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Valse avec le cinéma #17 A touch of Zen

Avant de lire cet article, je vous renvoie très fortement à mon premier article sur l’excellent The Blade : http://manufacture.paliens.org/2021/03/12/valse-avec-le-cinema-16-le-wu-xia-pian-a-travers-the-blade/ .

Si j’ai choisi de vous parler de A touch of Zen aujourd’hui, c’est pour vous montrer à quel point un registre cinématographique peut varier en fonction d’une interprétation personnelle. Ces deux films, bien qu’appartenant au cinéma de wu xia, sont complètement opposés. Bien sûr, le détour par cet article me permet de gagner du temps, puisque je ne rappellerai pas les fondements du wu xia pian et son évolution ; ce qui est d’autant plus important dans le cas de A touch of zen. Par sa date de sortie et son style abouti, il apparait comme la forme ultime d’un certain cinéma. Je vais donc vous expliquer comment le chef-d’œuvre de King Hu arrive à être si poétique. Enfin, il y’a tant de choses à dire sur ce film, je proposerai donc avant tout une synthèse personnelle sur un aspect parmi d’autres, pour ne pas faire un article de cinq pages.

Dans une idée de complémentarité, je vous invite aujourd’hui à prendre une touche de zen..

Une nature plus forte que tout

A touch of Zen sort pour la première fois, au tout début des années 1970 à Taiwan et Hong-Kong, dans des versions tronquées. Tous les exploiteurs des salles voient dans ce film des séquences qui ne parleraient pas au public. C’est un échec commercial. Il est amusant, avant même de rentrer dans l’analyse, de voir l’idée que se font les diffuseurs de ce film : ce n’est pas quelque chose d’habituel. En réalité, ce wu xia ne se différencie pas des autres par sa forme stricte, mais dans son fond plus subtil, poétique. En clair, les exploitants ont juste pris le public pour des abrutis.

C’est à Cannes, en 1975, que le monde découvre le film dans sa forme originale de 3 heures. C’est un succès critique important, en plus d’être le film Taiwanais le plus connu sur le moment. Malgré tout, le monde « oublie » ce film, la vie reprend comme si de rien n’était. Je vous renvoie à cette vidéo qui explique bien le contexte que je viens de décrire : https://youtu.be/cpoiJjpm2XE

Mais alors, de quoi parle ce A touch of Zen ? Prenant place dans la Chine des Ming, un jeune lettré, d’une trentaine d’année, vivant tranquillement avec sa mère dans son village, se retrouve dans des affaires impériales, lorsque la princesse Yang Hui-Ching rencontre son chemin. Ce scénario est en somme très classique, mais exécuté avec une maestria qui dépasse tous les films traditionnels du genre. Bien sûr, sur la forme, le cahier des charges est sublimé. A touch of Zen s’ouvre sur de magnifiques forêts, montagnes, mises en valeur par un soleil couchant et des plans larges. Dès le début, le film fait comprendre à son spectateur, que, tout le long, les paysages sont maîtres. La nature semble presque s’animer d’une énergie invisible, tant la photographie est belle. Ce genre de technique est classique dans le wu xia, mais personne ne l’avait autant sublimé que dans ce A touch of Zen.

A touch of Zen va beaucoup plus loin que ses prédécesseurs sur cet aspect. La nature a vraiment cet air grandiloquent, comme si elle était au-dessus de tout. Cela est particulièrement visible lors des scènes en forêt. La caméra décide volontairement de filmer tous ses personnages en contre-plongée. Il se produit alors un effet, ou la végétation écrase, surplombe les acteurs.

Une chose invisible

A touch of Zen flirte avec le surnaturel, le fantastique. King Hu était au courant du problème de ne rester concentrer que sur un thriller politique. Son film manquerait de substance. C’est pourquoi il cherche à dépasser cette limite, en y incorporant une touche spirituelle. Cela se voit dès le début du film, où le héros voit dans son quotidien des choses étranges se produire sans savoir pourquoi. Ce geste est en premier temps cinématographique, puisque qu’à l’aide du cadrage et de l’éclairage, le film se donne une image, qui sortirait d’un nulle part, d’un ailleurs. Tout ce brouillard qui vient du ciel est très spirituel.

Mais ce geste trouve tout son sens dans la narration. A touch of Zen cherche à atteindre un stade de plénitude. Le but final du film est de représenter cinématographiquement le stade « d’Eveil » que les bouddhistes chinois cherchent à atteindre. Ainsi, le film propose une fresque, où progressivement, l’on passe d’une histoire de sabreurs, plongés dans des complots politiques, à une recherche de soi. C’est pour cela que King Hu a eu l’idée ingénieuse de faire son film en trois parties plutôt que deux. A un moment, toutes les intrigues sont résolues, le film délivre un au revoir. King Hu va au-delà. Le vrai but de son film est de voir ce qui se passe après que tout soit résolu. Il livre alors une dernière demi-heure en apothéose. Avec des chorégraphies très aériennes, le temps d’un instant en pleine nature, les personnages oublient leurs problèmes et résolvent leurs conflits internes à l’aide des arts martiaux. Ce final renversant n’est que l’application cinématographique du zen. Finalement, la clé de la sérénité ne se trouve-t-elle pas dans un retrait du monde ?

Amir Naroun

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