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TRIBUNE – Non, Koko le gorille n’est pas une singerie

Koko est une femelle gorille décédée à l’âge de 46 ans en 2018. Elle était connue pour être capable de communiquer en langue des signes américaine. Grâce à l’aide de Francine Patterson, une éthologue américaine, Koko est parvenue à maîtriser plus de 1000 signes et à en comprendre le double. Son acculturation semble lui avoir conféré des comportements inconnus chez les gorilles, atténuant ainsi la frontière qui nous sépare de notre cousin.

Aristote serait dérouté. Comment donc se serait passé leur rencontre ? Lui défendait qu’homme et animal (et même végétaux) partageaient la même structure, le même corps, que l’homme devait alors sa spécificité à sa rationalité et son intellect. Elle, est certes une gorille mais surtout une remise en cause totale de son paradigme de pensée : son existence signifiant que l’intellect (supposément humain) est partagé et qu’alors c’est le simple corps qui est la spécificité humaine: en effet c’est l’absence de cordes vocales et non pas l’absence de langage qui avait empêché à Koko de s’exprimer auparavant…

Ce qui dérange chez Koko le gorille c’est bien son aspect surréaliste ; il faut la voir parler pour y croire. Mais surtout l’existence de Koko vient nous priver de l’une de nos soi-disante spécificité, d’une part de notre essence : l’intellect. Nous pensons que Koko est dès lors bien plus humaine que bon nombre de nos congénères : Koko, vous l’apprendrez, est à la fois une réflexion sur le spécisme généralisé, une  incarnation de la planète qui souffre, mais aussi une fenêtre de pensée sur l’existence humaine.

À ceux ayant cru que Koko était une vulgaire blague, nous répondons que Non Koko le Gorille n’est pas une singerie.

“ Autrui,n.m: désigne un autre que moi, les autres, l’ensemble des
hommes.”

La définition est claire, l’autre c’est l’ensemble des “humains” qui ne sont pas moi. Ce que je considère comme mon miroir, c’est tout ce sur quoi j’ai décidé de mettre le nom d’Homme. Pour fixer sa frontière, les critères sont variables : Est-ce que ça a des poils ? Est-ce que ça marche à deux pattes ? Est ce que ça pleure ? Est-ce que ça parle ?

Si “ça” remplit mes critères, il sera un autre. Mes critères sont peu à peu devenus nos critères, la frontière d’autrui est désormais fixée par nos sociétés. Depuis, cette frontière d’autrui est devenue une controverse de Valladolid sans âge, un débat de société permanent pour connaître le critère le plus objectif qui déterminera ce qui est Homme, ce qui est autre.

Notre temps de l’individu a opté pour la conscience de soi. Etre un Homme, c’est être conscient de son existence (voir la thèse phénoménologique). Nos scientifiques ont de cette idée imaginé de nombreux tests et sous-critères pour déterminer si une chose avait conscience de soi, l’une des plus célèbres étant le test du miroir (ou test de Gallup).

Mais le test le plus probant, c’est la capacité au dialogue. En effet selon les thèses phénoménologiques, je communique car j’ai conscience d’autrui et je ne pourrai être conscient d’autrui sans avoir conscience de moi. C’est le propre de l’humain. Mais non seulement Koko se reconnaît dans un miroir, mais surtout Koko parle. Alors le singe peut-il devenir homme ? Impensable, c’est un animal. Nom de promo ? Encore moins, c’est un singe. Koko n’est rien de cela, pas un homme ou un simple singe. Elle est un symbole, celle de la dynamique qui nous fait repousser la frontière d’autrui et donc la frontière de moi.

Aristote dit: “La connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami ; l’homme qui se suffit à soi-même aura donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même.” Koko est cet autre. Une ouverture vers un moi, un monde, plus tolérant et plus complet ; dans lequel nos sociétés sortiraient de leurs solipsismes spécistes.

Chaque signe de Koko est une interrogation sur le lien qui nous unit au vivant, sur la place que nous occupons dans l’univers et sur ce qu’est l’Homme. A ceux ayant cru que Koko était une autre plaisanterie, nous répondons que non Koko le gorille n’est pas une singerie, Koko est autrui.

Le singe, miroir de l’homme ?

Ne vous est-il jamais arrivé de perdre visage ? Ce visage que mille fois par jour vous voyez reflété dans le miroir, les vitrines des magasins ou encore l’écran de votre téléphone. Ce visage dont le moindre pli, la plus petite ride d’expression vous sont familiers. Il est quasi certain que vous n’avez passé ne fût-ce qu’une seule journée sans voir votre visage. Vous en avez tellement l’habitude que vous finissez par oublier que c’est un miracle pour l’Homme de tomber face à lui-même.

Koko elle aussi tombait face à elle-même. Elle se prit même en photo dans une glace et l’image fit le tour du monde en 1978. Ce rapport de conscience à soi et à son unicité, peu de choses le renvoie aussi crûment que son visage dans un miroir. Certes, le but, ici recherché, n’est pas de jouer sur les ressemblances physiques qu’entretiennent tous les hommes avec les primates. Le but est de souligner le rapport de filiation qui nous lie au vivant et en particulier aux grands singes. Ces derniers sont nos “cousins” les plus proches, fruit d’une longue histoire de parenté qui commence il y a 600 millions d’années, sous les mers. De Toumaï, un hominidé qui est notre ancêtre commun le plus ancien, à Koko, il y a des millions d’années d’évolution.

Les primates arrivent il y a 50 millions d’années et se différencient, il y a 7 à 10 millions d’années, en deux rameaux : les grands singes et la lignée propre à l’Homme. Et l’évolution concerne toutes les espèces : l’Homme n’est pas au sommet de l’arbre comme étant l’espèce la plus évoluée. Toutes les espèces ont évolué et l’homme ne descend pas du singe. Nous partageons la même famille que les grands singes, nous partageons la même famille que Koko. Quand Koko parle elle nous rappelle combien nous sommes liés biologiquement au vivant. Quand Koko parle on la regarde et on y retrouverait presque visage. A ceux ayant cru que Koko était une nouvelle fantaisie, nous répondons que non Koko n’est pas une singerie, Koko est notre visage.

Et si Greta Thunberg avait des poils ?

Aux propos, « Koko est désolée. Koko pleure. Le temps presse ! Réparez la planète ! Aidez la planète ! Vite ! », on a répondu : « Koko est manipulée. Koko n’a pas conscience de la notion de réchauffement climatique. Koko est l’instrument des ONG. » Il ne manquerait plus que Koko ait la maladie d’Asperger.

Il a fallu que Koko parle pour être ramenée à sa condition animale, quel paradoxe. Mais Koko n’a pas besoin d’être transformée en GIF pour représenter l’autodestruction de l’Homme, elle incarne sans savoir qu’elle incarne et là est le message. En étant la preuve vivante que le spécisme est injustifié, Koko met l’Homme face à ses contradictions mais surtout, elle le ramène à sa condition d’être vivant et non plus d’être humain. Si l’animal est notre égal, nous n’avons plus à craindre les prochains réfugiés climatiques car l’agenda politique est à mettre à jour : en 40 ans, nous avons perdu 60% des populations d’animaux sauvages sur Terre, nos semblables sont déjà morts.

Koko nous montre que questionner son rapport à la consommation et à la mondialisation c’est bien, mais sortir du cercle productiviste nombriliste de l’être humain et questionner son rapport à l’Autre, c’est mieux. Le spécisme entretient la théorie selon laquelle l’Homme a créé la pollution et que c’est donc lui qui sauvera la planète en trouvant des moyens alternatifs à sa production. Grave erreur ! A la naissance, l’Homme n’a que le pouvoir d’exister, il n’est pas plus le grand salvateur de la planète que le reste de ce qui compose la nature. C’est en se surélevant de l’appartenance au vivant, que l’Homme court à sa perte.

L’Homme n’a pas créé l’animal, il est le cousin de l’animal. Dès lors, c’est en reconsidérant les capacités de ses égaux et ses échanges avec ces derniers que le monde ira mieux. A ceux ayant cru que Koko était un canular nous répondons que non Koko n’est pas une singerie, Koko est l’incarnation que l’Homme fait partie d’un tout sur lequel il n’a pas la mainmise.

Gorille ou pas, Koko parle. Il aura suffi de lui donner un moyen de compenser son absence de cordes vocales pour s’en rendre compte. Elle ne se contente pas d’imiter des signes, elle en invente pour exprimer des idées plus complexes. Lorsque Koko perd son chaton, elle exprime son chagrin et traverse toutes les étapes inhérentes au deuil. Koko ressent.

Ce même chaton que Koko a accusé lorsqu’on lui a demandé si elle avait détruit un évier. Koko a menti, parce que Koko pense. Bref, Koko est et elle le sait.

A ceux ayant cru que Koko était une idiotie nous répondons que non Koko n’est pas une singerie, Koko est notre prochain nom de promo.

 

Théo CARON, Céleste LACOMBE, Yoann ROGALSKI, Félix VANNARATH et Marc BERNARD.


Pour aller plus loin :

  • Ouvrages

❏ PATTERSON Francine, Koko’s kitten , Scholastic, 1985
❏ PATTERSON Francine, Koko-Love!: Conversations With a Signing Gorilla , Relié, 1999
❏ MAIN Douglas, Why Koko the Gorilla Mattered, National Geographic, 2018

  • Documentaires

❏ SCHROEDER Barbet, Koko le gorille qui parle, documentaire de Barbet SC, 1978
❏ National Geographic, Koko the signing gorilla , National Geographic documentary, 1981


Source de l’image à la une, ici.

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