Cet article exprime une opinion personnelle de son auteur et non une position officielle de La Manufacture.
Fjord, ou pourquoi l’extrême droite n’a rien compris à ce film et c’est la raison pour laquelle elle l’a aimé ?
Un film de Cristian Mungiu
Résumé Allociné :
Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien et leurs cinq enfants, très pieux (voire fondamentalistes), s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause.
Le film a été récupéré et critiqué de toutes parts : maintien d’une ambiguïté, film de droite, voire reprenant des thèses d’extrême droite. Le contresens me semblait si criant qu’il apparaît indispensable de revenir sur un film d’une importance primordiale ; et bien moins manichéen que ce qu’en décrivent une presse et des influenceurs cherchant plus à satisfaire une économie de l’attention qu’à nourrir le débat. (On dénonce ici)
Quelques mots sur la vie et les intentions du cinéaste :
Né en Roumanie en 1968, Cristian Mungiu a été le témoin de l’ère Ceaușescu, puis de la relative libéralisation du régime qui a suivi, mais aussi des reliquats totalitaires, ou du moins autoritaires qui persistent dans son pays. Son cinéma est imprégné par cette vision de l’État et des institutions concentrant les pouvoirs au nom d’un projet idéologique.
Ce sujet lui tient à cœur et a déjà été traité dans son autre film récompensé d’une Palme d’Or en 2007 : 4 mois, 3 semaines, 2 jours (c’est le titre). Il y évoquait l’avortement en Roumanie à la fin de l’ère Ceaușescu à travers le prisme d’une étudiante aidée par sa colocataire. Son nouveau film s’inscrit dans cette continuité, cherchant à décortiquer les institutions et ce qu’elles disent de nos sociétés.
Il est également important de rappeler que si le réalisateur a situé son récit entre la Norvège et la Roumanie, c’est parce qu’il s’inspire d’un fait réel ayant suscité de vifs remous dans son pays natal en 2015. Bien que Mungiu se soit très vite intéressé à l’affaire, il n’a pas souhaité la porter à l’écran immédiatement, doutant alors de sa capacité à toucher le plus grand nombre. Force est de constater que onze ans plus tard, cette histoire résonne tout particulièrement au sein des sociétés occidentales, au vu du bruit qu’elle suscite depuis sa présentation à Cannes. Ainsi, Fjord et les débats qui l’entourent se veulent universels, et ne s’adressent pas uniquement aux spectateurs norvégiens ou roumains.
Alors pourquoi une grande partie de la gauche a rejeté ce film et une partie de la droite se l’est approprié ? Lui donner une couleur politique a-t-elle réellement un sens ?
En effet, le film remet en cause un système établi dans un pays considéré à la pointe du progressisme. Pour autant, jamais il ne pose de jugement moral sur les valeurs de l’un ou l’autre camp.
Pour le comprendre, il convient de rappeler un procédé cinématographique fondamental : la thèse d’un film ne réside pas dans le discours d’un protagoniste, mais dans le regard porté par la caméra.
Une récupération légitime par l’extrême droite ?
Ici, la caméra observe les personnages avec une distance clinique, privilégiant les plans larges et les plans-séquence afin d’éviter toute manipulation émotionnelle sans pour autant évacuer l’émotion du récit. Son travail n’est pas sans rappeler celui de Haneke ou de Kubrick, esquissant des personnages pris dans une valse qui les dépasse et fait d’eux, autant des victimes que des bourreaux.
Jamais la caméra ne prend le parti des Gheorghiu autrement que pour constater leur détresse ; la mise en scène ne légitime ni leur mode d’éducation ni leurs croyances, mais les expose comme des données brutes. (tout l’enjeu est ici). Le réalisateur s’attache à restituer une réalité sans porter de jugement moral afin, justement, de faire naître le débat.
Ici le film nous montre une famille perdre pied face aux procédures déshumanisantes des services de protection de l’enfance norvégiens. Les discours tenus par le camp dit « progressiste » ou par la famille chrétienne n’ont d’autres ambitions que de donner accès à des perspectives situées. J’entends par là des points de vue singuliers visant à décentrer le regard du spectateur de ses propres certitudes. Le but est de plonger le spectateur occidental dans l’inconfort de suivre des vies qu’il ne comprend ou auxquelles il n’adhère pas.
L’enjeu consiste ici à appréhender les trajectoires et les vécus qui forgent la diversité des opinions.
L’ambition de l’œuvre n’est pas d’asséner une idéologie, mais de faire émerger un débat. Elle ne renvoie pas dos à dos valeurs progressistes et fondamentalistes : elle montre la coexistence de deux visions du monde conflictuelles mais qu’il s’agit de comprendre sans nécessairement y souscrire. Tout l’enjeu est de savoir comment les penser afin d’éviter la perpétuation de cycles de violences symboliques.
Si le long-métrage interroge les dérives d’une institution étatique obnubilée par une quête de la bienséance, sa charge critique se porte au-delà… n’en déplaise aux médias et personnalités de droite (que je ne citerais car je n’ai pas d’avocat contrairement à eux…)
L’interrogation fondamentale du film :
Si le film pose une question, ce serait celle-ci : le progressisme institutionnalisé ne serait-il pas devenu l’habit contemporain d’une machine biopolitique ?
Ne répondant pas aux normes du modèle laïque norvégien, cette famille roumaine devient le suspect idéal. Sa vie se trouve fouillée, suspectée, les corps analysés, les pratiques et les rapports surexposés… Pour autant, il n’y a aucune promotion du mode de vie des Gheorgiu : rejet de la modernité technique, rétributions et punitions indexées sur la connaissance de l’évangile, ou encore proximité avec des figures d’extrême droite filmée de manière burlesque… Prétendre que l’œuvre fait la promotion du fondamentalisme relève d’une confusion entre faire preuve d’empathie envers des personnes étrangères à nos représentations et valider leurs principes éthiques. Cette lecture est d’autant plus regrettable lorsqu’elle émane d’une partie de la gauche. (Moins surprenant lorsqu’elle vient de a presse et personnalités bien connues de l’extrême droite que j’ai toujours pas le droit de citer car je n’ai toujours pas d’avocats ) Bref, il s’agit de retrouver de la subtilité dans son jugement.
Le film invite réellement à un décentrement. Sans cautionner leurs pratiques, il montre qu’aucun foyer ne mérite de telle procédures judiciaires et politiques : Suspectés par la communauté, les autorités juridiques, le corps enseignant. La question du bien-être des enfants, omniprésente dans la bouche des adultes, est reléguée au second plan par la caméra, qui fait disparaître les jeunes du cadre aussitôt leur enlèvement de leurs parents. Les enfants deviennent le prétexte sacrificiel d’un affrontement idéologique qui les dépasse, occultés par l’ampleur politique de l’affaire. Il semble dépeindre l’impasse d’un conflit idéologique devenu hors sol.
La machine procédurale de l’aide à l’enfance Norvégienne est montrée par Mungiu comme problématique ; mais l’universalisme du discours réside dans ce qu’il dévoile de la gestion des minorités par nos démocraties modernes. C’est ici qu’il faut revenir à Michel Foucault :
Le film décrit un dispositif de pouvoir qui s’exerce sous la forme d’une biopolitique, c’est-à-dire une volonté de réguler les corps et les conduites jusqu’au sein de la sphère intime et corporelle, sous couvert d’une promesse protectrice. Tout cela se réalisant dans un « rêve politique d’uniformisation » (Surveiller et punir, 1975). Ce contrôle vise à produire des individus « dociles » et conformes à un idéal civique fixé par l’époque (ici un progressisme qui renie son propre sens). Dès lors, la promesse des démocraties occidentales d’émancipation et de protection des droits des minorités se heurte à une injonction d’assimilation qui produit sa propre violence symbolique.
La posture morale des démocraties occidentales est ainsi dépeinte par le réalisateur comme profondément hypocrite. Le personnage de Mats, directeur d’école et père de la famille Halberg, semble cristalliser toutes les contradictions de ce modèle : son établissement se dit défendre les droits des minorités sociologiques lorsqu’une collégienne de 11 ans se revendique homosexuelle, tandis que lui-même s’avère incapable d’accueillir l’orientation de sa propre fille. Il fustige les méthodes prétendument coercitives de ses voisins roumains, mais oppose un silence réprobateur et violent au mal-être de son enfant, qui, en réaction, s’automutile. Un parallèle s’établit alors entre la brutalité physique soupçonnée chez les Gheorghiu et la violence psychologique feutrée qui pousse la jeune Norvégienne à la scarification.
Par conséquent, là où l’extrême droite y a vu un discours sur une décadence occidentale, Fjord et son réalisateur semblent proposer en réalité une introspection, invitant nos démocraties à s’extirper de leurs dérives normatives risquant de faire tomber en désuétude un système qui se voulait vertueux. (D’autant plus face à la montée d’une extrême droite qui, elle, revendique une persécution institutionnelle des minorités qui choisissent de ne pas s’assimiler (ironique)).
Évidemment le film n’est pas aimable avec le spectateur, il ne le prend pas par la main pour lui dire quoi penser, sortant de la salle avec plus d’interrogations que de réponses.
Il réclame pourtant simplement la lucidité nécessaire pour questionner collectivement nos institutions au service de l’enfance (mais pas que), au sein de sociétés indubitablement diverses (surprise !).
S’il fallait trouver une simple morale politique au film, ce serait : la multiplication de procédures judiciaires et politique n’est pas vraiment une méthode d’intégration viable (bizarre).
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » – Bible, chapitre 19, verset 18
Bien que le film se garde d’apporter des réponses face à une situation inextricable, il laisse entrevoir une boussole : L’amour.
Comme évoqué plus haut, la vérité du film se trouve dans les cadres de la caméra plutôt que dans la rhétorique des personnages. Et si les deux familles se raidissent dans leurs préjugés respectifs, les deux filles aînées développent, à l’abri des regards, une relation amoureuse sincère.
Ainsi, la séquence finale, la plus bouleversante du film, cristallise cette bascule : Noora, issue de la famille norvégienne laïque, court proclamer son amour à Elia alors que cette dernière s’apprête à embarquer pour regagner la Roumanie après la persécution de sa famille. Dans un élan désespéré pour rejoindre le bateau, Noora semble un instant courir et marcher sur l’eau…
La substantifique moelle du film réside dans ce plan : au-delà des guerres culturelles, des rouages institutionnels glaçants et des crispations identitaires, subsiste un amour transcendant. Si Mihai (le père roumain) enseigne à ses enfants que l’amour de même sexe est un péché, il leur transmet également que « Dieu est amour ». C’est cet amour-là, spontané et désordonné, qui désamorce les violences subies et défie les déterminismes sociaux érigés par les adultes. Le monde des enfants, n’obéissant pas aux mêmes règles que le monde adulte, noue inéluctablement des liens malgré les barrières érigées. (Roméo et Juliette entre la Norvège et la Roumanie)
Alors après tout ça, cela peut sembler bête mais lorsque la situation paraît insoluble et la conciliation impossible, Cristian Mungiu nous rappelle à une exigence première : réapprendre à aimer son prochain.
Critique par Thibault Coent

