Skip to content
Slider

Tour de France 2019 – Rien n’était écrit

Il y a des Tours de France que l’on ne peut prédire, des Tours de France qui ne répondent à aucune logique préétablie. L’édition 2019 aura été incontestablement l’un des meilleurs crus de ces dix dernières années. Pour la première fois de son histoire, et en cette 100ème année d’existence du maillot jaune, Egan Bernal (Ineos), jeune colombien de 22 ans s’est imposé à l’issu d’une grande boucle inédite et rocambolesque. Retour sur une édition à rebondissements.

Ineos vainqueur sans triomphe

C’est peut être l’une des premières surprises de ce Tour, version 2019. Ineos, ancienne Sky, dirigé par Nicolas Portal a remporté un septième Tour de France, sans toutefois remporter de victoire d’étapes. Cela leur était déjà arrivé en 2014 lorsque le “requin de Messine” Vincenzo Nibali, profitant de l’absence d’un certain Christopher Froome, avait remporté son premier Tour de France. Une chose est sûre, le schéma de cette 106ème édition aura bouleversé les plans de l’équipe britannique. Geraint Thomas, conforté par sa première victoire l’an passé, était revenu avec de nouvelles ambitions et surtout, un statut de leader. Surprenant donc de voir le coureur gallois caler dans les premières ascensions des Pyrénées, après une accélération de Thibaut Pinot dans les derniers hectomètres du Tourmalet et un travail remarquable de son coéquipier David Gaudu (14ème étape). Le plan est bouleversé. Thomas, le leader est lâché, alors qu’Egan, déjà paré de sa tunique blanche de meilleur jeune, s’accroche dans la roue du français. Bernal sinon co-leader et coéquipier de Thomas, entame alors son ascension personnelle sur ce Tour de France, au point de devenir le leader d’une équipe chamboulée. La défaillance de Thomas ne datait pourtant pas de la 14ème étape. Un jour auparavant, un contre la montre inattendu prenait place dans les rues de Pau. La chute de Wout Van Aert aura d’abord marqué les esprits, mais le duel final entre Geraint Thomas, favori de l’étape et Julian Alaphilippe, galvanisé par son public depuis qu’il a endossé le maillot jaune à la troisième étape, aura porté le suspens à son comble. A l’ensemble des points intermédiaire, Julian Alaphilippe aura entre 4 et 6 secondes d’avance sur le gallois avant de reprendre encore 7 secondes dans le dernier kilomètre d’ascension. A l’arrivée 14 secondes. L’effort est intense, démesuré. L’exploit est magistral. Joli rendez-vous avec l’histoire, 100 ans jours pour jours après la création du maillot jaune.
Ineos n’est pas infaillible. Et c’est peu de dire que l’équipe est bousculée. L’étape 15 l’a encore démontrée. Poussé par le public pyrénéen et désireux de regagner du temps sur les leaders au classement général après le coup de bordure de la 10ème étape, Thibaut Pinot place une attaque. Geraint Thomas est lâché, Bernal ne parvient pas à suivre et Alaphilippe montre ses premiers signes de faiblesse. Enfin le Tour de France renoue avec l’incertitude. La course est loin d’être cadenassée dès les premiers étapes, et les prétendants à la victoire final restent nombreux, en dehors des leaders que nous venons d’évoquer. Uran, Kruijswijk,
Buchmann, discrètement tapis dans l’ombre des leaders, suivent le train, et restent prêts à bondir pour s’adjuger une place de choix sur le podium. Rarement le Tour n’avait été aussi ouvert, et les écarts aussi fins au classement général. Personne n’imaginait un tel scénario après 2 semaines de course.

Un tour de chance si français

Qui n’a pas pensé un instant qu’il allait le faire ? Julian Alaphilippe galvanisé par la prise du maillot jaune dès sa première victoire lors de la 3ème étape est devenu la coqueluche d’un public désireux de trouver un héritier à Bernard Hinault, 34 ans auparavant. Le coureur français, impressionnant de combativité, aura multiplié les efforts autant que les casquettes : celle du patron, qui prend les choses en main dès la troisième étape. Avant celle-ci, il évoquait l’idée de placer une attaque pour éventuellement remporter la victoire. Il fait ce qu’il dit. Une attaque explosive dans la côte de Mutigny, un peloton désorganisé, et des qualités de descendeur que l’on ne présentent plus ; il n’en fallait pas plus pour que le français de 27 ans ne s’impose. Et avec le maillot jaune s’il vous plaît. C’est le début de l’aventure Alaphilippe.
Alaphilippe le combatif. C’est ainsi que l’on pourrait résumer la suite. La première étape de montagne emmène le peloton à la Planche des Belle Filles. Une échappée d’envergure se constitue, et Giulio Ciccone représente un danger potentiel pour Alaphilippe. Le coureur français a beau placer une attaque, il perd son maillot pour 6 secondes seulement, avant de le regagner à Saint-Étienne grâce à une superbe combinaison franco-française entre Pinot et Alaphilippe. La persévérance à la française : Alaphilippe récupère la tunique jaune, Pinot distance de vingt secondes ses concurrents. Coup double pour un duo gagnant.
Alaphilippe arbore ensuite la casquette de dynamiteur. L’étape 10 ne représente à priori sur le papier aucun danger pour les leaders du classement général. Mais faut-il encore rappeler que dans ce Tour de France rien n’est écrit ? Pour la première fois dans cette édition, c’est la météo qui s’invite dans la partie. Un vent de 3/4 face, un rond point piégeux pour le peloton et Alaphilippe aux avant postes pour placer une brusque accélération ; le premier coup de bordure de ce Tour de France fait des dégâts. Pinot, mal placé se fait bêtement piéger et perd plus d’une minute 30′. Colère du vosgien à l’arrivée de l’étape, qui voit ses efforts de la veille voler en éclats. “Une journée de merde“, se lamente t- il une fois la ligne franchie. C’est plutôt bien résumé.
La deuxième place décrochée par Alaphilippe lors de la 14ème étape au Tourmalet interroge. Qui va gagner ? Qui peut gagner ? Le français peut gagner, Pinot, vainqueur, peut gagner, Bernal, Thomas, n’importe qui peut gagner. Les 5 premiers du classement général se tiennent en moins de 2 minutes. Parmi les passionnés, beaucoup osent y croire. Parce qu’au Tourmalet, le duo Pinot-Alaphilippe réitère l’exploit de l’arrivée à Saint-Étienne. Parce que le français enchaîne les succès. Parce que Ineos commence à douter. Le Tour de France se transforme en tour de chance pour les deux coureurs tricolores.

Des bâtons dans les roues

Les Pyrénées ont réussi à Alaphilippe. Le coureur français en repart avec 30 secondes supplémentaires sur Thomas. C’était inespéré. Les premières étapes de montagne dans le Alpes démontrent malheureusement ce que l’on craignait depuis quelques jours. Le français paye ses efforts. Dans les ascensions il est bien seul, ses coéquipiers lâchent rapidement prise. L’équipe Deceuninck-Quickstep, celle de Alaphilippe, reste une équipe de puncheur qui brille davantage sur les classiques et les critériums (Dauphiné, Paris-Nice…) plus qu’une équipe de vrais rouleurs, apte à emmener un de ses membres jusqu’à un podium sur les Champs-Elysées. La 18ème étape amorce le véritable tournant. Jusqu’alors inoffensive, l’équipe Ineos semble pour la première fois reprendre la main sur ce Tour de France. Quintana s’échappe vers la victoire à Valloire, tandis que Thomas et Bernal mettent un coup d’accélérateur dans la montée du Galibier. Alaphilippe s’accroche, mais ne rompt pas et revient à hauteur des leaders grâce à une descente impeccable. Il cèdera finalement 32 secondes à Bernal. L’élastique est à deux doigts de se briser.
Il y en a un autre de français dont on parle peu. Parce que celui-là a vraisemblablement raté son rendez-vous avec l’histoire du tour. Romain Bardet n’a pas les jambes. Le numéro 31 de ce tour accuse presque le même nombre de minutes de retard, avant d’organiser une nouvelle bataille : celle du maillot à pois.

Les eaux revoir

L’eau a longtemps côtoyé les coureurs de la grande boucle durant cette édition. Pour le meilleur et pour le pire. D’abord meilleure coéquipière pendant une 16ème étape caniculaire (Nîmes-Nîmes), parfois le symbole des pires désillusions avec les larmes de Thibaut Pinot, puis une dernière fois véritable trouble-fête, avec un orage de grêle mémorable. Les eaux revoir n’ont pas manqué. Ceux de Pinot tout d’abord, contraint par une lésion musculaire (blessure rare chez les cyclistes) de quitter ses coéquipiers à deux jours de la fin. La série des espoirs-désillusions se répète encore et toujours, pour la quatrième fois en sept participations pour le vosgien. Cruel destin, surtout lorsque l’on se prend à rêver de ses potentiels exploits et de sa capacité à prendre le relai tricolore pour une victoire française en cas de défaillance de Julian Alaphilippe.
Surtout, personne n’imaginait que la 19ème étape entrerait dans l’histoire. L’eau ou plutôt la glace a eu raison de la fougue de Bernal parti à vive allure dans la descente de l’Iseran. Il est 16h32 quand la décision est prise d’arrêter la course. L’orage et la boue rendent la route impraticable. La chaussée est gelée tout comme les temps, au sommet de l’Iseran. Que c’est étrange de se dire que le suspens de ce Tour de France se soit arrêté aussi brutalement. Quelle fin étonnante. Les dés sont jetés car ce n’est pas la 20ème étape, amputée de ses 70 derniers kilomètres qui fera la différence. Étape légendaire néanmoins : Il n’y a pas de vainqueur, mais pourtant bien un vaincu. Le règne d’Alaphilippe s’arrête. Cependant, l’histoire est ailleurs : les images des coureurs avertis par l’oreillette de la fin de la course et s’arrêtant les uns après les autres sur le bord de la route ont fait le tour du monde et resteront dans les annales du Tour, au même titre que la course folle de Froome à pied en 2016, ou les 8 secondes d’écart entre LeMond et Fignon en 1989. Une fin douce mais amère.

Tour d’honneur

Des français sur le podium, il y en aura pour autant. Romain Bardet d’abord, pour qui le maillot du meilleur grimpeur, (obtenu avec un minimum de facilité consécutif aux aléas des deux dernières étapes) n’effacera pas la désillusion d’une 15ème place décevante. Alaphilippe aussi. Le prix du super combatif est une bien maigre consolation, au regard de la bataille qu’il a menée pendant 15 jours pour conserver le maillot jaune. Prix amplement mérité cependant. Ineos n’aura certes pas été flamboyant cette année, mais le professionnalisme de leurs coureurs aura eu raison de l’explosivité du champion français.
Une mention spéciale aussi pour Peter Sagan, véritable trublion du peloton, moins incisif que les années précédentes, qui repart pour la septième fois avec le maillot du meilleur sprinteur. Un géant vert, désormais recordman.
Drôle de parcours enfin, que celui de Yoann Offredo. Avant dernier du tour et longtemps lanterne rouge, il comptabilise pourtant le plus grand nombre de kilomètres dans une échappée, lui attirant tel un Ghislain Lambert, toute l’attention médiatique.

Deux champions

Jamais un tour de France n’avait été remporté par un colombien. Jamais un coureur aussi jeune ne s’était emparé de la tunique jaune à l’issu d’un tour. Jamais les écarts sur le podium n’avaient été aussi serrés. Rarement Ineos aura autant douté. Rarement un français aura autant brillé sur les routes du tour. Rarement la météo aura fait autant des siennes. Rarement le Tour aura été aussi indécis. Bernal est un magnifique champion.
Dimanche soir sur les Champs-Elysées, au virage des 500 derniers mètres de la ligne d’arrivée, Alaphilippe est apparu le premier. Il a rangé sa casquette de leader pour revêtir celle de poisson-pilote, afin d’emmener son coéquipier Viviani au sprint. Le soir à l’hôtel, il distribuait ses 14 maillots dorés à ses coéquipiers qui se paraient un à un de jaune. Ce tour n’était décidément pas comme les autres. Parce que rien n’était écrit.

Baptiste Coulon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *