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Sommes-nous tous des cannibales ? Consommation, domination et déshumanisation

Depuis des siècles, le cannibalisme exerce une grande fascination sur les sociétés occidentales, un subtil mélange entre horreur et curiosité. Il est vu non seulement comme une pratique extrême mais aussi comme le symbole ultime des transgressions humaines, la ligne à ne pas franchir. En réalité, cette peur dépasse la pratique elle-même parce qu’elle reflète un malaise profond face à tout ce qui remet en question notre humanité, la morale, ce qui est acceptable. Pourquoi cette idée de dévorer l’autre nous hante-t-elle à ce point ? Que cela révèle-t-il de nos propres angoisses ? Dans un premier temps il serait judicieux d’aborder les origines et les significations initiales de cette pratique, afin de comprendre pourquoi celle-ci a fini par être diabolisée, et de voir qu’au cours du temps le cannibalisme a pris la forme d’une métaphore culturelle et artistique en occident.

Pour comprendre pleinement la fascination et l’horreur que suscite cette pratique dans nos sociétés occidentales, il est essentiel de revenir aux fondements culturels qui la composent. Il s’agit donc ici avant tout de comprendre comment le cannibalisme est enraciné dans des rituels sacrés à la base de toutes choses.

Nombreux sont les écrits d’époque qui prétendent rendre compte de l’ampleur des traditions que couvre l’anthropophagie, sans en comprendre le quart. On ne peut donc pas résumer cette pratique au simple fait de « manger d’autres personnes ». L’anthropologue Claude Levi Strauss répertorie dans Nous sommes tous des cannibales un éventail déclinaisons de l’anthropophagie. Cette dernière peut ainsi être alimentaire, lors de pénuries, ou par goût pour la chair humaine. Les motivations peuvent être magique : il est alors question d’assimiler les vertus des défunts et de les garder près de soi s’ils étaient des proches. La raison politique est également évoquée, par punition pour ainsi dire. Finalement, l’anthropophagie est aussi une tradition rituelle, consistant à un culte religieux, durant la fête des morts ou attirer les bonnes grâces de l’univers. Le cannibalisme est aussi thérapeutique dans une tout autre mesure. Ainsi, s’il peut être résumé dans son sens le plus primaire par la consommation de l’autre pour le bien de soi, il est alors possible de jouer sur les sens. Les greffes d’organes et autres transplantations ou la transfusion de sang peuvent aussi bien s’y prêter ; oserions-nous nous proclamer cannibales pour autant ?

Non, et c’est bien normal. Puisque l’horreur et par définition l’incompréhension occidentale perdure depuis la « découverte » du nouveau monde. Ainsi, dans bon nombre d’écrits d’explorateurs contemporains du XVème siècle, on retrouve une certaine forme de sensationnalisme qui conforte les peurs occidentales déjà bien ancrées tout en exotisant ces pratiques. Ainsi, dans les mémoires de Frère Ortiz datées du XVème, on retrouve dès les premières lignes « ils mangent de la chair humaine. Ils sont sodomites plus que n’importe quelle autre nation. » « aucune obéissance, aucun respect ». La description qui est faite des indigènes renvoie volontairement à la nemesis, à ce qu’on appellera plus tard « l’honnête homme ». Il s’agit dans un premier temps de déshumaniser les indigènes, et par-dessus tout de convaincre l’opinion publique de la nécessité de les coloniser, de les éduquer, pour leur bien par-dessus le marché.

Il n’est alors pas difficile de percevoir comme la diabolisation de ces peuples a pu se faire sans entrave, et quel a été le rôle de l’évangélisation dans cette domination occidentale. Ainsi, différentes œuvres d’arts contemporaines illustrent le mythe du sauveur blanc venu de l’occident pour civiliser et christianiser les « sauvages ».J’en veux pour exemple le tableau représentant le premier débarquement de Christophe Colomb en Amérique par Dióscoro Teófilo de la Puebla Tolín dans lequel la croix chrétienne dépasse les hommes blancs eux même supérieurs aux indigènes qui se prosternent, et montrant la volonté de soumettre les peuples natifs. Le texte de Frère Ortiz précédemment cité évoque lui aussi cette question de l’évangélisation des peuples anthropophages. L’ethnocentrisme de ce dernier effectue un lien direct entre ces pratiques et la corruption du diable, faisant des natifs des êtres corrompus par le mal et qu’ainsi, pour le bien commun et pour le leur, il est nécessaire de civiliser.

Ainsi, les connaissances sur le Nouveau Monde se démocratisant et à mesure que l’histoire avance, la fiction s’empare peu à peu de ces traditions devenues presque mythiques. Cette fiction, comme les romans contemporains qui vont être écrits, auront la plupart du temps comme antagoniste des natifs anthropophages, ce qui va perpétuer une image monstrueuse, qui va terrifier tous les occidentaux à travers l’Europe, et faire des cannibales de véritables méchants, vilains, tels qu’on les retrouve aujourd’hui dans les bandes dessinées.

Un des ouvrages qui fait office de pilier dans cet axe de la littérature est probablement Robinson Crusoé. Dans ce livre, les cannibales sont décrits tels des monstres qu’il faut absolument éviter et desquels Robinson essaye de se sauver. Cette image du cannibale, présenté comme un grand méchant, vient renforcer une idée de barbarie et de déshumanisation. La fiction acte une fois pour toutes la confusion entre réalité et fantasme.

À mesure du temps, le mythe de l’anthropophagie s’est vu exploité, symbolisé. C’est donc ce dernier aspect qu’il est primordial de comprendre. Les sociétés contemporaines voient renaître des formes d’oppression, qu’elles soient culturelles, sociales, ou économiques, et le cannibalisme, dans sa forme de transgression la plus totale des expériences humaines, va permettre à de nombreux artistes, qu’ils soient auteurs ou même cinéastes, de dénoncer ces oppressions.

Le très célèbre Thomas Harris est à l’origine de l’engouement moderne pour le mythe occidental du cannibale. J’ai nommé Hannibal Lecter. La naissance de ce personnage, a permis un véritable retournement de situation. Le Cannibale, le monstre, est en réalité quelqu’un de sophistiqué qui entre dans toutes les cases de la société. Un homme cultivé, un psychiatre. Ce personnage a donc toutes les qualités requises pour être respecté en société. Pourtant, il est ce qu’on appelle un agneau déguisé en loup. La frontière entre civilisation et barbarie est complètement effacée. Dans l’adaptation de Bryan Fuller, tous ces critères sont réunis et l’idée d’identité queer y est ajoutée. Cette nouvelle forme de transgression est elle aussi symbolisée par l’anthropophagie.

Finalement, dans les œuvres les plus récentes, l’anthropophagie semble vouloir refléter les peurs modernes occidentales comme à l’époque de sa découverte, mais avec des problèmes plus actuels. Dans le film Grave (2016) de Julie Ducournau, le personnage principal est étudiante vétérinaire ; il est important de savoir qu’elle est également végan. En arrivant à l’université, elle subit un bizutage et les élèves la forcent à manger un organe de lapin. De manière inexplicable, elle ressent une faim terrible pour la chair humaine. Ce qui est intéressant dans ce film, c’est le rapport entre le monde animal, notre rapport à la consommation de l’animal et le cannibalisme en lui-même. Dans le film, le personnage principal a évidemment des amis, un garçon qu’elle aime, et ce sont des gens qu’elle ne mangera pas. Néanmoins, concernant les êtres humains qu’elle ne connaît pas, elle n’a aucun scrupule à les tuer. Ici, la métaphore tend à nous faire comprendre que notre manière de consommer la viande animale se résume aussi à cela. Nous hiérarchisons les espèces vivantes suivant nos affects. La société de consommation nous pousserait-elle à une folie telle qu’on serait presque enclins à se consommer mutuellement ? C’est ce que tend à nous faire comprendre le film Soleil vert.

La question de la perte de contrôle est aussi une peur qui nourrit notre société. Les pulsions de mort, comme les nomme Freud, qui appellent à la domination de l’autre et à beaucoup de violence sont au centre des préoccupations. La peur de faire quelque chose de mal, mais l’envie grandissante de le faire. Cette peur est nourrie par les représailles légales, mais aussi par nos propres sentiments à l’instar de la culpabilité. Ainsi la sexualité et même l’orientation sexuelle sont aussi des aspects qui peuvent être représentés comme des formes de transgressions de la chair à l’instar du cannibalisme.

Les œuvres occidentales qui abordent le cannibalisme pour se le réapproprier, constituent un genre qui a la peau dure. Un peu paradoxalement, c’est un genre qui, avant de dénoncer les dérives de l’oppression et de l’injustice, participait à les faire durer. Si aujourd’hui il existe tout un courant artistique qui tend à renouer avec des formes de symbolismes qui rendraient hommage à l’importance culturelle de l’anthropophagie, certaines œuvres et genres semblent perpétuer un dégoût et une peur irrationnelle pour le cannibalisme. Ce sont des genres d’horreur et de science-fiction à l’image de The Last of Us ou de The Walking Dead, ou encore de Cannibal Holocaust pour ne citer qu’eux. Ils participent à une vision populaire de l’acte cannibale comme un signe de maladie mentale, ou de monstruosité. Les zombies n’ont plus rien d’humain et sont caractérisés par une des plus grandes peurs de notre espèce, celle de perdre la conscience et le contrôle de soi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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