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La Favorite, grandeurs et décadences à la cour

ATTENTION SPOILER !

Des nominations en pagaille, un trio d’actrices plus que glamour et une communication léchée : voilà ce que l’on avait pu entrevoir de La Favorite, dernier film de Yórgos Lánthimos. La reine Anne (Olivia Colman), monarque maussade en proie à la mélancolie, se désintéresse de la politique ; sa favorite de longue date, Sarah Churchill (Rachel Weisz) voit pendant ce temps ses privilèges menacés par l’arrivée à la cour d’une jeune cousine, Abigail Masham (Emma Stone), qui voit en la compagnie royale l’occasion de retrouver son rang perdu d’aristocrate. Celui qui avait séduit la Croisette avec sa Mise à mort du cerf sacré (2017) a tout autant rendu les critiques perplexes. Une même question fut souvent posée : le cinéma d’auteur est-il allé trop loin ? Est-il nécessaire de se perdre dans l’exercice de style pour réaliser un bon film ? La Favorite sonne le début de la rédemption pour Lánthimos, qui semble ici soucieux de reconquérir un public plus hétéroclite.

Tout comme ses intrigantes, La Favorite semble avant tout un film pour plaire. Les nominations sont équivoques : « Meilleure photographie », « Meilleurs décor », ou encore « Meilleure création  de costumes ». La Favorite est, indéniablement, un très beau film. Son réalisateur confirme une fois de plus son talent d’esthète, et nous offre un défilé de robes d’époque et de dorures surannées. Mais les tons dominants que revêtent les héroïnes, le blanc et le noir, sont trompeurs, et ne font pas oublier qu’à la cour, les intentions sont troubles et les fins préférées aux moyens ; derrière l’apparente beauté, les perruques et les poudres, l’intérêt égoïste n’est jamais loin. Si l’on peut trouver cette thématique somme toute assez classique, elle est pourtant plutôt bien exécutée : au début du film, Abigail, arrivée au palais couverte de boue, est méprisée par les servantes comme les nobles mais possède encore ce semblant de spontanéité, singeant le monstre pour Sarah ou s’enfuyant effarouchée dans la forêt, surprise par Samuel (Joe Alwyn) ; mais au fil de son ascension sociale, les bijoux et les toilettes toujours plus extravagantes accompagnent son nouveau statut de suivante, et ses flatteries remplacent ce qui lui restait d’ingénuité. Pourtant – et c’est cela qui a pu agacer, parfois à juste titre – le film prend plaisir à renchérir dans le scabreux. L’humour est grinçant, décalé, et les trois actrices semblent s’être découverte une passion commune pour le mot « cunt » (dont l’usage redondant se révèle en réalité assez amusant).

Peut-on néanmoins faire correspondre La Favorite à l’idéal-type tant convoité du « film d’auteur » ? Sa distribution étendue et sa médiatisation digne d’un blockbuster classique peuvent en faire douter plus d’un. Difficile en effet de ranger la capricieuse dans une catégorie toute faite, tant le film hybride les genres, et c’est cela qui le rend particulièrement intéressant. Sa fiche Allociné le classe dans « historique » et « drame » ; pourtant, La Favorite n’est ni l’un ou l’autre. Ce n’est pas à proprement parler un film historique, car même s’il est basé sur des personnages réels, les anachronismes (volontaires) donnent au film un twist moderne et résolument pop qui ne le fait pas correspondre aux canons du genre. Ce n’est pas non plus un drame, bien que sa fin soit des plus cruelles. Le terme « tragi-comédie », employé par plusieurs critiques, semble plus approprié. En effet, impossible de ne pas apercevoir dès les premières minutes du film le destin malheureux de Sarah Churchill, dont la situation trop confortable laissait présager de sa fragilité, et de l’autre côté, l’ascension irrésistible d’Abigail, le tout souligné par un violoncelle lancinant, presque angoissant. La touche Lánthimos est pourtant bien présente, et réapparaît ici et là, avec l’utilisation de la lentille fisheye, donnant un effet de distorsion déroutant à l’image, ou lors de certains fondus astucieux, l’exemple le plus marquant étant celui de la scène finale.

Alors, de quoi parle La Favorite ? Pas d’histoire, ni de politique, encore moins de morale. Ce ne sont que des prétextes pour mettre en scène les véritables sujets du film : le trio Stone-Weisz-Colman, héroïnes bien solitaires parmi les hommes, qui ne semblent guère se préoccuper d’autre chose que de sexe et de champs de bataille. Pour autant, peut-on affirmer que La Favorite est un film féministe ? Là encore, la chose est ambiguë : les trois femmes semblent tantôt des vipères antipathiques et sans scrupules, tantôt des victimes de leur siècle et qui tentent simplement de s’imposer dans un univers violent et misogyne. Reste l’amour, ses tourments, et sa perte, et c’est plutôt là qu’est le fil conducteur du film. Présent sous toutes ses formes, qu’il soit maternel, comme celui, meurtri, d’Anne envers ses dix-sept enfants, tous morts ; ou bien feint, comme l’affection apparente d’Abigail pour la reine, purement motivée par l’intérêt et ses propres bénéfices. Reste celui qui unit Anne et Sarah, dont la nature reste équivoque jusqu’aux derniers instants du film. Malgré les jeux de pouvoir, malgré la jalousie et la rancœur, les sentiments que partagent les deux femmes sont douloureusement authentiques, mais quelle valeur pour ceux-ci dans un univers aussi avide de reconnaissance et de satisfaction personnelle ? Et puis, bien sûr, il y a l’amour de Lánthimos pour le cinéma ; celui qui, sans aucun doute, donne à La Favorite cette patte si particulière et cette étrange sensation jouissive de s’être laissé soi-même séduit et abusé par ces favorites qui méritent amplement leur Oscar.

Valentine Charles

Crédits : La Favorite, 2018, Allstar/Film4

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