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Mayotte, entre la France et les Comores

A Mayotte, la moitié de la population n’a pas la nationalité française et 95% d’entre elle est d’origine comorienne selon l’INSEE. Pour lutter contre l’insécurité sur l’île, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a décidé de lancer l’opération « Wuambushu », dont l’objectif principal est de lutter contre l’habitat insalubre et l’immigration illégale. Mais pourquoi une si grande immigration comorienne ? Entre histoire commune et choix distincts, la complexité des relations entre la France et les Comores tient d’une rupture non-consommée entre Mayotte et son archipel. 

Décrite comme le symbole de la politique de maintien de l’ordre du ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, l’opération « Wuambushu » (terme shimaoré qui reprend les notions d’« initiative », de « risque » et d’ « aventure », mais traduit politiquement par le terme de « reprise ») a replacé ces dernières semaines le 101ème département français au centre des débats dans l’Hexagone. Entre partisans de l’opération pour lutter contre l’insécurité et opposants qui dénoncent une violente répression, les avis divergent sur son efficacité.

Mais il ne faut pas oublier que Mayotte n’est pas un symbole, elle est une réalité. Et pour comprendre les enjeux de Wuambushu, il faut en revenir à l’histoire. Pourquoi Mayotte fait-elle l’objet de tant de convoitise pour les Comoriens ?

 Les Comores et Mayotte, l’histoire d’un océan partagé

Si Mayotte est française, il ne faut pas oublier que l’île fait partie de l’archipel des Comores, aujourd’hui État indépendant.

Au XIXe siècle, Mayotte était pour l’Empire colonial français un point d’appui majeur dans l’océan Indien. Alors que la France vient de perdre l’île Maurice, le sentiment de rancœur contre les Comores qui plane sur Mayotte rencontre les intérêts français. En effet, à cette époque, les Mahorais sont en quête d’une puissance étrangère pour les protéger. Lassés des querelles permanente avec les Comores, ils saisissent la proposition de la France qui cherchait un nouvel accès stratégique dans l’océan Indien. En 1843, Mayotte est ainsi devenue la première île à être achetée par la France, chaque parcelle appartenant auparavant à des propriétaires.

Un peu plus tard, en 1887, le protectorat français s’étend à toute l’archipel des Comores, incluant en plus de Mayotte les îles d’Anjouan, Mohéli et Grande Comore. Cependant, Mayotte devient l’antenne administrative de l’empire colonial français dans les Comores, créant un sentiment d’infériorité dans les trois autres îles. Une rancœur toujours présente des années plus tard.

Indépendance, Comores ou France : Mayotte a fait son choix

Après la Seconde Guerre mondiale et à quelques années d’écart de la décolonisation entamée par l’Empire britannique en Afrique, les Comores sont également consultées sur le mode de gouvernement souhaité : le maintien dans la France ou l’indépendance. Le premier référendum de 1974 est sans appel : Anjouan, Mohéli et Grande Comore choisissent à l’unanimité l’indépendance. Quant aux Mahorais, ils se prononcent à 64% contre l’indépendance. Le rapport asymétrique entre Mayotte et les Comores envers la France depuis la colonisation s’est exprimé dans les urnes. L’histoire des Comores fait dire aux Mahorais qu’ils ont choisi la France depuis toujours. Alors pour Mayotte, l’indépendance n’est pas  envisagée. La France non plus n’entend pas perdre sa position stratégique dans l’océan Indien. Elle choisit donc de prendre en compte les résultats séparément et d’accorder l’indépendance aux trois îles des Comores telles que nous les connaissons aujourd’hui, sans y inclure Mayotte. Et ce, en dépit du droit international. Cette dissociation des résultats est donc perçue par l’ONU (Organisation des Nations Unies) comme un coup de force de la part de la France, dont les représentants exigent le respect de l’unité et de l’intégrité territoriale de l’archipel.

Un second référendum est alors organisé en 1976. Une fois de plus, il entérine le souhait de Mayotte de rester dans la République Française (99,42%) avec un taux de participation faisant rêver n’importe quelle démocratie de nos jours, 83,34%. Mais encore aujourd’hui, alors que Mayotte est un département français depuis 2011, ni les Comores, ni l’ONU ne reconnaissent la souveraineté de la France à Mayotte. Le Président Comorien, Azali Assoumani, déclare que les Comoriens sont chez eux à Mayotte.

Frontière impossible : entre pauvreté et paradis

A partir de 1995, la libre circulation entre Mayotte et les Comores prend fin. Si l’histoire politique de Mayotte et des Comores diffère totalement, leur histoire et leurs liens géographiques ne peuvent être niés. Anjouan n’est qu’à 70 kilomètres de Mayotte. Comoriens et Mahorais partagent des traditions, une culture et les habitants de l’archipel se rendaient quotidiennement sur l’une ou l’autre des îles. Pour commercer ou rendre visite à leur famille. En 1995, la circulation insulaire normale et régulière est ainsi devenue une immigration illégale. Dès la mise en place de cette frontière, l’attractivité de Mayotte a rendu la situation intenable pour l’île. Pour tenter d’endiguer la situation, le Premier Ministre de l’époque, Edouard Balladur, met en place le « visa Balladur » qui entérine la souveraineté française à Mayotte. Pour se rendre à Mayotte des Comores, il faut avoir ce visa en sa possession. François Héran, sociologue spécialiste des questions migratoires, parle de « frères ennemis » entre les natifs à Mayotte et les étrangers.

Mayotte est le département le plus pauvre de France. Selon l’INSEE, 77% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté et le niveau de vie médian des Mahorais est sept fois inférieur à la moyenne nationale. Cependant, Mayotte est une terre d’espoir pour les Comoriens. Vivant sous un gouvernement corrompu, dans un territoire dépourvu de toute politique de développement et manquant d’établissements de santé, le niveau de vie des Comoriens est huit fois inférieur à celui des Mahorais. Mayotte devient donc une terre d’espoir où le risque de ne pas survivre à la traversée en « kwassa-kwassa » n’effraie plus. En 2022, 772 de ces bateaux de pécheurs ont été détectés au large de Mayotte. Les Anjouanais, qui se sentent plus proche des Mahorais, préfèrent risquer la traversée illégale plutôt que de se tourner vers les autres îles des Comores, où aucun espoir ne les attend.

Depuis 2011 et la départementalisation de Mayotte, l’île est d’autant plus attractive. Elle est la France. Elle est la République, le droit à l’éducation et la gratuité des soins. Alors les politiques contre l’immigration clandestine n’ont fait que se durcir sous l’afflux toujours plus important de « kwassa-kwassa » en direction de Mayotte. Sous l’encouragement du gouvernement des Comores, les Comoriens se risquent dans la traversée pour espérer trouver du travail, aller à l’école ou bénéficier de soins. La séparation entre Mayotte et les Comores n’est pas encore totalement consommée, et elle ne le peut pas dans ces conditions.

Manifestation des collectifs mahorais en faveur de l’opération Wuambushu à Chirongui dans le sud de Mayotte le 27 avril 2023.

Renouer le dialogue avec les Comores

Mais alors, comment endiguer l’immigration clandestine comorienne, désignée par le gouvernement comme responsable de l’insécurité à Mayotte ? Le ministère de l’Intérieur a choisi de recourir à la force avec l’opération Wuambushu, d’agir en aval et d’expulser jusqu’à 200 personnes par jour et détruire au moins 10% des « bangas », ces habitations précaires faites de tôles et de pneus. Trois semaines après les débuts vacillants de l’opération, le volet des expulsions a commencé ce mercredi. La France a agi sans consulter son voisin, pourtant premier concerné. En premier lieu, les Comores refusaient d’accueillir les migrants illégaux expulsés de Mayotte. Mais le président comorien a annoncé le 15 mai accepter les migrants reconduits à la frontière, à condition qu’ils soient “volontaires”.

La France a déjà mené de telles opérations par le passé, et les Comores avaient déjà réagi de cette façon, notamment en 2018. Paris avait alors gelé la délivrance de visas pour tous les ressortissants comoriens souhaitant se rendre en France. Un an plus tard, en 2019, Paris et Moroni avaient signé un plan de développement France-Comores. L’objectif était de favoriser la qualité de vie sur l’archipel pour que les Comoriens renoncent à s’installer à Mayotte en échange d’une coopération des Comores dans la lutte contre l’immigration illégale. La France avait annoncé déployer 150 millions d’euros pour ce plan. Cependant, le nombre de kwassa-kwassas détectés demeure toujours en hausse et cet accord n’est pas respecté par les Comores. Certaines personnalités politiques, dont la députée de la première circonscription de Mayotte, Estelle Youssouffa, demandent un arrêt de l’aide française aux Comores.

Pour Dominique Voynet, ancienne et première directrice de l’Agence régionale de santé de Mayotte, cette opération est inutile et ne mettra pas fin à l’immigration clandestine. Selon elle, Wuambushu est une « gesticulation » politique qui répond visiblement et rapidement à une demande sociale des Mahorais d’éradiquer la violence. Elle envoie des signaux et les résultats sont visibles instantanément. L’État se fait fort pour montrer son implication dans l’océan Indien. Cependant, elle juge que Gérald Darmanin prend le problème à l’envers. Il faudrait agir en amont de l’immigration, engager des négociations avec les autorités comoriennes pour percevoir des effets à plus long terme. Le ministère des Affaires Étrangères détient donc une partie de la clé du problème. La police ne peut pas tout, et l’État ne peut pas nier les liens culturels et économiques entre les Comores et Mayotte. La France, cinquième puissance mondiale, doit aussi être forte diplomatiquement et renouer le dialogue avec les Comores.

Marienka Varriest-Guilbert

 

Sources :
Castelliti Cyril et Witter Louis, « Le climat de tension à Mayotte fait l’affaire de l’État
français », Politis, 10/05/2023.
Castelliti Cyril et Witter Louis, Épisodes 1 et 2 de « Opération Wuambushu. A Mayotte,
Darmanin lance la traque aux clandestins. », Les Jours, 24/04/2023 et 02/05/2023.
Dumont, Gérard-François. « Mayotte, une exception géopolitique mondiale », Outre-Terre,
vol. no 11, no. 2, 2005, pp. 515-527.
« L’essentiel sur… Mayotte », INSEE, 31/01/2023.
Leymarie Jean, « Immigration : Mayotte est-elle un symbole ? », Émission « Billet politique »
sur France Culture, 25/04/2023.
« Mayotte : une île en « sous-France » ? », Émission « C Ce Soir », France TV, 24/04/2023.
« Mayotte en état d’urgence ? », Émission « Le téléphone sonne » sur France Inter,
24/04/2023.
Postollec Julie, « Opération Wuambushu à Mayotte : la France peut-elle faire pression sur les
Comores ? », Mayotte La Première, 26/04/2023.

crédit photo : Stephane Lemouton – POOL/SIPA et Louis Witter/Le Pictorium pour Les Jours