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Et pendant ce temps là, dans le Caucase…

Depuis toujours, le Caucase est une région à la croisée des empires. Au croisement de trois zones géopolitiques majeures : la zone russe, la zone perse/iranienne et la zone turque, anciennement ottomane, cette région cristallise les intérêts des grandes puissances. Depuis le 27 septembre les combats ont repris au Haut-Karabagh et c’est loin d’être une simple rixe locale. Récit depuis l’Arménie d’un étudiant de Sciences Po Lille, épisode 1 sur 2.

Raphaël Warnery, étudiant à Sciences Po Lille, est actuellement en stage en Arménie, à Erevan. Il revient pour La Manufacture sur le conflit armé qui oppose en ce moment-même l’Azerbaïdjan à l’un de ses territoires, le Haut-Karabakh, une région ayant une volonté séparatiste et peuplée majoritairement d’Arméniens, soutenue par l’Arménie. Le point de vue de l’auteur s’efforce à relater les faits d’une façon neutre ; il tient toutefois à signaler que son accès à l’information en Arménie est naturellement asymétrique, et propose ainsi un regard depuis un pays belligérant.


« Diviser pour mieux régner »

C’est un territoire de la taille d’un département français. Un territoire qui a proclamé son indépendance mais qui n’est reconnu par personne et qui depuis 1921 est un sujet d’extrême tension dans le Caucase du sud. Le Haut-Karabagh appelé aussi “Artsakh” est le berceau historique de « la grande Arménie ». Cette région très montagneuse est depuis des milliers d’années habitée en très grande majorité par des arméniens. Pour comprendre dans sa globalité le conflit, il faut remonter à 1923. Cette année-là, le territoire a été offert par Staline, à l’époque commissaire aux nationalités, au tout jeune Etat de l’Azerbaïdjan. Staline a fait ce « cadeau » pour deux raisons principales: tout d’abord afin de respecter l’adage « diviser pour mieux régner » essentiel à tout régime dictatorial et ensuite surtout pour donner un gage d’amitié à l’Azerbaïdjan turcophone qui produisait déjà à l’époque une quantité importante d’hydrocarbures.

Après des tensions et des velléités d’indépendance des Arméniens du Haut-Karabagh depuis 1988, ce petit territoire la proclame officiellement en 1991, se séparant de l’Azerbaïdjan. Un violent conflit ethnique s’en est suivi alors jusque 1994. Entre le Haut-Karabagh soutenu par l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la guerre ethnique fait 30 000 morts. Ce n’est finalement que l’aboutissement des pogroms à répétition depuis la fin des années 1980 qui eurent lieu contre les Arméniens d’Azerbaïdjan tandis que de l’autre côté les violences contraignirent les Azéris à quitter le Haut-Karabagh. Environ un million d’individus ont dû fuir leur maison dans un sens comme dans l’autre. En 1994, le groupe de Minsk, crée en 1992 par l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), présidé par la Russie, les Etats-Unis et la France, a réussi à obtenir un cessez-le-feu après une débâcle militaire de l’Azerbaïdjan. Sans aboutir à un traité de paix. Le Haut-Karabagh restait alors officieusement indépendant (non-reconnu par la communauté internationale), protégé par l’Arménie mais avec son propre gouvernement.

 La poudrière du Caucase explose à nouveau

Depuis cette fin des combats, le conflit se résumait à de petites escarmouches, faisant tout de même des morts chaque année. Avec par exemple en 2016, une remontée des tensions et la « guerre des quatre jours » du 2 au 5 avril qui fut le théâtre de violents affrontement, qui ne débloquaient pas pour autant la situation. Le dossier du « HK », nom donné par le Quai d’Orsay, était donc au point mort, sans issue.

Mais depuis la nuit du samedi 26 septembre 2020, les affrontements entre l’Azerbaïdjan et la république auto-proclamée du Haut-Karabagh, ont repris. La poudrière du Caucase explose à nouveau. Cette année, dès juillet des affrontements avaient eu lieu faisant une dizaine de morts. Mais le 27 septembre 2020, l’armée azéri bombarde par surprise des installations du Haut-Karabagh. L’Etat de guerre est déclaré des deux côtés et également en Arménie, soutien du Haut-Karabagh.

Les moyens des deux forces qui s’affrontent sont nettement asymétriques avec une supériorité matérielle importante de Bakou. Pour autant les forces arméniennes semblent tenir leurs positions. Il est difficile de savoir l’évolution du conflit tant les rapports des deux camps sont contradictoires. Une véritable guerre d’informations a lieu. Lorsque l’Azerbaïdjan annonce la « libération » d’un territoire, le gouvernement du HK s’amuse à prendre une photo du territoire soi disant « libéré » pour pointer du doigt le mensonge. Le conflit prend alors une tournure toujours plus tragique avec des civils au milieu des combats. Depuis vendredi 2 octobre, l’armée azérie bombarde la capitale du HK, Stepanakert. Le même jour, deux journalistes français du Monde et deux journalistes arméniens ont été blessés par des tirs azéris. De plus en plus de victimes sont à déplorer et le risque d’escalade de la violence est extrêmement important tant ce conflit est animé par une haine ethnique réciproque. De nombreuses personnes ont du fuir les combats. Notamment des enfants, alors que beaucoup de femmes restent quant à elles afin d’apporter une aide aux militaires présents.

Diplomatiquement, l’Arménie représente le HK 

Toutefois il faut remettre ces déplacements de population dans le contexte, qui sont finalement relativement limités. Le journaliste du Monde et chercheur à Sciences Po, Gaïdz Minassian, compare le Haut Karabagh à Sparte, la ville guerrière de la Grèce antique. Les populations de ce territoire éduquées dans l’idée qu’il peut, n’importe quand, y avoir une guerre. Elles sont habitués au conflit et ne lâcheraient pour rien au monde ce territoire, car elles savent qu’une défaite entrainerait des conséquences dramatiques, que ce soit pour leur famille mais aussi pour l’ensemble du peuple arménien. Beaucoup des femmes et hommes présents sur le territoire ont déjà vécu des épisodes de bombardement voire des pogroms. Certains ont essuyé et survécu à la pluie d’obus lâchés sur Stepanakert pendant presque trois ans, entre 1990 et 1992. Ainsi, même si entre 70 000 et 75 000 personnes (surtout des femmes et des enfants) se sont réfugiés en Arménie, on ne peut parler actuellement d’exode.

L’armée du HK bombarde quant à elle des sites stratégiques de l’Azerbaïdjan, selon ses dires. Elle est aussi accusée de viser les civils. Personne à l’heure actuelle n’a assez d’éléments pour confirmer ou infirmer ce qui reste un discours de propagande azéri. Il reste très difficile de démêler le vrai du faux. L’enclave s’appuie toutefois sur son principal soutien : la République arménienne, même si celle-ci n’est pas engagée directement dans le conflit. Bien que l’Etat martial ait été déclaré, elle n’est pas officiellement en guerre avec l’Azerbaïdjan. Toutefois elle représente au moins diplomatiquement le HK. Elle est présente aux négociations et c’est elle qui a signé le cessez-le feu de ce samedi 10 octobre. Elle a très vite fait appel à la communauté internationale pour dénoncer l’ingérence turque dans le conflit.

Depuis samedi midi, ce cessez-le-feu humanitaire est mis en place officiellement afin de faire des échanges de prisonniers et apporter une aide humanitaire. Le ministre des affaires étrangères russes Sergueï Lavrov a usé de son influence sur les deux pays afin de faire signer l’arrêt temporaire des combats.  Mais la situation est encore très loin d’être stabilisé comme le montre les bombardements qui continuent actuellement, malgré le cessez-le-feu (l’Azerbaïdjan comme le HK s’accusent mutuellement de violer le cessez-le-feu).

Le risque d’une régionalisation du conflit

Du point de vue terrestre, les forces du Haut-Karabagh, aidées par l’Arménie, semblent dominantes. Cependant l’Azerbaïdjan, peut compter, depuis toujours, sur ses drones qui apportent un appui aérien majeur, en grande partie vendus par la Turquie d’Erdogan et Israël.

Le gouvernement d’Ankara soutient en effet depuis toujours et sans relâche l’Azerbaïdjan et a une profonde haine envers l’Arménie. Ce conflit fait aussi partie plus globalement de la politique erratique turque qui concentre son interventionnisme sur des régions déjà instable. C’est le cas en Syrie, en Libye, en mer Méditerranée et maintenant dans le Caucase. La République arménienne est un caillou dans la chaussure des intentions expansionnistes d’Erdogan. Cette république de la taille de la Belgique, fruit du génocide de 1915 non reconnu par Ankara, se trouve entre deux régimes abritant des populations turcophones. Le rêve expansionniste d’Ankara est donc bloqué par cette république peuplée de chrétiens. Bien qu’elle réfute les accusations d’ingérence, la Turquie vend énormément d’armes à l’Azerbaïdjan et y envoie des militaires mercenaires. Il y aussi un lien ethnique. Les deux pays aiment à dire « Iki devlet, bir Millet », ce qui signifie « deux Etats, une nation ». L’Azerbaïdjan est enfin un véritable relais pour Ankara dans cette zone d’influence turque et est un des principaux fournisseurs de gaz de la Turquie.

Israël est aussi un soutien majeur de Bakou. Le pays apporte une aide matérielle très importante au pays. Israël a été un des premiers Etats à reconnaître l’indépendance de l’Azerbaïdjan. La proximité géographique de l’Azerbaïdjan avec l’Iran représente un intérêt pour Israël qui y voit un avant-poste stratégique dans sa lutte contre Téhéran. En parallèle, le groupe de Minsk souhaite la fin au conflit. Il a tenté de trouver un compromis, « les principes de Madrid » donnant en échange du droit au peuple du Haut-Karabagh de choisir leur statut par référendum, la rétrocession des territoires azéris (historiquement non majoritairement peuplés d’arméniens). Mais ce compromis n’a pas été accepté par l’Azerbaïdjan, qui ne veut perdre définitivement presque un quart de son territoire et qui se réfère aux résolutions du conseil de sécurité qui réaffirment l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan. La France, à travers les discours d’Emmanuel Macron a appelé à la fin des combats tout en dénonçant les agissements de l’armée azérie. Cela lui a valu des remarques belliqueuses du président Aliyev.

Le jeu complexe des alliances

Pour la Russie, la situation est la plus compliquée. Elle est dans une position légaliste. Bien que l’Arménie ait fait appel en premier au Kremlin pour venir en aide au HK, elle a des intérêts des deux côtés et ne veut se perdre son influence dans cette région. Elle fournit beaucoup d’armes aux deux pays. Historiquement très liée à l’Arménie qui est un de ses alliés et qui fait partie de l’OTSCE (l’équivalent de l’OTAN côté russe), elle apporte logiquement un soutien matériel. Mais l’Azerbaïdjan profitant d’un budget militaire dix fois supérieur à l’Arménie achète aussi de nombreuses armes à la Russie. Cette dernière joue ainsi sur deux tableaux, même si elle vend les armes les plus modernes aux Arméniens. Cette ambivalence rend la tâche compliquée pour Poutine de maintenir le plus longtemps possible une position neutre et médiatrice. Cependant pour le moment, le territoire de la république d’Arménie n’est pas véritablement attaqué légalement, il est juste question d’un conflit en territoires azéris. La Russie n’intervient donc pas militairement. Cette position lui a permis d’imposer un cessez-le-feu aux deux belligérants.

Toutefois, la présence avérée de mercenaires syriens (dont une majorité de djihadistes) envoyés et payés par Ankara pour se battre au côté de l’Azerbaïdjan est inquiétante pour Vladimir Poutine. Cette présence, confirmée par le journal Reuters, inquiète également la France et l’Iran. Ces pays craignent une déstabilisation de la région à cause de cette présence de soldat radicaux.

Enfin il faut mentionner l’Iran qui, comme la Russie, tient une positon particulière car elle a des intérêts des deux côtés. Téhéran craint la montée de l’irrédentisme azéri qui pourrait remettre aussi en cause ses propres frontières. Le pays est constitué d’une population azérie très importante en particulier dans le Nord, qui a déjà réclamé son rattachement à l’Azerbaïdjan. Mais l’hégémonie chiite les lient tout de même. Cependant l’Arménie et le gouvernement de Téhéran entretiennent également les liens amicaux : l’on voit la complexité des alliances dans la région. De toutes les manières, cette guerre n’arrange pas le régime iranien qui ne pourrait s’ouvrir mondialement par le Nord si les combats s’étendaient jusqu’à ses frontières.

Il ne faut pas exclure un face à face entre la Russie et la Turquie

Le conflit est donc plus qu’un simple conflit ethnique régionale. Des alliances sont en jeu et les intérêts des grandes et moyennes puissances cristallisent un conflit aux origines centenaires. La situation est ainsi bien différente qu’elle a pu l’être dans le premier conflit (1991-1994). A la différence d’aujourd’hui, il n’y avait pas d’institution et d’armée dans le sens académique du terme. C’est pourquoi, la situation est aujourd’hui considérablement inquiétante dans le Caucase. Alors que la guerre en Syrie par exemple se basait sur un Etat failli et une guerre civile, dans le Caucase se déroule un affrontement où le jeu des alliances est bien plus claire et ancré avec de chaque côté deux Etats bien organisés. Il y a donc un plus grand risque pour certaines puissances d’intervenir contre leur gré dans la zone de conflit. Il ne faut pas exclure un face à face potentiel entre la Russie et de la Turquie.

Aujourd’hui il est difficile de savoir si cette guerre peut prendre bientôt. On l’a vu, la complexité de ce conflit le rend difficile à résoudre. D’un point de vue local, les deux camps ne sont pas prêts aujourd’hui à faire des concessions. A peine 24 heures après sa mise en place, le cessez-le-feu semble déjà bien fragile. Il est à craindre que cela ne soit qu’une nouvelle pause dans un conflit déjà bien meurtrier. L’internationalisation restera la clef de voûte dans la suite des évènements, chaque décision pourra être décisive pour faire repartir ou non la mèche de la poudrière du Caucase.

Raphaël Warnery

 

 

Après être revenu sur le contexte général du conflit, Raphaël nous proposera dans un deuxième article à paraître très prochainement un zoom sur la situation en Arménie par rapport à ce conflit, plus particulièrement dans la capitale Ereva où il vit actuellement.

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