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Les défis européens selon Van Rompuy : prospérité, sécurité, équité

Il y a quelques jours, nous avons assisté à une conférence de Herman Van Rompuy, premier président du Conseil européen, à l’EDHEC. Nous avons même eu la chance de l’interviewer pendant une dizaine de minutes. Un grand homme, un grand européen et par-dessus tout un homme de compromis. Portrait.

C’est un homme grand non seulement par le nom mais aussi par la taille que nous voyons devant nous en ce jour de pluie lilloise. Herman Van Rompuy nous salue, la voix posée, un sourire malicieux aux lèvres. C’est un homme âgé qui a cependant l’œil vif de celui qui analyse, réfléchit et observe avec attention. Celui qui se tient à cet instant devant nous n’est pas n’importe qui, loin de là. Cet homme politique belge a incontestablement marqué son pays mais aussi et surtout la sphère européenne. Il étudie dans sa jeunesse au sein des grands établissements de Bruxelles et Louvain, où il obtient une licence de sciences économiques puis son doctorat, avec brio il faut le dire. Il entre dans le monde politique par la petite porte, celle de la Banque Nationale Belge puis se faufile petit à petit dans les cabinets ministériels, notamment celui du grand européen Tindemans. Van Rompuy prend la direction du parti conservateur belge, puis devient ministre du budget en 1993. C’est à lui que les Belges attribuent principalement la remontée économique du pays dans les années 1990. Il est membre de la Chambre des représentants et en devient président en 2007 puis est élu Premier ministre en 2008. C’est alors qu’il découvre en profondeur les rouages de l’appareil européen et, Européen convaincu, est progressivement affiché comme l’une des têtes phares de l’Union. Il est élu en novembre 2009 par 27 voix de chefs d’Etat sur 27 pour devenir le premier président du Conseil européen, poste auquel il demeurera deux mandats. Une carrière impressionnante en somme, qui laisse apparaitre une profonde passion pour la cause européenne et un certain amour de la politique et de la diplomatie.

Diplomate, il l’est dans sa posture et ses paroles, autant en privé que pendant la conférence sur le thème de « L’ode est-elle vraiment à la joie ? ». Nous profitons des quelques minutes qui nous sont accordées avant qu’elle ne commence pour interviewer M. Van Rompuy. Il répond posément, efficacement et surtout avec une conviction et un entrain à nul autre pareil. (Voir la vidéo)

***

Joséphine Boone : Les accords bilatéraux entre l’Allemagne et la France comme récemment la réaffirmation du traité de l’Elysée ne sont-ils pas une manière de se détourner de l’Union européenne ?

Herman Van Rompuy : La France et l’Allemagne avaient un accord bilatéral que l’on appelle le traité de l’Elysée. Il y a une coopération franco-allemande depuis des décennies, depuis le temps du Général de Gaulle, donc c’est une longue tradition et il ne faut pas rompre cette tradition. Ca n’est pas forcément contraire à l’esprit européen. Je crois que la France et l’Allemagne ont la vocation d’être le moteur de l’Union européenne, et donc ça aide plutôt l’Union européenne. Tout dépend bien sûr du contenu de cet accord mais je suis assez confiant.

Anna Lippert : Si vous aviez un seul conseil à donner à E. Macron en matière de politique européenne, quel serait-il ?

H.V.R. : Un conseil de quelqu’un qui a eu la responsabilité du Conseil européen… Bien sûr il est important que la France et l’Allemagne travaillent ensemble, mais il est encore plus nécessaire que les 27 ou les 28 soient d’accord. Donc, même si on parle entre Français et Allemands, il faut toujours tenir en tête qu’il y a 25 autres qui sont les égaux de la France et de l’Allemagne. La France et l’Allemagne doivent jouer un rôle moteur mais les autres sont indispensables. Il faut, à la fin, l’unanimité, il faut le consensus. Il faut le garder à l’esprit.

J.B. : Quels sont selon vous les trois principaux défis qui attendent l’Europe aujourd’hui ?

H.V.R. : Eh bien, le programme pour la nouvelle Europe c’est un programme assez classique. Prospérité, sécurité, équité. Ce sont les trois grands thèmes … Bien sûr, dans chaque thème, il y a un chapitre. Dans le chapitre de la prospérité c’est bien sûr la relance de l’investissement, l’approfondissement du marché unique, c’est le renforcement de l’union économique et monétaire, la politique de l’emploi, l’Europe comme un partenaire sur le plan global, avec des accords de libre-échanges bien sûr équitables aussi. Dans le chapitre de la sécurité, c’est la défense européenne, où on a fait des progrès tout récemment, et c’est une politique commune d’asile et de migration. Dans le chapitre de l’équité c’est la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale sur le plan européen et international. Donc il y a beaucoup de choses à faire pour réconcilier le citoyen européen avec le grand projet de l’Union européenne. »

A.L . : Qui selon vous pourrait sauver l’Europe aujourd’hui ? Est-ce Donald Tusk, Jean-Claude Juncker, le couple franco-allemand … ?

H.V.R. : Eh bien je suis un homme de compromis… C’est une œuvre collective, chacun doit jouer son rôle. Ceux qui ont des responsabilités dans les institutions européennes et bien sûr les chefs d’Etat et de gouvernement qui, ensemble, font le Conseil européen. C’est eux qui portent le projet européen. Et bien sûr, par après il y a le parlement européen qui doit donner le soutien des élus représentants du peuple. »

J.B. : Quelle est la principale leçon que vous avez retenue de votre mandat en tant que président du Conseil européen ?

H.V.R. : Qu’il ne faut jamais désespérer ! On avait dit à un moment donné « la zone euro va éclater, c’est sûr et certain ». La seule discussion portait sur la date, si c’était avant ou après Noël 2012. On vient de fêter Noël 2017 sans grands problèmes. Depuis 5 ans, la zone euro est stable. Si on l’avait dit en 2011, personne ne vous aurait cru. Il faut persévérer, et ne jamais désespérer. »

***

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La salle de conférence est pleine d’un public plutôt âgé, visiblement les étudiants les plus jeunes ne sont pas des férus d’Europe. C’est d’ailleurs ce que montre bien le micro-trottoir réalisé par l’Agora : la plupart des Lillois interrogés ne connaissent pas grand-chose de l’Europe. Les réponses sont gênées, approximatives et souvent fausses, ce qui fait doucement sourire le public. Néanmoins, Van Rompuy attaque la conférence en parlant tout de suite de « cette grande méconnue qu’est l’Europe ». Pour lui, c’est précisément là qu’est tout le problème de cette organisation aujourd’hui, si l’on peut en parler ainsi… Mais malgré tout, elle marque selon lui notre vie quotidienne sans que l’on s’en rende vraiment compte : monnaie, règne de la paix, démocratie, libre-circulation.

Revenons sur le rôle qu’a occupé Herman Van Rompuy. Président du Conseil européen ne veut pas dire président de l’Europe, attention à ne pas tout confondre. Le président du Conseil européen n’a aucune prérogative de plus que les chefs d’Etats et de gouvernements dont il préside la table. Pour rappel, le Conseil européen a pour but de définir la politique européenne générale, les grandes orientations, mais il ne fait pas le droit. Il permet l’organisation de rencontres entre les chefs d’Etat européens qui ne pourraient avoir lieu autrement. Il entraine dès lors un dialogue interétatique et européanisé. Gare à ne pas le confondre avec la Commission européenne qui propose les lois et veille à l’application du droit, ou encore avec le Conseil des ministres, ou Conseil de l’Union européenne dans lequel les ministres de chaque Etat votent les lois. Ils ont sensiblement les mêmes noms mais n’ont finalement pas grand-chose à voir. Toujours aussi claire, cette Europe… Cela étant dit, le rôle du président du Conseil européen est celui d’un « facilitateur de décisions » qui force dans une certaine mesure les chefs d’Etat à trouver des compromis, sa mission première étant de convaincre. D’où l’importance qu’il n’ait pas un ego surdimensionné, ce qui cela dit reste à prouver concernant la plupart de nos hommes politiques. Van Rompuy considère son institution comme la plus importante de l’Union européenne, et quand on lui demande quels sont les autres acteurs décisifs du processus européen, il ne cite le Parlement qu’en dernier. Erreur ou lapsus ? Il semblerait que l’institution la plus proche des citoyens tombe quelque peu aux oubliettes.

Au sein du Conseil, il n’y a a priori pas de pays plus puissant qu’un autre, puisque chaque chef d’Etat ou de gouvernement dispose d’une voix et les décisions sont prises, sinon par consensus, à la majorité qualifiée. Cependant, M. Van Rompuy explique que certains Etats sont plus égaux que d’autres. Il faut néanmoins nuancer cela en prenant du recul : il n’existe pas en Europe d’Etat réellement puissant à l’échelle internationale, c’est pourquoi l’union de tous est importante. Chaque pays pris à part n’est pas intéressant pour le monde extérieur, c’est visiblement le tout qui l’est.

Les rivalités et les puissances européennes

Sur la question des pays puissants en Europe, naturellement, le couple franco-allemand est évoqué. Van Rompuy est convaincu que l’Allemagne est le leader naturel de l’Europe, de par son taux de chômage très faible et sa solidité économique. C’est un des Etats qui a le mieux su profiter des opportunités offertes par l’euro. Néanmoins, il est vrai qu’elle montre un certain manque de solidarité vis-à-vis des pays en difficultés, ce qui pourrait conduire à des divisions grandissantes. Dès lors, il semble important qu’elle s’améliore sur ce point.

Concernant le couple franco-allemand, Van Rompuy fait une analyse que nous n’avons pas l’habitude d’entendre : ce couple est indispensable car il est historique mais aussi parce qu’il lie les deux tendances européennes, celle du Nord avec l’Allemagne et celle plus au Sud avec la France. Il est important de faire ce lien entre les deux faces de l’Union européenne et ne laisser personne de côté. Néanmoins, il évoque très peu les pays de l’Est nouvellement entrés dans l’Union européenne. Qui les représente dans le couple franco-allemand ? Qui les entend ou du moins qui les écoute ?

A propos des migrants, il est intéressant d’écouter le point de vue d’un non Français (enfin !) qui s’exprime sur le sujet. En effet, malgré les discours, la France accueille très peu de migrants et ne fait pas beaucoup d’efforts. L’Allemagne quant à elle, a accueilli un nombre gigantesque de migrants. Il n’est dès lors pas normal que les autres Etats n’en fassent pas autant. L’Allemagne est un vrai pays d’attraction, de même que la Suède, contrairement à la France d’aujourd’hui. Il est fondamental de noter que la chancelière Angela Merkel a la particularité d’être l’une des seules personnes du champ politique à ne pas avoir pratiqué un discours anti-immigrés ou anti-Islam. Nos politiques français devraient probablement en prendre de la graine, mais il est certain qu’il est plus facile de parler que d’agir.

L’ascension des partis populistes au sein de l’UE est plus un phénomène national que global ; il faut donc le relativiser. L’Europe n’est la plus souvent pas l’enjeu du vote pour ces partis, c’est le plus souvent l’immigration.

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La question du Brexit

Van Rompuy l’a clairement exprimé : selon lui, le Brexit est un acte réversible. Il explique dans sa conférence que le peuple anglais a réalisé à quel point on lui avait menti. De plus ceux qui ont voté pour le leave meurent chaque jour car la jeunesse, quant à elle, a massivement voté pour le remain. Cela pose la question notamment de l’outil référendaire : la population est-elle capable de décider ? On peut dire qu’Herman Van Rompuy est un féru de la démocratie représentative ; il est persuadé qu’il vaut mieux laisser les élus voter. Il met l’accent sur l’importance des élus, qu’il pense proches du peuple.

L’enracinement européen n’a jamais eu lieu en Grande-Bretagne ; les inégalités régionales ont persisté et la question des générations est devenue une variable décisive de l’attachement de la population à l’Union européenne. De plus, Cameron était loin d’être un européen convaincu, ce qui n’a sans doute pas aidé pour faire campagne contre un leave hargneux.

Néanmoins, ceux qui prévoyaient de multiples sorties de pays de l’Union européenne se sont bel et bien trompés, et le Brexit n’a fait qu’entrainer un renforcement des relations entre les 27. Il faut cependant noter que l’Europe vit une forte crise aujourd’hui, crise politique et décisionnelle, mais Van Rompuy semble convaincu du contraire …

Reprise économique et Europe libérale

Notre intervenant semble persuadé que l’Europe va presque pour le mieux : 8 millions d’emplois créés entre 2014 et 2017 (il n’évoque pas les types d’emplois créés, étant pour la plupart des emplois précaires). Il reproche aux institutions le fait de n’agir qu’en temps de crise, et pas sur le long terme. Il encourage vraiment fermement la pratique du compromis.

D’après Van Rompuy, l’Europe n’est pas libérale : il faut en même temps la libre-circulation et la solidarité entre Etats. Le Traité de Lisbonne aurait selon lui créé une « économie sociale de marché », idée qui ne plaira probablement pas à tous. Enfin, il précise que la mondialisation est un processus nécessaire qui mène à la prospérité … L’Europe n’étant (presque) pas libérale.

Herman Van Rompuy est sans aucun doute un homme de convictions. Il croit fermement en l’Europe et en ses acteurs mais on peut lui reprocher le fait qu’il voit tous ces aspects car il fait partie intégrante de la machine qu’est l’Europe. Qu’en est-il de notre rôle à nous, simples citoyens de l’Union ? Comment exprimer notre voix, alors que le Parlement semble presque inexistant et que la critique est si peu développée ? Une Europe unie, certes, libérale et mondialisée mais une Europe qui demeure remplie de questions. D’après notre invité, l’ode est toujours à la joie et l’Europe laisse la place à de belles perspectives. À voir quelle génération connaîtra l’aboutissement de ces belles perspectives, à savoir la naissance d’un idéal commun européen.

Anna Lippert et Joséphine Boone

Crédits photos : L’Agora, EDHEC. Source : https://www.facebook.com/pg/agora.edhec/photos/?tab=album&album_id=1718166771580477

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