « Le dernier Hôpital d’Alep tenu par des rebelles ». De même, son film « Pour Sama », paru en octobre dernier, est un incroyable plébiscite pour la « vérité humaine » selon les mots de James Watt, co-réalisateur. 

Depuis sa création, l’activité de reporter de guerre est en constante évolution, la conjecture géopolitique mondiale façonnant l’activité de ces journalistes. En témoignent les reporters récompensés à Bayeux. En 1994, lors de la première édition, on trouvait surtout des documents et photos émanant de la guerre de Bosnie. Aujourd’hui, c’est le Moyen-Orient qui apparaît comme le point chaud du monde, les conflits syriens ou irakiens étant au coeur de l’information.

« 29 décès en 2018 »

Cinquante-six, c’est le nombre de reporters journalistes tués dans le monde en 2018, dont vingt-neuf dans des conflit armés. La dangerosité du métier n’est malheureusement plus à prouver et s’y engager apparaît nécessairement comme une vocation, celle d’informer, partout et en toutes circonstances. Ce sont des « témoins utiles » comme l’affirmait Patrick Chauvel, célèbre photo-reporter « aux 34 guerres » dans le journal Ouest-France en octobre 2018. C’est cette soif d’informer qui motive ces hommes et femmes à repartir malgré les blessures et troubles psychologiques, la plupart faisant l’expérience de la mort d’inconnus ou d’amis reporters. C’est en effet au coeur du terrain que ces journalistes posent leur caméra, appareil photo ou calepin. Malgré l’apparence de sécurité, les gilets pare-balles et autres escortes, trop souvent l’horreur de la guerre prend le dessus.

Mais alors quelle motivation pour ces reporters ? Chaque année, au prix Bayeux, chacun explique lorsqu’il est récompensé ou non, que ce devoir d’informer est plus fort, malgré la peur, celle de la famille et des proche. L’ouvrage de la grande reporter Liseron Boudoul et de quatre de ses consoeurs, décrivant leur engagement sur le terrain, explicite cela. Elle affirmait, en le décrivant pour la revue « Madame » en janvier 2019, « même quand on frôle la mort, on a envie de repartir ». C’est une « drogue », il est parfois très difficile pour ces hommes et femmes de se défaire de leur métier et de s’engager dans une nouvelle voie.

La lutte contre l’oubli, plus importante des batailles

Il paraît évident et facile de citer des théâtres de guerre, noms de célèbres batailles et caractéristiques de celles-ci. Mais en allant demander aux citoyens de citer seulement quelques noms de journalistes ayant couvert ces terrains, on se rend compte que la méconnaissance est totale. Si le but des reporters de guerre n’est pas d’imprimer leur nom dans l’imaginaire collectif, il paraît être important de se souvenir de leur travail.

C’est en effet un essentiel travail de mémoire et de vérité qui est finalement produit par ces hommes et femmes. Un travail d’information sur des conflits secrets, lointains et pour lesquels il est difficile voire impossible de trouver des informations fiables. En effet, même si chaque journaliste voit chaque conflit de manière différente à travers ses sensibilités personnelles, la couverture de reportage de guerre reste une large mine d’informations pour l’étude et le compréhension de tous ces événements couverts depuis de nombreuses années.

C’est pourquoi Bayeux s’impose d’année en année comme la capitale du reportage de guerre et se veut surtout être un lieu de mémoire, afin que les noms de ces hommes et femmes morts pour l’information soient à jamais gravés. C’est dans cette optique que la ville normande a érigé en 2006, en collaboration avec « Reporters sans frontières », le premier mémorial, et le seul à ce jour, commémorant tous les journalistes morts dans l’exercice de leur métier. Ce lieu de recueillement, sobre et froid, permet une prise de conscience, et est peut-être un premier pas vers la compréhension de la nécessité de se souvenir si l’on veut continuer à entendre parler, voir et surtout comprendre les situations souvent complexes des terrains de guerre.

 

Matthieu Cazalets


Et pour plus d’informations sur le prix des correspondants, c’est ici

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