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Emballer l’Arc de Triomphe, et pourquoi pas?

Du samedi 18 septembre au dimanche 3 octobre vous pourrez admirer l’Arc De Triomphe sous une forme tout à fait inédite. Projet imaginé de longue date par les artistes Christo et Jeanne-Claude, cette œuvre éphémère rend hommage à une carrière artistique constamment en activité. L’oeuvre inaugurée le 18 septembre est la dernière de ces artistes contemporains qui ont manié l’art de l’empaquetage pour « révéler en cachant ». 

L’Arc de Triomphe empaqueté sera installé sur la place de l’Etoile jusqu’au dimanche 3 octobre. EPA-EFE/Christophe Petit Tesson

Christo, Jeanne-Claude et les œuvres éphémères.

Vladimir Javacheff, ou le nommé Christo dans le monde artistique, est né en 1935 en Bulgarie. Sa femme, Jeanne-Claude Denat de Guillebon, est née en 1935 au Maroc. Tous deux se sont rencontrés à Paris en 1958, et c’est alors que les artistes Christo et Jeanne-Claude réalisent leurs premiers projets : des empaquetages d’objets ou de modèles vivants dans du plastique ou de la toile. Puis, c’est en 1964 que les artistes ont commencé à réaliser des oeuvres d’envergure en intervenant directement sur des édifices ou des monuments. Ils souhaitent mettre en valeur la structure, l’architecture, la beauté de l’édifice et le « révéler en le cachant ». Au début de leur carrière, beaucoup de critiques leurs sont adressées de la part de leurs pairs et des médias, considérant que leurs oeuvres n’étaient pas de l’art. Malgré ces injections, Christo et Jeanne-Claude laissent derrière eux une carrière artistique ponctuée de projets audacieux attirant des admirateurs du monde entier, comme par exemple l’Iron Curtain qui a fait descendre l’art dans la rue en 1962, l’encerclement des îles la Baie de Biscayne à Miami en 1983 ou encore l’emballage du Reichstag en 1995.

Le Reichstag de Berlin recouvert 1971-95

 

 

L’Arc de Triomphe empaqueté ou un projet irréalisable réalisé.

L’idée des artistes d’emballer l’un des monuments les plus symboliques de la France est née en 1961, alors qu’ils regardaient l’édifice depuis leur appartement de la rue Foch. Christo réalise dès l’année suivante des photomontages et des dessins de ce projet. Mais même si le couple a réalisé l’improbable, à cette époque ils ne pensaient pas ce projet réalisable et n’ont ainsi jamais déposé de demande de permis, envisageant plutôt d’autres projets dans la capitale française. Ils ont par exemple pensé à emballer les arbres encadrant l’avenue des Champs Elysée. Puis, leur vient l’idée d’emballer le Pont Neuf d’une toile dorée, faisant référence à la couleur de l’architecture. Il sera effectivement empaqueté en 1985.

Finalement, c’est en 2017 que Christo dépose une demande de permis pour l’emballage de l’Arc de Triomphe. Cette idée est largement et rapidement approuvée et soutenue par le Président de la République, le directeur du Centre Pompidou et le directeur du centre des monuments nationaux. L’artiste a travaillé sur le projet du couple jusqu’à sa mort en mai 2020. Il a continué tant qu’il a pu à se rendre dans les usines pour donner une décision finale quant à la toile utilisée, le nombre de corde rouge qui entoure l’édifice, etc. Christo et Jeanne-Claude avaient expressément émis la volonté de poursuivre le projet et de le réaliser même après leur mort. Cette dernière oeuvre des artistes permet de rendre hommage à ces deux personnages qui ont révélé une nouvelle forme artistique et permis à des milliers d’admirateurs -ou non- de regarder autrement les monuments symboliques que tous les touristes et habitants côtoient au quotidien. Soixante ans après sa conception, l’Arc de Triomphe emballé ramène le couple et les artistes sur les lieux de leur rencontre et du début de leur carrière artistique.

Une prouesse technique.

Emballer ce monument est un challenge pour les artistes et pour les équipes qui s’occupent du montage. Avant de déployer une toile sur l’édifice, il était nécessaire de protéger le monument et les sculptures avec une armature en fer. 

Ensuite, 25 000 m2 de tissu en aluminium et polypropylène recyclé sont nécessaires pour recouvrir l’Arc de Triomphe. Christo a choisi de tisser un tissu avec une face argentée et une face bleue. Sur cette immensité argentée se détachent ainsi quelques reflets bleus en fonction de la lumière du soleil et du positionnement des spectateurs.

Un tissu argenté et bleu, des cordes rouges, ces couleurs font évidemment référence au drapeau français. Mais la couleur argentée rappelle également l’environnement dans lequel l’Arc de Triomphe se trouve : sur la place bétonnée Charles de Gaulle, et sous le ciel gris parisien.

 

Lorsque l’on remonte la plus belle avenue du monde et que l’on se rapproche de l’oeuvre, le tissu nous apparait léger et flottant dans le vent et une impression de drapée s’en dégage. En réalité, lorsque l’on touche le tissu, celui-ci est très rigide et épais. Comme l’avait prévenu Christo, « les gens voudront toucher l’Arc de Triomphe ».

Cette oeuvre est donc une prouesse technique qui a mis du temps à être montée. Le début de la mise en place du projet a commencé le 15 juillet, juste après les célébrations de la Fête Nationale du 14 juillet. L’Arc de Triomphe a finalement été inauguré plus de deux mois plus tard, le 18 septembre. 

Cette longue et lourde préparation pose également la question du financement du projet. Les 14 millions d’euros nécessaires à sa mise en oeuvre ont entièrement été autofinancés par la vente d’œuvres de Christo : des maquettes, dessins, peintures, souvenirs… Depuis le début de sa carrière, Christo a toujours travaillé et vendu des oeuvres d’art pour financer ses projets dans l’espace public.

Une œuvre éphémère en tout point de vue.

Il y a une urgence de voir cette oeuvre, comme toutes les oeuvres de Christo et Jeanne-Claude. Ouverte au public à toute heure pendant son installation du 18 septembre au 3 octobre, il ne reste plus aucune trace de l’Arc de Triomphe emballé au delà de cette date, sauf l’Arc de Triomphe. 

Aucune trace matérielle de l’oeuvre ne subsiste après la fin de l’exposition. L’oeuvre d’art ne dure que deux semaines et le tissu est réutilisé pour la construction d’autres objets.

C’est une volonté des artistes que de rendre l’œuvre éphémère. Ils souhaitent créer des souvenirs immatériels au sein des mémoires collectives. Ils veulent transmettre des images mémorielles, des sensations, des impressions de l’oeuvre qu’ils ont vue, mais ne veulent pas transmettre un objet matériel qui finirait par appartenir à quelqu’un.

Leur objectif est de révéler le monument en le cachant. Leur art perdrait ce sens si leurs oeuvres venaient à perdurer, se reproduire, ou appartenir à un collectionneur.

Les oeuvres de Christo et Jeanne-Claude sont toujours pensées dans l’espace public pour cette raison. Elles appartiennent à tout le monde autant que le monument qu’elle recouvre appartient à l’espace public.

L’oeuvre appartient à chacun qui souhaite se l’approprier

Quand vous allez observer une oeuvre de Christo et Jeanne-Claude, vous repartez avec un morceau de tissu de la toile. En bas de l’Arc de Triomphe, des morceaux de tissu argentés et bleus sont distribués en masse au public. Les artistes tiennent à ce geste pour signifier aux spectateurs que leur oeuvre leur appartient tout autant. Cela permet ainsi à chaque individu de s’approprier le monument, de développer ses propres impressions qui deviendront les souvenirs immatériels de ce moment de découverte et redécouverte artistique et architecturale. Caché de la vue de tous, ce monument que tout le monde connait peut dorénavant être imaginé par une infinité de possibilités. Si le couple souhaitait diffuser un message en emballant des monuments, l’interprétation des oeuvres d’art n’est pas individuelle et propre à chaque individu? Les sensations que provoquent l’art ne sont-elles pas uniques? La perception du message de l’art est la rencontre entre un individu singulier et l’oeuvre que tout le monde voit mais n’observe pas de la même façon.

Vous pouvez demander à quiconque s’est rendu au pied de l’Arc de Triomphe emballé, aucune de ces personnes ne vous livrera la même impression de ce chef d’oeuvre. Un léger drap de soie douce et soyeuse, ou une immense architecture emballée grossièrement à coup de cordes rouges. Certains le trouveront moins impressionnant, comme si privé de ses sculptures l’Arc de Triomphe perdait toute sa symbolique. D’autres verront un poids plume prêt à s’envoler qui semble se révéler, enveloppé pour lui permettre de dégager son essence.

Durant la phase préparatoire du projet, Christo a déclaré : l’Arc de Triomphe « sera comme un objet vivant qui va s’animer dans le vent et refléter la lumière. Les plis vont bouger, la surface du monument va devenir sensuelle ». L’Arc de Triomphe devient vivant et chacun peut choisir comment il veut le voir à travers la toile.

Se rendre sur le carrefour de l’étoile avant le 3 octobre est une façon de redécouvrir l’un des monuments les plus symboliques de Paris et de découvrir quel sera votre Arc de Triomphe.

Marienka Verriest

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